5. Sartre et la conscience pour autrui
Opposé aux doctrines du sujet transcendantal, L'Être et le Néant (1943) se présente comme une ontologie phénoménologique où Sartre va « tenter pour Autrui ce que Descartes a tenté pour Dieu ». L'hypothèse husserlienne d'un ego, foyer des actes de la conscience, est ici récusée comme inutile. L'exemple de la honte est censé montrer qu'il est impossible d'échapper au solipsisme si l'on envisage le Moi et Autrui sous l'aspect de deux substances séparées. Lorsque je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire, ce geste colle à moi sans que je le juge, je me contente de le réaliser sur le mode du pour-soi. Mais, dès lors qu'Autrui m'a vu, je prends conscience de la vulgarité de mon geste et j'en éprouve de la honte. Le regard qu'Autrui porte sur moi comme sur un objet me met en demeure de porter un jugement sur moi-même. Par le regard qu'autrui pose sur moi, il me révèle à moi-même comme objet, me fait accéder à la reconnaissance de moi comme ego. Mon être est un être-vu : « J'ai besoin d'autrui pour saisir à plein toutes les structures de mon être, le Pour-soi renvoie au Pour autrui » (L'Être et le Néant).
Toutefois, la structure de la rencontre d'autrui n'est ni de connaissance, ni de constitution, mais factice, contingente, et l'ego réside « dehors », dans le monde, au même titre que l'ego d'autrui. Par là même, autrui me nie dans mon être de pur surgissement conscientiel, me fige en objet. Ce regard est donc une violence, tout se passant comme si autrui me volait ma propre subjectivité, en venant m'habiter, me déloger de moi-même. Simultanément, autrui m'échappe puisque je le rencontre en tant qu'il n'existe pas pour moi, mais existe pour lui comme pure liberté. L'existence d'autrui ne peut dès lors qu'être placée sous le signe du conflit : « autrui, en effet c'est l'autre, c'est-à-dire le moi qui n'est pas moi [...] et que je ne suis pas. Ce ne-pas indique un néant comme élément de séparation donné entre autrui et moi-même » (ibid.). Toute morale altruiste s'avère impossible, autrui étant seulement l'instrument au moyen duquel je me reconnais moi-même comme ego.
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