PARENTÉ SYSTÈMES DE

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Le système segmentaire

C'est avec les travaux d'Evans-Pritchard sur la société nilotique des Nuer que l'anthropologie tente de dégager une certaine relativité structurale en étudiant l'ensemble des relations entre groupes. La relation devient plus éclairante que l'étude des groupes constitués. Evans-Pritchard commence par distinguer trois systèmes pour essayer ensuite de les intégrer dans un ensemble cohérent : le système de parenté, celui des lignées et le système politique. Ce dernier est constitué par « les relations à l'intérieur d'un système territorial entre groupes de gens vivant dans des régions spatialement définies et qui sont conscients de leur identité et de leur caractère exclusif ». Ainsi les divisions territoriales ont-elles un caractère segmentaire, c'est-à-dire qu'elles sont subdivisées en plusieurs ordres qui cœxistent mais ne se manifestent que séparément. Un autre ensemble, segmentaire lui aussi, est formé par le système des lignées. Il y a correspondance entre les deux systèmes segmentaires des divisions territoriales et des lignées. Evans-Pritchard explique : « Les lignages Nuer ne sont pas des communautés locales, ni des groupes dotés de personne morale, bien qu'ils soient fréquemment associés à des unités territoriales [...]. Le concept de lignage fonctionne ainsi à travers le système politique [...]. On ne doit considérer les lignages tout à fait autonomes que par rapport aux règles d'exogamie, à certaines activités rituelles et, dans une très faible mesure, à la responsabilité pour homicide. Dans la vie sociale en général, les lignages fonctionnent à l'intérieur de communautés locales de toutes tailles, depuis le village jusqu'à la tribu, et comme parties de ces communautés. » Ainsi la structure lignagère est-elle modelée d'après la structure politique. D'autre part, cependant, les règles d'exogamie de lignages font que les gens, obligés de se marier en dehors de leur lignage, finissent par être parents entre tous les habitants d'une division territoriale. Ces liens de parenté consanguine relient les uns aux autres les lignages, mais, comme le précise Louis Dumont, « la parenté consanguine n'est pas constitutive de groupes comme la parenté agnatique ». Celle-ci, d'après Evans-Pritchard lui-même, forme « un squelette conceptuel sur lequel sont bâties les communautés locales comme un ensemble de parties solidaires, ou, pour mieux m'exprimer, comme un système de valeurs unissant les segments de la tribu et fournissant ainsi un langage capable d'exprimer et d'orienter les relations (entre ces segments) ». Cependant, la parenté agnatique se conjugue avec la parenté consanguine au point que les Nuer conçoivent « la totalité du pays à l'intérieur d'une seule structure de parenté ». Ainsi les relations entre communautés territoriales sont-elles comprises comme relations de parenté. Evans-Pritchard conclut : « Le type agnatique de parenté est associé à l'autonomie et à l'opposition structurale des segments politiques entre eux – le processus de fission –, et le type non agnatique de relations de parenté est associé, par un réseau complexe de liens de ce type, au système social plus large qui relie les segments entre eux et les contient – le processus de fusion. » Le grand mérite d'Evans-Pritchard est de s'être attaché non seulement aux groupes constitués, mais aux relations qu'ils entretiennent pratiquement et conceptuellement les uns vis-à-vis des autres. Pourtant, il reste que ces relations de groupe à groupe sont privilégiées par rapport aux relations personnelles de parenté. Comme le souligne Louis Dumont, « le traitement des Nuer n'est pas structural au sens d'une anthropologie allant de l'ensemble aux parties et mettant la relation avant les termes de la relation. Il part du groupe territorial ou du groupe de lignage comme d'un individu collectif [...]. Cela étant, il n'en est que plus remarquable de voir une perspective vraiment structurale s'établir au niveau de ces groupes eux-mêmes ». On comprend mieux que l'interprétation par Evans-Pritchard d'un système social segmentaire ait revêtu en anthropologie une si grande importance. Il faut admettre cependant que l'anthropologie anglaise est restée par la suite prisonnière de conceptions anciennes appuyées sur des postulats tels que : « Une institution humaine ne peut provenir que de deux sources : ou bien d'une origine historique et irrationnelle ; ou bien du propos délibéré, donc d'un calcul du législateur. »

À l'opposé, pour les structuralistes, « les institutions humaines sont des structures dont le tout, c'est-à-dire le principe régulateur, peut être donné avant les parties, c'est-à-dire cet ensemble complexe constitué par la terminologie de l'institution, ses conséquences et ses implications, les coutumes par lesquelles elle s'exprime et les croyances auxquelles elle donne lieu ». Ces lignes de Lévi-Strauss établissent clairement la perspective des études structuralistes telle qu'il la développera d'abord dans le domaine de la parenté et qui a pour nom la théorie de l'alliance. On a montré que si les théoriciens des groupes de filiation avaient bien conscience qu'il devait exister entre les différents traits d'un système de parenté une relation complexe d'interdépendance, ils ont voulu toujours ramener celle-ci aux rapports de filiation unilinéaire, avec pour conséquence une surestimation des institutions juridiques aux dépens de l'étude des structures mentales et inconscientes.

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  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Daniel de COPPET, « PARENTÉ SYSTÈMES DE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/systemes-de-parente/