DEUIL

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Dans le langage courant, le mot « deuil » renvoie à deux significations. Est appelé deuil l'état affectif douloureux provoqué par la mort d'un être aimé. Mais deuil signifie tout autant la période de douleurs et de chagrins qui suit cette disparition. Le deuil est donc constitutif d'une perte d'objet, au sens psychanalytique d'objet d'amour. Freud s'est intéressé dans son ouvrage Deuil et mélancolie (1915) à cette « maladie naturelle » que traverse l'endeuillé. Il a tenté d'y dégager les lignes directives du travail psychique que doit accomplir le survivant placé devant le fait que l'objet est irrémédiablement absent. Cette « maladie naturelle » constitue une épreuve de réalité bien spécifique. Il ne s'agit pas du premier travail psychanalytique sur ce sujet : Karl Abraham, élève de Freud, avait auparavant publié une recherche sur le deuil en rapprochant le tableau nosographique de la mélancolie — qui appartient au domaine de la pathologie mentale — de celui du deuil (Zentralblatt für Psychoanalyse und Psychotherapie, vol. II, no 6, 1912).

La Mort de Géricault, A. Scheffer

Photographie : La Mort de Géricault, A. Scheffer

Ary Scheffer (1795-1858), La Mort de Géricault, (Paris, le 26 janvier 1824, avec ses amis le colonel Bro de Comeres et le peintre Joseph Dedreux-Dorcy). Huile sur toile (H. 0,36 m ; L. 0,46 m). Musée du Louvre, Paris. 

Crédits : Erich Lessing/ AKG

Afficher

Dans le champ psychanalytique, comment se traduit cette épreuve de deuil ? Freud a mis en évidence, dans l'ouvrage précité, les modifications de la dynamique libidinale qu'engendre la disparition définitive d'un être aimé (c'est-à-dire d'un objet libidinal). Au cours du deuil, le sujet accomplit un ensemble d'opérations mentales : cet ensemble constitue le « travail de deuil » (Trauerarbeit). La personne aimée et disparue était investie libidinalement par le sujet. Aussi, lors du deuil, une partie de la libido qui se dirigeait sur l'objet est libérée et retourne sur le moi. C'est ce qui se traduit par le repli narcissique, car la libido ainsi soustraite du monde extérieur n'assure plus la prise sur la réalité. Phénoménologiquement, cela s'observe par un ralentissement des activités ou perte d'élan vital, un désintérêt pour le monde environnant, un repli sur la douleur et les souvenirs. Cette régression de la libido entraîne une identification au disparu : une partie du moi du sujet devient l'objet ; l'identification narcissique avec l'objet devient le substitut de l'investissement d'amour. Ce processus est inhérent à tout deuil.

L'élément capital de la compréhension du travail de deuil se situe au niveau de l'identification narcissique à l'objet perdu. Il y a « incorporation » de l'objet dans le moi dans le but de conserver le lien et d'éviter la perte. Cependant, avec le temps, le moi élabore peu à peu la rupture et redistribue ses investissements. Le travail de deuil a donc pour tâche de remplir la mission suivante : accepter que l'objet perdu n'existe plus et détacher la libido des liens qui la retournent à l'objet. Au verdict de la réalité, le sujet répond d'abord par la révolte en s'absorbant dans les souvenirs, moyen pour lui de nier l'absence. Il peut même parfois passer par une psychose hallucinatoire du désir qui place la pensée inconsciente au-dessus de la réalité (par exemple par la négation : « le disparu n'est pas mort ; il reviendra... »). Ce mode de relation à l'objet disparu (commémoration des souvenirs) a été appelé « relation nostalgique à l'objet ». Puis les espérances narcissiques que procure la vie s'opposent à cette relation douloureuse : « ... et le moi est quasiment placé devant le fait de savoir s'il veut partager ce destin, et il se laisse décider par la somme des satisfactions narcissiques à rester en vie et à rompre sa liaison avec l'objet anéanti » (Deuil et mélancolie, p. 168). Le travail de deuil doit donc aboutir au renoncement progressif de cette activité mentale de représentations liées au disparu au profit d'une intériorisation de celle-ci. Il s'agit en fait de perdre l'objet et de le retrouver, c'est-à-dire que le travail de deuil est accompli lorsque le sujet parvient à sauvegarder l'amour pour l'objet et l'amour pour la vie.

Cette étude sur le deuil a permis à Freud d'approfondir : premièrement, les processus psychiques mis à l'œuvre dans l'établissement des relations d'objet ; deuxièmement, les mécanismes d'identification (déjà étudiés dans Études sur l'hystérie, 1895, et dans Pour introduire le narcissisme, 1914) ; et, enfin, troisièmement, le devenir des relations d'objets. Ainsi la recherche autour du deuil s'inscrit-elle dans la continuité de l'entreprise théorique de Freud.

Melanie Klein, autre figure importante de la psychanalyse, soutient d'après son expérience clinique que la capacité de surmonter les deuils, auxquels est confronté chaque sujet sur le chemin de sa vie, dépend de la façon dont les premiers deuils de l'enfance ont été élaborés. Ainsi, selon elle, l'enfant passe par des états comparables à ceux du deuil de l'adulte. Le premier deuil apparaît lors du sevrage ; l'enfant pleure le sein pour tout ce qu'il représente : bonté, sécurité, nourriture, etc. Ce sont pour Melanie Klein des épreuves maturantes, à l'origine d'élans créateurs.

Dans cette nouvelle perspective, le terme deuil englobe une signification plus large que celle désignant l'état causé par la mort d'un être aimé. Il s'agit essentiellement d'un renoncement ; ainsi les expressions « faire le deuil d'un projet, d'une idée, d'une illusion... » comprennent cette extension du sens accordé au mot deuil. Le processus du deuil consiste alors en un renoncement à une image idéalisée de soi qui comble le narcissisme par la médiation d'objets.

Une approche psychosociologique du deuil permet de repérer si la façon dont une société accueille la mort peut ou non aider l'individu à accomplir le travail psychique du deuil. Il est reconnu que dans les sociétés tribales, où le groupe prime l'individu, les rituels de deuil sont de véritables rites de passage fixant l'entrée du deuil et sa sortie. Ces rituels de deuil prennent en charge le travail psychique individuel en le codifiant par les attitudes symboliques, alors qu'en Occident l'individu doit trouver son propre chemin de dégagement. C'est ainsi que certains tabous en Afrique permettent aux veufs ou aux veuves d'expier leurs pulsions hostiles, plus ou moins inconscientes, à l'égard du conjoint décédé. Par exemple, ils doivent se soumettre à un certain nombre d'interdits durant une période déterminée : réclusion, continence sexuelle, alimentation restreinte, etc. Au terme de cette période, les i [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  DEUIL  » est également traité dans :

AMOUR

  • Écrit par 
  • Georges BRUNEL, 
  • Baldine SAINT GIRONS
  •  • 10 166 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « « Sentir la vie » »  : […] Que son incarnation lui soit ou non refusée, le paradoxe de l'amour tient, avant tout, dans la résurrection de l'illusion dont il témoigne : celle d'un effacement de la distance et d'une fermeture possible du cercle. Mythe de l'Un parménidien : le Je et le Tu disparaîtraient à travers la fusion amoureuse. C'est au sein du sentiment et grâce à lui que la vie, non scindée par la réflexion, pourrait […] Lire la suite

AUDOIN-ROUZEAU STÉPHANE (1955- )

  • Écrit par 
  • Paula COSSART
  •  • 911 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Des chantiers divers »  : […] Au-delà de cette position générale, Audoin-Rouzeau a investi des terrains divers. Dans La Guerre des enfants (1993), l’historien analyse « la première grande mobilisation morale et intellectuelle de l’enfance au sein du champ politique européen ». Il souligne l’agressivité nouvelle du langage de guerre proposé aux enfants dès 1914. L’Enfant de l’ennemi (1914-1918). Viol, avortement, infanticide […] Lire la suite

DÉFICIENCES MENTALES

  • Écrit par 
  • Bernard GIBELLO
  •  • 3 792 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Inhibitions intellectuelles »  : […] Les inhibitions intellectuelles consistent en la non-utilisation par le sujet de compétences intellectuelles normalement développées. De telles inhibitions se produisent dans plusieurs circonstances. On peut les classer en quatre types différents. L'inhibition transitoire sous l'effet d'un état de panique – incendie, naufrage, action de guerre par exemple – au cours duquel le sujet agit sans son […] Lire la suite

DÉPRESSIFS ÉTATS ou DÉPRESSIONS NERVEUSES

  • Écrit par 
  • Jean GUYOTAT
  •  • 3 159 mots

Dans le chapitre « La dépression névrotique »  : […] La dépression névrotique est caractérisée d'une façon générale par la même symptomatologie. Cependant, la douleur morale y est moins intense, la culpabilité plus voilée. Les troubles somatiques ne sont pas constants ; les troubles du sommeil relèvent plutôt de l'hypersomnie ou de l'insomnie obsédante que de l'insomnie réelle. Il s'agit surtout d'un phénomène de décompensation d'une personnalité n […] Lire la suite

DEUIL, histoire du costume

  • Écrit par 
  • Renée DAVRAY-PIÉKOLEK
  •  • 998 mots

Dans toutes les sociétés, la mort d'un proche est signifiée par le port du costume de deuil. Défini par l' Encyclopédie , le deuil est entendu au sens large : « Espèce particulière d'habit pour marquer la tristesse qu'on a dans des occasions fâcheuses, surtout dans des funérailles. » Si les modalités de l'expression du deuil varient selon les cultures, quelques constantes se retrouvent : le bannis […] Lire la suite

ENLUMINURE

  • Écrit par 
  • Danielle GABORIT-CHOPIN, 
  • Eric PALAZZO
  •  • 11 851 mots
  •  • 11 médias

Dans le chapitre « L'illustration du rituel des funérailles »  : […] Le sacramentaire de l'évêque Warmundus d'Ivrea (bibliothèque Capitolare, Ivrea) comporte soixante-deux miniatures, dix étant consacrées à la liturgie des funérailles. Ce cycle, exceptionnel par son ampleur et le détail des scènes, suit de manière assez précise le texte de l' ordo des obsèques contenu dans le manuscrit. Malgré la présence de membres du clergé, l'artiste s'est attaché à mettre en r […] Lire la suite

GRANDE GUERRE ET SOCIÉTÉ

  • Écrit par 
  • Emmanuelle CRONIER
  •  • 3 538 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « Les civils face à la violence extrême  »  : […] La Première Guerre mondiale atteint des seuils de violence inédits tant par leur forme que par leur échelle. Les conventions de Genève (1864 et 1906) et de La Haye (1899 et 1907), qui ont fixé les principes du droit international humanitaire et du droit de la guerre, sont transgressées par les belligérants : utilisation des gaz, invasion d’États neutres ou bombardement de civils. À l’été de 1914, […] Lire la suite

GUERRE MONDIALE (PREMIÈRE) - Mémoires et débats

  • Écrit par 
  • André LOEZ
  •  • 4 507 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Vers une histoire de l'intime et de l'expérience de guerre »  : […] Cette tension interprétative entre tenants de l'histoire culturelle et ceux d'une histoire sociale revisitée a contribué au dynamisme de la recherche. Parallèlement, le renouvellement des problématiques a amené les historiens à soulever des questions qu'ils abordaient peu jusqu'alors. En particulier, l'attention portée aux individus et à leurs témoignages ouvre des perspectives de travail sur ce q […] Lire la suite

JEPHTÉ, juge d'Israël (XIIe s. av. J.-C.)

  • Écrit par 
  • Marie GUILLET
  •  • 459 mots

Personnage dont l'histoire est rapportée dans la Bible au Livre des Juges ( x - xii ), Jephté est issu de la tribu de Gad ; chassé de son pays par ses demi-frères parce qu'il est le fils d'une femme étrangère, il se réfugie dans le pays de Tod et devient chef de bande. Mais ses frères viennent bientôt le supplier de devenir leur chef pour combattre les Ammonites qui revendiquent leur territoire. A […] Lire la suite

LAMENTATION, genre littéraire

  • Écrit par 
  • Véronique KLAUBER
  •  • 877 mots

Composition par laquelle le poète met en forme le topos du regret et du deuil à l'occasion d'un départ, d'une mort ou d'une calamité publique. Qu'il parle en son nom ou au nom de la communauté entière, il doit convertir l'émotion en mots, sans cesse renouvelés et cependant conformes à la tradition, car la douleur, elle, est toujours identique à elle-même. Cette « habitude poétique » (P. Zumthor) […] Lire la suite

Les derniers événements

14-21 juillet 2021 Belgique. Inondations meurtrières.

deuil national. Une minute de silence est observée dans le pays en hommage à la quarantaine de victimes des inondations. Le ministre-président de Wallonie Elio Di Rupo annonce un premier plan de 2 milliards d’euros pour financer la reconstruction de la province sinistrée. Le 21, les célébrations de la fête nationale sont réduites. […] Lire la suite

2-9 décembre 2020 France. Mort de Valéry Giscard d'Estaing.

deuil national, le 9. Il indique que Valéry Giscard d’Estaing et sa famille ne souhaitaient pas d’hommage national. Le 5, les obsèques de l’ancien président se déroulent dans l’intimité à Authon (Loir-et-Cher). […] Lire la suite

4-17 avril 2020 Chine. Début du déconfinement de la ville de Wuhan.

deuil et de recueillement national à la mémoire des trois mille trois cent vingt-six morts de la Covid-19, selon le bilan officiel. Les autorités honorent particulièrement la mémoire de quatorze soignants qualifiés de « martyrs ». Parmi ceux-ci figure le docteur Li Wenliang, réhabilité après avoir été interpellé en janvier pour avoir publié des informations […] Lire la suite

30 janvier - 11 février 2020 France. Polémique à la suite d'un vote sur le congé de deuil parental.

Le 30, la ministre du Travail Muriel Pénicaud s’oppose, à l’Assemblée nationale, à la mesure-phare de la proposition de loi du groupe UDI, Agir et indépendants, qui prévoyait d’allonger de cinq à douze jours le congé légal accordé aux parents lors du décès d’un enfant mineur. Elle argue que le coût de cette mesure ne doit pas être supporté par les […] Lire la suite

1er-16 octobre 2019 Chine. Poursuite de la contestation à Hong Kong.

deuil national ». Les affrontements entre manifestants et policiers font de nombreux blessés, dont un lycéen atteint d’une balle tirée à bout portant. Des stations de métro et des enseignes de marques chinoises sont saccagées. Le 4, Carrie Lam, chef de l’exécutif, annonce l’adoption, selon une procédure d’urgence datant de l’époque coloniale, d’une […] Lire la suite

Pour citer l’article

Sylvie METAIS, « DEUIL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/deuil/