RUSSIE (Arts et culture)La littérature

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Les nouvelles écritures dramatiques

Retour à une parole directe

Selon les conceptualistes, l’épuisement du langage ne laissait plus de place qu’à l’expression oblique (citation, intertextualité généralisée). Contre cette position, une nouvelle dominante est apparue vers 2006, qui croit possible un retour de l’expression directe. Le chef de file en est le poète verlibriste Kirill Medvedev, critique, théoricien, guitariste, qui inscrit son travail d’écriture dans une activité militante oppositionnelle au sein de groupes d’action néo-marxistes. Fondateur des « Editions marxistes libres », il est l’allié du groupe de l’almanach TransLit, qui paraît depuis 2006 à Saint-Pétersbourg. Les jeunes poètes engagés de TransLit, avec à leur tête Pavel Arseniev, fluctuent entre militantisme et écriture, politique et art. Ils éditent une série de recueils sur papier kraft et appellent à la réinvention, sur les ruines de la politique culturelle dominante actuelle, d’un langage poétique capable de promouvoir un militantisme artistique.

La « parole directe » ne compte pas que des adeptes politiquement engagés. Plus généralement, on assiste à un retour de ce qui la constitue : la narrativité et l’appel au concret de la vie. Chaque poème de Stanislav Lvovski est une narration déhiérarchisée. L’apparition de voix féminines fortes n’est pas pour peu dans cette évolution, déjà présente chez Assia Schneiderman ou Marina Boroditskaïa. Elena Fanaïlova, médecin et journaliste, pratique un lyrisme direct vecteur d’une « nouvelle sincérité ». Vera Pavlova, musicienne, cherche à dire au plus juste de minuscules instants de vie. Les plus jeunes sont aussi les plus radicales : l’univers poétique de Dina Gatina est peuplé d’objets banals, triviaux, qui ont même dignité que l’humain et existent non pour lui, mais à côté de lui. Anna Rouss, originaire du Tatarstan, est connue à Moscou pour ses récitations de slam. La très talentueuse Maria Stepanova intitule son recueil de 2010 Vers et prose en un seul volume : il est composé de poèmes descriptifs-narratifs qui dépeignent avec une distance sarcastique une réalité brutale. Ainsi le long cycle « Prose d’Ivan Sidorov » raconte dans une langue rythmique proche du slam comment, « dans une petite ville de province » « débarque un moujik-ivrogne ». C’est tout un pan de la réalité socio-culturelle actuelle qui vient heurter le lecteur au visage.

La poésie russe semble s’être redonné mission de parler à tous de tous et de tout. Ayant réussi à adapter aux conditions du marché et à des moyens de diffusion moderne (livres et Net) son ancienne tradition de parole directe et d’audience large, elle paraît, aujourd’hui, accéder à une nouvelle solidité.

Un renouveau

Cependant, au milieu des années 1990, grâce à la pugnacité d'auteurs-organisateurs tels que Mikhaïl Rochtchine, Alexeï Kazantsev et Elena Gremina, au soutien éditorial de revues comme Sovremennaja dramaturgia, aux prix Antibookers qui sortent de l’ombre des débutants : Ivan Savelev, Oleg Bogaev, Vassili Sigariov, grâce aussi à l’organisation de séminaires, festivals, lectures (Debiout, Chtchelikovo, Lioubimovka), un frémissement s’amorce qui se concrétise avec, en 1998, la création du Centre de dramaturgie et de mise en scène dirigé par Mikhaïl Rochtchine et Alexeï Kazantsev. Il sera un relais précieux entre la dramaturgie soviétique, la nouvelle vague des années 1980-1990 et les nouvelles écritures. Cette structure sans lieu permanent, sans troupe, propose des spectacles chocs (La Pâte à modeler de Sigariov, 2001) qui attirent l’attention du public et des médias. Au prestigieux Théâtre d’Art de Moscou qui leur ouvre ses portes, le metteur en scène Kirill Serebrennikov sidère les habitués de Tchekhov ou Ostrovski quand il monte Terrorisme (2002) et Playing the victim (2004) des frères Oleg et Vladimir Presniakov. En réaction à l’écrit suspect, qui a véhiculé des années durant les mensonges de la propagande et les messages corrects des bien-pensants, les nouveaux auteurs privilégient la langue verte, jugée plus vivante, plus vraie de par sa spontanéité. Ils affectionnent les situations grotesques, scabreuses, absurdes ou sordides du quotidien ordinaire. Émerge ainsi une subculture, faite d’agressivité sociale, interethnique, familiale, aux antipodes des valeurs cultivées par l’intelligentsia.

En 2002, l’organisation du festival Le nouveau drame (2002-2009), accueilli au sein du prestigieux festival national de théâtre Le Masque d’or, attire l’attention d’un public nombreux sur L’Homme en lambeaux de Mikhaïl Ougarov et Planète d’Evguéni Grichkovets. La reconnaissance des nouvelles écritures se concrétise par la création de Teatr.doc par Gremina et Ougarov. Ce lieu voué aux « documentaires » s’est appuyé au départ quasi uniquement sur la technique du Verbatim importée en Russie en 1999 par les artistes britanniques du Royal Court. Il s’agit d’enregistrer au magnétophone des données (témoignages, récits de vie), de les monter après sélection et de les restituer en respectant les imperfections langagières et les particularités des intonations. Teatr.doc, un sous-sol d’une jauge de cent personnes, financièrement indépendant et aménagé par ses membres, devient une scène alternative en plein centre de Moscou. Il suscite la curiosité et stimule les initiatives d’artistes désireux de se constituer en réseaux indépendants. En 2007, un nouveau minithéâtre, Praktika, créé par le metteur en scène et producteur Edouard Boyakov, puis dirigé par l’auteur, metteur en scène et réalisateur Ivan Vyrypaev, constitue son répertoire avec des auteurs proches de Teatr.doc. Les nouvelles écritures ramifient à Saint-Pétersbourg, Tcheliabinsk, Kemerovo, Perm. À Togliatti, Vadim Levanov, les frères Viatcheslav et Mikhaïl Dournenkov, Iouri Klavdiev se font connaître. À Ekaterinbourg, Nikolaï Koliada, dans son école de l’Oural, a formé, entre autres, Sigariov, Konstantin Kostenko, Bogaev.

De 2000 à 2010, le nouveau drame s’est fait reconnaître. Il est publié, joué, mais demeure marginal : en raison d’un clivage générationnel (il touche un jeune public frondeur), culturel (l’intelligentsia le boude) et du fait même de son instabilité. Car les nouveaux auteurs apparaissent et disparaissent, sans avoir eu le temps de fidéliser un groupe d’acteurs ou de nouer des liens forts avec des metteurs en scène. Par ailleurs, les nouvelles écritures, très diversifiées et aux auteurs éphémères sont parfois confondues avec les seules réalisations de Teatr.doc, qui, par leur actualité, focalisent l’attention : Septembre.doc en 2005, sur l’attentat de Beslan ; Une heure dix-huit minutes en 2010, sur la mort en prison d’un juriste ; Deux dans la maison en 2011, sur l’assignation à résidence d’un opposant biélorusse ; BerlusPoutine en 2012, une farce inspirée de Dario Fo et adaptée à la situation russe par Varbara Faer. Ces enregistrements et montages documentaires, confrontant le public aux questions refoulées par le pouvoir, éclipsent bien d’autres genres et typ [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure
  • : directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe de l'UMR 8224 EUR'ORBEM (université de Paris--Sorbonne - CNRS)
  • : ancienne élève de l'École nationale supérieure de Sèvres, maître de conférences honoraire à l'université de Paris-Sorbonne
  • : maître de conférences en littérature et culture russes, Sorbonne université
  • : professeur honoraire à l'université de Genève, recteur de l'université internationale Lomonosov à Genève, président des Rencontres internationales de Genève

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Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, Marie-Christine AUTANT-MATHIEU, Hélène HENRY, Hélène MÉLAT, Georges NIVAT, « RUSSIE (Arts et culture) - La littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/russie-arts-et-culture-la-litterature/