RUSSIE (Arts et culture)La littérature

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La poésie

Les énergies qui, à partir de 1991, animent la poésie russe de l’ère postsoviétique sont nées bien plus tôt, sous le régime des soviets, vers le milieu des années 1950. Dès cette époque, on a vu apparaître, aux marges du corps social et de l'institution littéraire, de nouveaux lieux d'invention et de réception où s’est poursuivie la reconquête d'une certaine « qualité lyrique ». En même temps que le « dégel » provoquait l'émergence ouverte d'une néo-avant-garde qui proclamait à voix haute sa rébellion contre l'entropie artistique stalinienne (Evtouchenko, Voznessenski, Akhmadoulina), avant de se laisser à son tour officialiser, des groupes informels sont apparus. Ils ont inventé des poétiques en rupture avec la vulgate de l'optimisme officiel, battant en brèche son interdit le plus saillant – celui de l'innovation formelle.

Ces nouvelles poétiques cherchent à renouer le lien perdu avec celles des années 1920 : futurisme à Moscou, absurdistes de l'Obériou à Leningrad. Des survivants assurent le relais : à Moscou, Kroutchonykh réunit autour de lui un cercle de jeunes poètes, dont Guennadi Aïgui. À Leningrad, ce rôle est joué par le philosophe Drouskine, ami et légataire des « absurdistes » Kharms et Vvedenski. La visite à Anna Akhmatova, retirée à Komarovo, devient le pèlerinage obligé de ceux qui, à sa mort en 1966, deviendront les « orphelins d'Akhmatova » : Dmitri Bobychev, Iossip Brodski, Anatoli Naïman, Evgueni Rein.

La poésie au centre de la « seconde culture »

La poésie est appelée à jouer un rôle décisif dans la constitution de l’espace de création « aux marges » qu’on appellera la « seconde culture ». Dès les années 1960 et 1970, elle habite en force le « souterrain » où se mettent en place, avec une vitalité remarquable, d'autres modes d'échanges culturels, artistiques et intellectuels. Le geste poétique a tout d’un geste politique. Un réseau parallèle se constitue, dont le samizdat, qui permet la diffusion clandestine des textes, sera la cheville ouvrière. Ateliers d'artistes, cuisines, cafés (à Leningrad, le Café des poètes, où Brodski lit ses premiers vers, puis le Saïgon, rendez-vous de la bohème artistique dans les années 1970) deviennent les lieux de rencontre d'artistes rebelles, en quête de nouvelles formes d'expression et de diffusion. Parallèlement, les Lito, ces clubs littéraires qui fonctionnent à l'abri des institutions (maisons de la culture, éditions d'État, etc.), quittent leur rôle de gardiens de l'officialité lorsqu'un animateur de talent (à Leningrad, Gleb Semionov) les transforme en espaces de création et de formation. Des almanachs et des revues « non officiels » font leur apparition, édités artisanalement dans un circuit de typographies parallèles (la première, Syntaxis, d’Alexandre Guinzbourg, paraît en 1959-1960).

Vers un nouveau langage poétique

Dès 1955 s’est constitué à Moscou le groupe non officiel dit « de Tchertkov », du nom de son principal animateur, Leonid Tchertkov (1933-2000), composé en majorité d'étudiants en langues étrangères de l'université de Moscou, très ouvert sur l'art occidental et dominé par le surréalisme tragique de Stanislav Krasovitski. À la fin de la décennie, on voit apparaître un autre groupe, celui des « poètes des baraques », qui réunit à Lianozovo, dans la banlieue de Moscou, des peintres et des poètes « concrétistes » dont les plus connus, Evgueni Kropivnitski (1893-1979) et Igor Kholine (1920-1999), deviendront les ancêtres de tout un mouvement axé sur la représentation primitiviste et grotesque d'une réalité sociale que refoulaient les thématiques officielles. Le groupe accueille Vsevolod Nekrasov (1934-2009), que son travail sur la parole en éclats et l'ellipse généralisée conduira à une pratique, très nouvelle en Russie, de poésie visuelle. Les « conceptualistes » verront en lui un précurseur. Ghenrikh Sapgir (1928-1999) explore, en variant procédés et références, la même veine concrète et ludique. Ian Satounovski (1913-1982) numérote indéfiniment ses vers qu'il assemble en un livre unique, que seule la mort interrompra.

Ce nouveau langage poétique, qui défait la syntaxe, annexe le parler des rues, travaille aux frontières du ludique en complicité avec les arts graphiques, accomplit dans l'ombre, selon les termes de V. Krivouline, une « véritable révolution poétique » qui aura pour héritiers directs le pop art et le sots-art moscovites des années 1970. D'autres groupes se constituent durant les années 1960, dont le plus provocateur aura été l'éphémère Smog de Leonid Goubanov (1946-1983), avec Iouri Koublanovski, Vladimir Aleïnikov et Vladislav Lion.

La parole du « souterrain »

À Leningrad se dessine un mouvement analogue, avec l’objectif explicite de renouer avec une tradition de haute poésie. Iossip Brodski (1940-1996) érige en référence Mandelstam, Akhmatova, Tsvetaieva. Alexandre Kouchner pratique une poésie intimiste néoacméiste. Trop tôt disparu, Leonid Aronzon (1939-1970) laisse une œuvre singulière, extatique et minimaliste. C'est à Leningrad que l'opposition entre poésie officielle et poésie du souterrain est la plus marquée. C'est aussi là que le samizdat s'organise de la façon la plus cohérente. Dès les années 1960, les poètes de l’école philologique (ainsi nommée car ses membres en sont des étudiants de la faculté de philologie de l’Université) organisent des « actions-performances » et se réclament de poètes interdits ou oubliés, tel Mikhaïl Kouzmine. Citons encore le petit groupe des « Khelenoukty », cette confrérie littéraire dont les membres se retrouvaient, entre 1966 et 1970, à la cafeteria de la rue Malaïa Sadovaïa, derrière le magasin Elisseïev sur la Perspective Nevski. En ont fait partie, entre autres, Alexandre Mironov (1948-2010), Alexeï Khvostenko (1940-2004), Leonid Aronzon (1939-1970), et Vladimir Erl. Les « Khelenoukty » se réclament de la même veine « absurdiste » que leurs grands prédécesseurs de l’OBERIOU, et, comme eux, avalisent par leur pratique les « petits genres ». Dans les années 1970 foisonnent les revues parallèles qui allient poésie et philosophie : 37 de Viktor Krivouline, Canal de ceinture de Stratanovski. Lectures et séminaires informels se multiplient avec les ateliers du néo-futuriste Viktor Sosnora, et les recherches « verlibristes » d'Arkadi Dragomochtchenko (1946-2012). Des liens se nouent avec les milieux équivalents de la dissidence artistique à Moscou, comme les « conceptualistes », Dmitri Alexandrovitch Prigov (1940-2007) et Lev Rubinstein.

Les pouvoirs culturels officiels n'ont pas manqué de réagir à la mise en place – souterraine, mais efficace – d'un réseau de création « libre ». Tchertkov, à Moscou, a été arrêté en 1957. Mikhaïl Krasilnikov (1933-1996) est interné en 1956 dans un camp de Mordovie pour diffusion de slogans parodiques. En 1964, à Leningrad, [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure
  • : directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe de l'UMR 8224 EUR'ORBEM (université de Paris--Sorbonne - CNRS)
  • : ancienne élève de l'École nationale supérieure de Sèvres, maître de conférences honoraire à l'université de Paris-Sorbonne
  • : maître de conférences en littérature et culture russes, Sorbonne université
  • : professeur honoraire à l'université de Genève, recteur de l'université internationale Lomonosov à Genève, président des Rencontres internationales de Genève

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Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, Marie-Christine AUTANT-MATHIEU, Hélène HENRY, Hélène MÉLAT, Georges NIVAT, « RUSSIE (Arts et culture) - La littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/russie-arts-et-culture-la-litterature/