RUSSIE (Arts et culture)La littérature

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La littérature soviétique (depuis 1917)

En octobre 1917, la révolution bolchevique qui fait de la doctrine marxiste le fondement du pouvoir annonce un statut nouveau de la littérature. Réputée « superstructure idéologique » reflétant des rapports de classes, elle se trouve placée sous la juridiction du Parti, qui se définit lui-même comme l'expression du prolétariat et exerce en son nom une dictature préparant l'avènement d'une « société sans classes ». On assistera donc, de 1917 à 1932, à la mise en place progressive d'un système qui, de 1932 à 1953, fera de la littérature une institution d'État, instrument docile de la dictature de Staline. Le « dégel » qui suivra la mort du dictateur entraînera une certaine émancipation, mais celle-ci, après quelques flottements, ne pourra se poursuivre qu'en marge d'un système dont la structure reste inchangée jusqu'en 1985.

La littérature de la révolution

Trois ans de guerre civile consomment la rupture avec le passé. La majorité des écrivains connus, en particulier les prosateurs réalistes, liés à la gauche libérale ou révolutionnaire (Bounine, Kouprine, Léonide Andréïev, et même Gorki), voient dans le coup d'État de Lénine la ruine des espoirs démocratiques nés de la révolution de février. La plupart émigrent, beaucoup de façon définitive. Au contraire, l'extrémisme des bolcheviks est salué par des poètes proches du symbolisme, que le critique socialiste-révolutionnaire (SR) de gauche Ivanov-Razumnik (1878-1946) rassemble autour des deux recueils Skify (Les Scythes) : Alexandre Blok avec Dvenadcat' (Les Douze) et Skify (Les Scythes), André Biély avec Hristos voskrese (Christ est ressuscité), les poètes paysans Nicolas Kliouïev (Kljuev, 1885-1937) et Serge Essénine (Esenin, 1895-1925), auteur de Inonia, poèmes où s'exprime une vision apocalyptique et messianique de la révolution.

Face à l'hostilité générale des intellectuels, le commissaire du peuple à l'Instruction Anatole Lounatcharski (Lunačarskij, 1875-1933) confie aux futuristes la Direction des arts plastiques et son hebdomadaire Iskusstvo kommuny (L'Art de la commune) dont Maïakovski devient le rédacteur en chef. Mais l'hostilité des dirigeants bolcheviques (et en particulier de Lénine) l'amène dès avril 1919 à mettre fin à cette collaboration.

En outre, depuis l'été de 1917, les bolcheviks provoquent et encouragent le mouvement de culture populaire qui s'organise l'année suivante sous le nom de Proletkul't. Celui-ci publie et propage dans ses revues l'œuvre de « poètes-ouvriers » autodidactes, et prétend élaborer dans ses « studios » une « culture prolétarienne » radicalement différente de la « culture bourgeoise ». Mais le déterminisme sociologique et le relativisme gnoséologique de son principal théoricien, le philosophe « empiriomoniste » Bogdanov (1873-1928), sont jugés hérétiques par Lénine qui, inquiet des velléités d'indépendance du Proletkul't, en fait dès novembre 1920 un organisme d'État, dépendant du commissariat à l'Instruction.

À partir de 1921, le régime de liberté surveillée de la NEP (Nouvelle Politique économique), qui accorde un sursis aux éditions privées et aux associations autonomes d'écrivains, favorise une véritable renaissance littéraire. La poésie, malgré un lourd tribut payé à la révolution (en 1921, Blok et Khlebnikov meurent d'épuisement, Goumiliov est fusillé), reste florissante et voit s'épanouir l'œuvre des débutants de 1910-1914 : Akhmatova avec Podorožnik (Le Plantain, 1921) et Anno Domini (1922), Mandelstam avec Tristia (1922), Vladislav Khodassiévitch (Hodasevič, 1886-1939) avec Putëm zerna (Si le grain ne meurt..., 1920) et Tjažëlaja lira (La Lyre pesante, 1923). Émigrée de 1922 à 1939 par fidélité à la cause perdue des Blancs, Marina Tsvétaïeva (Cvetaeva, 1892-1941) reste au diapason des poètes de sa génération, et en particulier de Pasternak. Celui-ci, éclipsant son ancien compagnon de groupe futuriste Nicolas Asséïev (Aseev, 1889-1963), devient avec le lyrisme intemporel de Sestra moja žizn' (Ma Sœur la vie, écrit en 1917, paru en 1922) l'une des figures dominantes du mouvement poétique. Sa popularité reste cependant beaucoup plus discrète que celle de Maïakovski, héros de la jeune génération pour laquelle il symbolise l'alliance de l'art moderne et de la révolution, et d'Essénine qui, en prenant la tête du mouvement « imaginiste » (qui perpétue après 1919 le style frondeur, anarchiste et asocial du [...]

Boris Pasternak, 1958

Photographie : Boris Pasternak, 1958

Du futurisme au «Docteur Jivago», en passant pas les poèmes de «Ma Sœur la vie», l'œuvre de Boris Pasternak rend compte des ardeurs et des désenchantements du siècle. 

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  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure
  • : directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe de l'UMR 8224 EUR'ORBEM (université de Paris--Sorbonne - CNRS)
  • : ancienne élève de l'École nationale supérieure de Sèvres, maître de conférences honoraire à l'université de Paris-Sorbonne
  • : maître de conférences en littérature et culture russes, Sorbonne université
  • : professeur honoraire à l'université de Genève, recteur de l'université internationale Lomonosov à Genève, président des Rencontres internationales de Genève

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Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, Marie-Christine AUTANT-MATHIEU, Hélène HENRY, Hélène MÉLAT, Georges NIVAT, « RUSSIE (Arts et culture) - La littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/russie-arts-et-culture-la-litterature/