HEIDEGGER MARTIN

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Sens, vérité, contrée

La locution « sens de l'être », qui désigne dans Être et temps la question propre à Heidegger, sera abandonnée vers les années 1930 au profit d'une autre : « vérité de l'être ». La première lui apparaît, en effet, trop proche d'expressions telles que « donner un sens » ou « prêter un sens », qui peuvent suggérer un « subjectivisme » dans l'interprétation de l'être. « Vérité de l'être » parle, au contraire, beaucoup plus « objectivement ». Mais cette façon de dire peut à son tour tromper, dans la mesure où « vérité » implique une pétition d'universalisme au sens des vérités scientifiques ou de l'œcuménisme religieux. L'être dont parle Heidegger n'est pas un tel « universel ». Il ne fait qu'un avec la contrée même où l'être fut thématiquement porté au langage dans une parole qui soudain trancha sur la parole poétique. L'être n'est pas cosmopolite. Il n'a pas pour pays le vaste monde. Il a pour contrée la parole grecque, autrement dit la philosophie. « La philosophie est, dans son être originel, de telle nature que c'est avant tout le monde grec et seulement lui qu'elle a requis pour se déployer – elle » (« Qu'est-ce que la philosophie ? », in Questions II). Cette originalité grecque de la philosophie lui est un destin essentiel. Ce n'est donc que très approximativement qu'il est possible de philosopher, abstraction faite de la naissance grecque de la philosophie. Si Heidegger parle ainsi, ce n'est nullement par dédain. C'est uniquement par fidélité à ce qu'a d'étonnant la limitation originelle qui caractérise ce qu'il nous est permis de nommer philosophie. Heidegger a, semble-t-il, trop d'égard vis-à-vis de l'« autre » pour prétendre résoudre sur la base de l'unité encore énigmatique de la philosophie occidentale le problème infiniment plus énigmatique de l'unité possible du genre humain. « Philosophes, vous êtes de votre Occident », disait Arthur Rimbaud (dans « l'Impossible », in Une saison en enfer). Heidegger pense de même. Non qu'il attende de l'Orient des révélations philosophiques. Mais la philosophie est Occident.

La question de la technique

La « finitude de l'être » constitue ainsi le fond même de la pensée de Heidegger. C'est à partir d'une telle « finitude » qu'il aborde en 1953 la « question de la technique ». Jusque-là tout le monde, y compris Marx, concevait, sur la base d'un rapport avec la science, la technique universellement, c'est-à-dire d'une manière instrumentale et anthropologique. Sans prétendre nier le moins du monde l'exactitude de cette conception, Heidegger va « chercher le vrai à travers l'exact » en montrant que notre époque est celle où commence à se déployer « l'essence de la technique ». Cette essence – le mot allemand Wesen disant ici autre chose que le simple concept métaphysique de quiddité – n'est, dit Heidegger, rien de technique. L'essence de la technique c'est « la métaphysique poussée jusqu'à son terme » (Essais et Conférences). La technique moderne apparaît comme la dérivation tardive de ce que les Grecs, dès avant Platon bien qu'à leur insu en direction de lui, avaient caractérisé par le nom de τ́εχνη. La techné était pour eux un terme indiquant le « savoir », non le « faire ». Le lien étymologique entre techné et technique est en l'occurrence l'indice d'une filiation plus secrète. C'est à partir de l'apport grec et de lui seul que la technique déploie – d'abord en Occident et non ailleurs, puis par exportation dans le monde entier – sa puissance de métamorphose. Dans le prolongement de l'initiative grecque se produit en Occident cet étrange enchevêtrement de connaissance et de puissance qui marque la technique moderne et dont les Grecs n'eurent d'ailleurs aucun pressentiment. À l'aube des Temps modernes, Descartes, sur la lancée de Bacon qui opposait la scientia activa aux spéculations stériles (Novum Organum, II, chap. 44) et de Galilée qui, s'il manquait d'« ordre » (Descartes, Lettre à Mersenne du 11 octobre 1638), entendait pourtant déjà la nature lui parler en « langue mathématique », annonce aux hommes qu'ils sont sur le point de devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la Méthode, VI). La technique moderne a d'ailleurs largement dépassé toutes les espérances de Descartes qui n'en demandait peut-être pas tant. « Les hommes ont fait l'essai des valeurs cartésiennes », disait Saint-Exupéry, qui ajoutait [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 9 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  HEIDEGGER MARTIN (1889-1976)  » est également traité dans :

HEIDEGGER MARTIN - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 298 mots

26 septembre 1889 Naissance de Martin Heidegger, à Messkirch.1914 Thèse de doctorat sur La Théorie du jugement dans le psychologisme. Thèse d'habilitation dédiée à Heinrich Rickert : Le Traité des catégories et de la signification chez Duns Scot. […] Lire la suite

HEIDEGGER MARTIN, en bref

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 181 mots
  •  • 1 média

Avec Husserl, le fondateur de la phénoménologie, Martin Heidegger est, sans conteste, le philosophe allemand le plus important du xxe siècle. Être et Temps, paru en 1927, a eu une influence considérable sur la […] Lire la suite

DE L'ESSENCE DE LA VÉRITÉ et PLATON LE SOPHISTE (M. Heidegger) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 602 mots

Il faut espérer que la traduction des tomes 19 et 34 de la Gesamtausgabe, qui rassemblent les cours des semestres d'hiver 1924-1925 et 1931-1932 : Platon « Le Sophiste » (Gallimard, 2001) et De l'essence de la vérité. Approche de l'« allégorie de la caverne » et […] Lire la suite

ESSAIS ET CONFÉRENCES, Martin Heidegger - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 924 mots
  •  • 1 média

Les onze textes recueillis dans ce volume, regroupés en trois massifs distincts et cependant secrètement reliés entre eux, constituent certainement la meilleure introduction à la seconde pensée de Martin Heidegger (1889-1976) pour reprendre la distinction devenue classique depuis la thèse de W. Richardson (1963). C'est en 1954 que paraissent les Vorträge und Aufsätze, qui seron […] Lire la suite

ÊTRE ET TEMPS, Martin Heidegger - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 793 mots
  •  • 1 média

Du seul véritable livre de Martin Heidegger (1889-1976) publié en 1927, Être et Temps (Sein und Zeit, 1927), certainement le traité de philosophie le plus important paru au xxe siècle, ne seront menées à bien et ne paraî […] Lire la suite

ABBAGNANO NICOLA (1901-1990)

  • Écrit par 
  • Sergio MORAVIA
  •  • 873 mots

Esprit extrêmement précoce, Abbagnano débute sur la scène intellectuelle dans les années 1920 – un début caractérisé par une vive, surprenante originalité. Dans Le Sorgenti irrazionali del pensiero (1923) et dans Il Problema dell'arte (1925), il repousse nettement le néo-idéalisme de Croce et de Gentile, dont l'hégémonie spéculative dans la pensée italienne de l'entre-deux-guerres est bien connu […] Lire la suite

AFFECTIVITÉ

  • Écrit par 
  • Marc RICHIR
  •  • 12 253 mots

Dans le chapitre « La disjonction de l'affectivité et de la subjectivité : Heidegger »  : […] Ce n'est pas le lieu, ici, de redéployer toute la problématique, difficile par sa subtilité et par sa nouveauté, d' Être et Temps . Rappelons que, au lieu de caractériser l'homme par la subjectivité ou la conscience – ce qui sous-tend toujours, par l'autonomie de ce que ces concepts sont censés désigner, l'équivoque d'un être qui pourrait être tout autant hors du monde qu'être dans le monde ou au […] Lire la suite

ANALOGIE

  • Écrit par 
  • Pierre DELATTRE, 
  • Alain de LIBERA
  • , Universalis
  •  • 10 454 mots

Dans le chapitre « Les domaines de l'analogie »  : […] Entées sur un complexe de textes hétérogènes, pénétrées d'influences contradictoires, travaillées par des problèmes partiellement étrangers à l'univers d'Aristote, les principales théories médiévales de l'analogie se sont édifiées soit dans un sens « avicennien », soit dans un sens « averroïste ». Le composant avicennien prédomine dans toutes les théories qui font de l'analogie un sous-ensemble de […] Lire la suite

ANGOISSE EXISTENTIELLE

  • Écrit par 
  • Jean BRUN
  •  • 2 548 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'angoisse de l'être »  : […] Ce qui nous angoisse, c'est donc l'environnement du monde dans son ensemble et, en même temps, l'absolue inconsistance de celui-ci. Telle est l'idée essentielle sur laquelle a insisté Heidegger en précisant que « ce qui angoisse l'angoisse est l'être-au-monde comme tel ». Il est bien remarquable, note-t-il, que, lorsque l'angoisse est passée, nous disons volontiers : Ce n'était rien du tout, car […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE ET ONTOLOGIE

  • Écrit par 
  • Frédéric KECK
  •  • 1 251 mots

Si l’anthropologie s’est définie contre la métaphysique classique en remplaçant un discours sur Dieu comme fondement de toutes choses par un discours sur l’homme comme sujet et objet de connaissance (Foucault, 1966), elle a renoué depuis les années 1980 avec l’ontologie, définie comme un discours sur ce qui est, pour affirmer la réalité des phénomènes sur lesquels porte son enquête. L’anthropolog […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean BEAUFRET, Alphonse DE WAELHENS, Claude ROËLS, « HEIDEGGER MARTIN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/martin-heidegger/