HEIDEGGER MARTIN

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Le problème de l'être

L'analytique existentiale paraissait laisser la porte entrebâillée à diverses questions dont les réponses seraient autant d'interprétations de la pensée heideggérienne. En particulier, peut-on contester que cette analytique n'exclut pas absolument la possibilité d'une lecture qui assure l'immanence de l'être au Dasein ? Il est certain, à ce propos, que cette interprétation deviendra toujours moins tenable à mesure qu'on s'éloigne de la publication de l'ouvrage, pour s'avérer aujourd'hui, et depuis longtemps, simplement impossible. Il n'empêche qu'elle pose un problème : celui de savoir pourquoi l'œuvre subséquente de Heidegger ne s'est jamais présentée comme l'achèvement de L'Être et le Temps.

On ne peut donc plus comprendre Heidegger – si même on l'a jamais pu – en identifiant l'être à la lumière que projette l'homme tandis qu'il dit ou établit le sens des choses. Depuis L'Être et le Temps, la méditation du rapport qui relie le Dasein à l'être a continuellement déplacé son accent du Dasein vers l'être. C'est à l'être qu'appartient désormais l'initiative, une initiative qui tend de plus en plus à devenir totale. Telle est la conséquence d'une problématique qui se situe aujourd'hui au centre de la pensée heideggérienne et qui n'était qu'implicite à l'époque de L'Être et le Temps : la problématique de la différence ontologique.

Penser la différence de l'être et de l'étant, telle est aujourd'hui la tâche quasi unique de la philosophie. L'être n'est pas sans les étants, et les étants ne sont pas sans l'être ; pourtant tous deux diffèrent. Ils ne se confondent pas, mais ne tombent pas non plus simplement l'un en dehors de l'autre. L'être n'est que par les étants comme les étants ne sont que par l'être. Les étants ne sont que pour autant que, chacun à sa manière, ils participent à, s'inscrivent ou séjournent dans la lumière de la Présence de l'être. Mais inversement, on doit dire que cette Présence ne serait pas si elle n'illuminait que son propre vide, sa propre transparence. Jamais, néanmoins, la Présence et ce qui est présent n'arriveront à être identiques. Telle est, d'ailleurs, et pour le dire en passant, l'irréductible et ultime opposition qui sépare la pensée heideggérienne du discours absolu hégélien.

L'homme, berger de l'être

Il reste vrai, pourtant, que l'homme occupe au sein de l'être une position privilégiée, une position de médiateur. L'accession des étants non humains à l'être – accession dont ils tirent leur être – ne se fait que par la médiation de l'homme, qui a pour destin de les rassembler tous dans sa lumière. D'où la phrase célèbre de la Lettre sur l'humanisme (1947) : « L'homme est le berger de l'être. »

L'être, peut-on dire, s'est d'abord communiqué à l'homme, et ce premier don, quoique libre, devient chez celui qui le reçoit l'origine d'une dette. Il faut comprendre que ce don est né de la convergence dialectique de deux événements : un mouvement de l'être vers l'homme tel que le premier accepte de s'offrir à celui-ci et de l'appeler à sa propre participation ; un mouvement de l'homme vers l'être tel que l'homme se laisse assumer par lui et consente à lui prêter ce « cœur sensible » où, selon le vers de Hölderlin maintes fois cité par Heidegger, les Immortels aiment à se reposer (« Denn es ruhn die Himmlischen gern am fühlenden Herzen »).

Toutefois, les deux événements symétriques dont il vient d'être question n'ont aucun caractère d'unicité irrévocable. Ils ne sont pas plus survenus une fois pour toutes que n'est survenu une fois pour toutes le toujours-déjà-là de notre déréliction, fondateur de notre passé comme de notre finitude. Au contraire, ces événements peuvent se modifier, s'altérer, se répéter à n'importe quel moment, d'une part comme de l'autre. L'être pourra se dérober, de même que l'homme pourra oublier l'être. Ces péripéties et cette mouvance forment les racines véritables, ultimes et, si l'on ose dire, décisives de toute histoire. C'est même cette mouvance qui arrache l'humanité à la condition d'espèce simplement naturelle, fût-elle raisonnable aussi, pour la définir à la fois comme un destin ou une tâche : ceux d'avoir sans cesse à se faire ou à se manquer, voire l'un et l'autre à la fois. C'est que la finitude radicale de l'homme, qui ne peut être que par l'être, et tout aussi bien celle de l'être, qui ne devient lumière de soi et sur soi que dans l [...]

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Pour citer l’article

Jean BEAUFRET, Alphonse DE WAELHENS, Claude ROËLS, « HEIDEGGER MARTIN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/martin-heidegger/