LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE

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Le roman épistolaire

Cette conversion du réel vécu en objet littéraire représente, dans le roman par lettres, la convention fondatrice du genre : un récit s'y construit non par la voix d'un narrateur, mais par le jeu d'une ou de plusieurs correspondances données pour vraies. Le lecteur se trouve en prise directe sur les mots et les pensées avouées des personnages, et l'usage de la lettre fonctionne comme un puissant « effet de réel ». Les lacunes événementielles inhérentes à cette forme de récit obligent l'imagination du lecteur à un travail de reconstruction, mais les plaisirs du récit s'en trouvent virtuellement accrus : aux attraits usuels du roman s'ajoutent ici ceux de la situation de voyeurisme, de l'authenticité apparente, et de la difficulté formelle. D'où l'immense succès du genre au temps de la plus grande vogue des usages épistolaires dans le public cultivé, aux xviie et xviiie siècles : les auteurs les plus célèbres l'ont alors pratiquement tous utilisé, ce qui explique sa notoriété. Il constitue pourtant, parmi les formes fondées sur l'art de la lettre, la plus tardivement née, et la plus étiolée aujourd'hui.

Ses origines lointaines se réduisent à peu de chose : dans la latinité, les Héroïdes d'Ovide, sources du goût pour la lettre d'amour, et au Moyen Âge les lettres d'Abélard à Héloïse, redécouvertes au xviie siècle. Dans ce siècle, il était courant que les romans incluent des lettres, mais la naissance du roman par lettres proprement dit peut être datée de 1669, avec les Lettres de la religieuse portugaise ; soit un siècle après les premiers « secrétaires » et un siècle et demi après le traité d'Érasme : il fallait un art de la lettre solidement constitué et un public mondain rompu à son usage pour que cette forme puisse se développer. D'ailleurs, l'ouvrage inaugural du genre ne fut pas initialement considéré comme un roman : on crut d'abord que les Portugaises, parues sous l'anonymat, étaient des lettres authentiques, et ce n'est que trois siècles après que les philologues ont établi que Guilleragues en est l'auteur. Ainsi s'affirment d'emblée les propriétés distinctives du roman par lettres au sein de la production romanesque : dans cette œuvre brève et monodique (elle contient seulement cinq lettres, écrites par une jeune religieuse séduite et abandonnée), le récit se concentre non sur l'histoire d'une liaison, puisque séduction et abandon ont déjà eu lieu avant la première lettre, mais sur l'histoire tout intérieure d'une amante passionnée contrainte de renoncer à son amour, donc sur les aveux et remous d'une sensibilité et d'une conscience troublées.

Au xviiie siècle, siècle épistolier entre tous, alors que le roman est frappé de suspicion et souvent censuré, la correspondance fictive est abondamment utilisée, au point que le récit épistolaire y devient la forme usuelle du roman, jusqu'à y perdre parfois sa spécificité. Son histoire relève donc, pour les variations de sujets et de thèmes, de l'histoire du roman ; pour ce qui regarde l'art épistolaire, seules les variations formelles sont significatives. Quelques œuvres célèbres en marquent les jalons principaux. Avec les Lettres persanes, Montesquieu inaugure le roman épistolaire polyphonique, en même temps qu'il l'ouvre à la critique sociale. Une génération plus tard, Rousseau donne avec La Nouvelle Héloïse un récit polyphonique où, après un duo initial de Julie et Saint-Preux, les personnages et les voix se multiplient tandis que l'action se ralentit pour laisser place à la représentation de la petite société idéale de Clarens : le roman rejoint l'utopie, et la narration cède le pas à la rêverie poétique. Les Liaisons dangereuses, à la génération suivante, marquent le point culminant du genre : l'ordre des lettres, le calendrier de leur circulation, leur rôle comme objets, tout y est minutieusement agencé en un mécanisme formel qui reflète les machinations des deux libertins qui orchestrent l'action, et les pièges qu'ils tendent à leurs victimes.

Jean-Jacques Rousseau

Photographie : Jean-Jacques Rousseau

À mi-chemin entre philosophie et littérature, l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) se distingue par sa diversité : traités sur l'éducation et le droit politique (L'Émile, Du Contrat social, 1762), roman épistolaire (La Nouvelle Héloïse, 1761), notamment. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Toutes ces œuvres ont été imitées, comme toutes les formules du genre ont été utilisées selon des thématiques et des propositions multiples, des Lettres péruviennes de Mme de Graffigny à La Religieuse de Diderot et au Paysan perverti de Restif de la Bretonne, suivi en 1784 de La Paysanne pervertie. La vogue est d'ailleurs européenne et touche aussi bien l'Angleterre (Richardson, Pamela) que l'Allemagne (Werther de Goethe) ou plus tard l'Italie (Dernières Lettres de Jacopo Ortis, de Foscolo).

Après les Liaisons dangereuses, un déclin du genre se dessine, même si sa production demeure abondante. Sénac de Meilhan (L'Émigré) et Senancour (Oberman) l'emploient pour illustrer le thème de l'exil, politique chez le premier, intérieur chez le second. Mme de Staël, avec Corinne, illustre la tendance féminine de cette forme, qui privilégie les épistolières, dans la répartition de ses personnages, mais aussi parmi ses auteurs. Les romantiques cependant lui accordent un moindre crédit, et Hugo puis Stendhal critiquent ses formules conventionnelles. Seul parmi eux Balzac l'utilisera encore largement, soit comme un moyen annexe, pour Le Lys dans la vallée, soit de façon méthodique pour les Mémoires de deux jeunes mariées. Mais, tandis qu'il s'étiole ainsi en France, le roman par lettres s'étend dans le monde, en Russie (Dostoïevski, Les Pauvres Gens) et aux États-Unis (Henry James, The Point of View).

Cela ne peut dissimuler l'inévitable repli d'une forme dont le succès était lié à des usages mondains qui eux-mêmes déclinent peu à peu. La formule désormais classique du roman par lettres se prolonge encore au xxe siècle, notamment chez Montherlant dont Les Jeunes Filles, même si l'ensemble n'en relève pas entièrement, font un large usage. Mais on a plutôt affaire ici à une survivance. De meilleurs atouts résident dans des propositions formelles neuves. Le Songe d'une femme de Remy de Gourmont offrait déjà, à la fin d'un récit par lettres, le passage à un roman par télégrammes ; mais ce type de messages présente trop de contraintes, et le roman télégraphique n'a pas eu d'expansion, pas plus que le roman téléphonique. La recherche est d'un autre ordre avec les surréalistes, qui esquissent l'exploration des possibilités parodiques (Benjamin Péret, Mort aux vaches et au champ d'honneur). Avec Chlovski, du groupe des formalistes russes, la réflexion sur le récit par lettres se joint, dans Zoo, à l'expérience vécue par une petite société d'émigrés. Le nouveau roman suscite ensuite un regain d'intérêt pour de telles [...]

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  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle et à l'université d'Oxford

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Alain VIALA, « LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-epistolaire/