LINGUISTIQUELe langage au carrefour des disciplines

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Entre oral et écrit

Les travaux des linguistes ont pendant longtemps porté sur la langue écrite, excepté, naturellement, quand il s'agissait de décrire des langues sans écriture ; à date plus récente, certains chercheurs se sont tournés vers l'étude de l'oral et de la langue parlée. Par ailleurs, en se constituant comme discipline autonome, la linguistique a rompu avec la tradition philologique selon laquelle la grammaire avait pour lieu d'application naturel les textes littéraires : l'objet d'étude s'est ainsi déplacé du produit de l'activité de langage que sont les textes d'auteurs vers le système abstrait des règles de la langue. Dès lors s'est trouvée posée la question des rapports entre théorie des textes (littéraires) et linguistique. À cette question, plusieurs types de réponses ont été apportés, qui signalent autant de sous-disciplines aux contours par ailleurs assez flous : stylistique, rhétorique, poétique, sémiologie.

Langue orale, langue parlée

Les cultures de l'oralité ont joué un rôle important au cours de l'histoire (pensons à la rhétorique ou à la transmission des récits légendaires dans l’Antiquité) et sont encore très développées dans certaines sociétés, à l'heure actuelle : de nombreuses langues à la surface du globe sont de tradition purement orale. Toutefois, il semble que l'écriture ait largement contribué à la prise de conscience linguistique nécessaire à toute entreprise d'analyse de la langue : c'est grâce à l'écriture que l'attention réflexive portée à la langue aurait été rendue possible.

Orphée jouant de la lyre parmi les guerriers thraces, vase attique

Photographie : Orphée jouant de la lyre parmi les guerriers thraces, vase attique

Qu'il se fasse célébration épique ou chant de deuil comme dans la légende d'Orphée pleurant la perte d'Eurydice, le pouvoir de la voix et de la transmission orale demeure présent dans nombre de cultures. Orphée jouant de la lyre parmi les guerriers thraces. Cratère attique, vers 440 av.... 

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Bien que l'invention du magnétophone portatif date des années 1930, son utilisation à des fins de description linguistique n'a servi, pendant de nombreuses années, qu'à l'étude des langues sans écriture. L'entreprise de recueil de textes oraux destinés à servir de base au Français fondamental, vers 1950, constitue à cet égard une exception. Ce n'est guère que depuis les années 1980 que l'intérêt des linguistes s'est porté vers l'étude des spécificités de la langue orale : de grands corpus d'enregistrements et de transcriptions ont alors été constitués et exploités informatiquement.

L'analyse de l'oral passe par l'étude de l'intonation. Loin d'être une simple mélodie, comme on l'a longtemps cru, l'intonation constitue une véritable structure : c'est donc le réseau complexe de relations que le rythme entretient avec la syntaxe et la pragmatique qu'il s'agit de décrire : les accents, pauses, montées et descentes constitutifs de la prosodie sont en effet intimement liés aux catégories de mots, aux structures grammaticales et aux visées communicatives. L'étude de l'intonation oblige également à prendre en compte les relations entre phrases au sein du discours.

Contrairement à ce que l'on entend souvent dire, la langue parlée ne s'oppose pas à la langue écrite sur le mode d'un registre de langue plus ou moins « incorrect » ou relâché, par rapport à un registre « correct » qui constituerait une sorte de norme implicite. Les prétendues « fautes » (de prononciation ou de grammaire) ne font bien souvent que signaler les spécificités de la langue parlée par rapport au code écrit. Ce qui caractérise la langue parlée, ce sont surtout les traces qu'elle laisse à voir de la construction progressive du discours (contrairement à l'écrit, qui efface les corrections) : hésitations, reformulations, autocorrections, inachèvements sont constitutifs de la langue parlée. Pour trouver l'équivalent à l'écrit, il faudrait se pencher sur des brouillons, par exemple des brouillons de manuscrits d'auteurs.

Les études sur le français parlé ont permis de montrer, d'une part, que les différences de grammaire entre la langue parlée et la langue écrite concernent principalement le plan de la morphologie, et, d'autre part, qu'il existe des types très divers de français parlé, selon le registre, le sujet choisi ou la situation (discours publics, conversations entre amis, échanges de travail...).

Du code oral au code écrit

Nombreux sont les travaux consacrés aux différents systèmes d'écriture (alphabétiques, idéographiques, hiéroglyphiques...), ainsi qu'à leurs conditions historiques et sociales d'émergence. En revanche, les études dédiées aux spécificités du code écrit et à ses relations à l'oral restent assez sectorielles.

Un premier domaine est celui des règles des systèmes d'écriture. La plupart des langues anciennes et modernes présentent des écritures de compromis, qui tiennent compte non seulement du son, mais aussi du sens. À cet égard, le français a évolué d'une façon originale, en s'éloignant des orthographes sœurs des langues romanes. L'écriture du français se présente en effet comme un système très complexe composé de divers types de signes linguistiques, ainsi qu'en témoignent les travaux de Nina Catach et de son équipe. Le premier niveau est celui des « phonogrammes » ou stock des graphèmes correspondant directement aux phonèmes. Le deuxième niveau est celui des « morphogrammes » ou graphèmes de morphèmes (désinences, flexions, affixes...), maintenus dans la graphie, qu'ils soient prononcés ou non à l'oral (comme le « -s » de pluriel dans « des enfants », « des petits enfants », « des enfants magnifiques »). Le troisième niveau est celui des « logogrammes », qui apportent un complément de type idéographique en vue de désambiguïser certains radicaux (ex : « taon »-« temps », « saoûl »-« sou »). Enfin, le dernier niveau est celui des résidus historiques ou étymologiques (ex : le « p » de « prompt » ou de « sculpteur », le « h » de « théâtre » ou de « rhume », la consonne double de « appeler » ou de « honneur »). S'agissant d'une langue comme le français, l'élaboration d'un système de correspondances entre graphèmes de l'écrit et phonèmes de l'oral est donc particulièrement difficile ; or un tel système constitue la base incontournable de tout logiciel de dictée automatique.

Un second domaine est celui de la structuration typographique du texte écrit. Participent de ce domaine d'étude, d'une part, les signes de ponctuation (points, virgules, parenthèses...), et, d'autre part, les procédés d'ordonnancement et de mise en valeur du texte (titres, marges, alinéas, tirets d'énumération, paragraphes...). En français, la ponctuation s'est mise en place progressivement au cours des siècles, et les différents « ponctèmes », qui constituent autant de signes linguistiques, sont en relation de correspondance complexe avec les faits d'intonation de l'oral. Par ailleurs, l'impact de la typographie des textes, tant sur le plan cognitif de l'aide à la lecture et à la compréhension que sur celui de la clarté de l'expression et de la qualité du [...]

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Cerveau et langage, un fonctionnement en réseau

Cerveau et langage, un fonctionnement en réseau
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Ferdinand de Saussure

Ferdinand de Saussure
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Orphée jouant de la lyre parmi les guerriers thraces, vase attique
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Aristote et Platon en débat, Luca della Robbia

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Catherine FUCHS, « LINGUISTIQUE - Le langage au carrefour des disciplines », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/linguistique-le-langage-au-carrefour-des-disciplines/