TODOROV TZVETAN (1939-2017)

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Cet humaniste sceptique qui a commencé par le structuralisme est devenu un philosophe de la liberté.

Tzvetan Todorov est né le 1er mars 1939 à Sofia. Dans la Bulgarie communiste, le lycée bilingue russe lui apprend très tôt à se méfier de l’idéologie. En 1956, année du rapport Khrouchtchev et de l’insurrection de Budapest, il entre à l’université. Pour échapper au formatage idéologique, il se consacre à la poétique des contes populaires et se passionne pour les avant-gardes. En 1963, grâce à une tante paternelle, il quitte Sofia pour Paris. Il y publie son premier ouvrage, Théorie de la littérature (1965) dans lequel il traduit les textes des formalistes russes – Jakobson, Chklovski et Tynianov notamment. Le livre est publié au Seuil dans la collection « Tel Quel », dirigée par Philippe Sollers, que Todorov a rencontré par l’entremise de Gérard Genette. Avec celui-ci, il fonde en 1970 Poétique, revue de théorie et d’analyse littéraires. La littérature y est abordée essentiellement sous l’angle de la rhétorique et de la stylistique. Dans la France du général de Gaulle, alors que Mai-68 vient bouleverser l’ordre des choses, les mots occupent une place centrale. Sartre et Barthes aussi. Mais peu à peu, la notion d’engagement va laisser la place à celles de sémiologie, de déconstruction, tandis que le structuralisme, par le biais de Lévi-Strauss et Barthes, s’affirme prépondérant. Mais Todorov se méfie des systèmes et des vérités trop dominatrices. Il fera d’ailleurs toute sa carrière au CNRS comme directeur de recherche, en retrait d’un système universitaire qui tourne quelquefois à vide. Le rejet de cette radicalité politique qui s’exprime alors dans les tribunes et dans les amphithéâtres l’incite à prendre également ses distances avec le structuralisme qui avait nourri son Introduction à la littérature fantastique (1970).

Tzvetan Todorov

Photographie : Tzvetan Todorov

Après avoir traduit et présenté en France les formalistes russes, Tzvetan Todorov se tourna vers l'histoires des idées et interrogea les valeurs qui fondent la civilisation occidentale. 

Crédits : Adine Sagalyn/ Akg-images

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C’est à cette époque qu’il rencontre la romancière canadienne Nancy Huston avec laquelle il vivra jusqu’en 2014 et avec qui il aura deux enfants, Léa et Sacha, après avoir eu un premier fils, Boris, d’une précédente union. À partir des années 1980, Todorov devient essayiste et se tourne vers des écrivains qui constituent encore notre horizon politique : Rousseau (Frêle bonheur. Essai sur Rousseau, 1985), plus tard Benjamin Constant (Benjamin Constant. La Passion démocratique, 1997). Le visage long, des cheveux bouclés, un accent qui donne une impression de sérénité, Tzvetan Todorov a trouvé un nouveau rythme dans sa carrière. À l'approche de la cinquantaine, il commence à interroger avec beaucoup de pertinence les penseurs français sur le rapport entre la diversité des peuples et l'unité de l'espèce humaine. Pour mener à bien ce projet, il a sciemment renoncé à sa réserve d'historien des idées, adressant ainsi une critique aux sciences humaines et sociales, et à tout ce que leur méthode a parfois de dogmatique.

Tzvetan Todorov va peu à peu se soustraire à cette fausse neutralité des sciences humaines. Après sa naturalisation française en 1973, il publie Théories du symbole (1977), une première approche dans le domaine de l'histoire des idées. Suivront Critique de la critique (1984), La Notion de littérature et autres essais (1987) et surtout La Conquête de l'Amérique (1982) qui marque véritablement une rupture avec ses travaux des années 1970. Todorov y fait agir son expérience personnelle pour engager une vaste discussion avec le passé. « L'essai est une forme qui me convient car c'est la rencontre d'un savoir et d'une philosophie personnelle. J'ai conçu d'ailleurs Nous et les autres comme un dialogue entre les penseurs français et moi-même. » De Montaigne à Lévi-Strauss, il questionne, analyse, compare et répond.

Les livres de Tzvetan Todorov sont comme était sa voix. Il y avait de la douceur, de la prudence aussi dans les choix qu’il faisait, et dans la manière dont il les exprimait. Ce calme apparent ne l’empêchait pas d'afficher clairement ses convictions d’humaniste sceptique. Mais c’était toujours pour revenir à la liberté, aux Lumières et à ses héritiers, Germaine Tillion, Etty Hillesum, Nelson Mandela, évoqués dans un de ses derniers livres, Insoumis (2015).

Cette passion des idées reste omniprésente dans des essais comme Face à l’extrême (1991), L’Homme dépaysé (1996), Mémoires du mal, tentation du bien (2000), La Littérature en péril (2007), Les Ennemis intimes de la démocratie (2012). Dans son dernier livre, Le Triomphe de l’artiste (2017), Todorov revient à un de ses premiers thèmes, les avant-gardes russes, et leur liquidation par le pouvoir soviétique. À travers des portraits de Boulgakov, Meyerhold, Babel, Tsvetaïeva, Malévitch et Chostakovitch, entre autres, il montre que, si les artistes peuvent être brisés par les pouvoirs autoritaires, leur art échappe à toute servitude. Le livre porte en exergue ces mots de Pascal qui résument si bien l’essayiste qu’il fut : « La grandeur des gens d’esprit est indivisible aux rois, aux riches, aux capitaines… »

Tzvetan Todorov est mort à Paris le 7 février 2017.

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Pour citer l’article

Laurent LEMIRE, « TODOROV TZVETAN - (1939-2017) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tzvetan-todorov/