LETTONIE

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Lettonie : carte physique

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Lettonie : drapeau

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Riga (Lettonie)

Riga (Lettonie)
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Lettonie: signature du traité d'adhésion à l'Union européenne, 2003

Lettonie: signature du traité d'adhésion à l'Union européenne, 2003
Crédits : Communauté européenne

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Nom officielRépublique de Lettonie (LV)
Chef de l'ÉtatRaimonds Vējonis (depuis le 8 juillet 2015)
Chef du gouvernementMāris Kučinskis (depuis le 11 février 2016)
CapitaleRiga
Langue officielleletton
Unité monétaireeuro (EUR)
Population1 941 000 (estim. 2017)
Superficie (km2)64 589

La Lettonie est un pays récent, qui compte 2 067 000 habitants (recensement de 2011), né de la réunion en 1918 de quatre régions qui ont vécu chacune une histoire particulière. Deux sont connues, la Livonie et la Courlande, et deux sont presque ignorées, la Zemgale et la Latgale. Ce pays est un « don du fleuve », la Daugava, qui a représenté depuis le temps des Vikings la meilleure voie d'échanges entre la mer Baltique et les richesses de l'Orient, suscitant les appétits de tous les peuples riverains de cette mer : allemand, danois, suédois, polonais, russe. Riga, enrichie par la Hanse, fut pendant deux siècles la capitale de toute la région dominée, sous une suzeraineté russe, par les barons baltes successeurs des conquérants germaniques. La Lettonie a par deux fois conquis son indépendance au cours du xxe siècle : en 1918, contre la Russie bolchevique pour vingt ans de liberté et, en 1991, contre la Russie soviétique, ce qui lui a permis, en recouvrant son identité, d'entrer dans l'Union européenne en 2004.

Lettonie : carte physique

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Carte physique de la Lettonie. 

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Lettonie : drapeau

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Lettonie (1918). Cette république Balte, qui a proclamé son retour à l'indépendance le 21 août 1991, a retrouvé du même coup son drapeau national de la période 1918-1940 (de la création de la république à l'occupation soviétique) : deux bandes horizontales marron, séparées par une... 

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Géographie

Des plaines et des lacs

La Lettonie (Latvija), dont la superficie est de 64 589 kilomètres carrés, est située au nord-est de l'Europe, sur la côte orientale de la mer Baltique. Elle a une frontière avec l'Estonie au nord de 347 kilomètres, avec la Lituanie au sud de 487 kilomètres, avec la Biélorussie au sud-est de 93 kilomètres ; celle avec la Russie était de 269 kilomètres avant l'annexion par Moscou (en 1944) de la région d'Abrene, elle est depuis lors de 255 kilomètres. La Lettonie compte 499 kilomètres de côte sablonneuse qui, même en hiver, est presque toujours libre de glace. Le golfe de Riga, peu profond et partiellement isolé du reste de la mer Baltique par les îles estoniennes de Saaremaa et de Hiiumaa, s'ensable et doit être constamment dragué ; il est très pollué.

La Lettonie est une pénéplaine ; 97 p. 100 de son territoire sont situés à moins de 200 mètres d'altitude (le point culminant, le Gaizinkalns [312 m] est situé en Livonie, dans la région appelée Suisse livonienne). La plus grande partie est couverte de tourbières, de marécages et de forêts (44 p. 100 de la surface du pays). Le sol est plus propice à l'élevage qu'aux cultures.

Le climat est maritime sur la côte et continental à l'intérieur des terres ; l'été est court et l'hiver dure six mois, avec des neiges abondantes. Riga connaît des températures de 10 0C à — 4 0C en janvier et de 11 0C à 22 0C en juillet.

Le pays compte plus de 12 000 fleuves et rivières, mais seulement dix-sept s'étirent sur plus de 100 kilomètres : les principaux sont la Daugava, née dans les montagnes du Valdaï en Russie, qui se jette dans le golfe de Riga (un tiers de son cours, soit 355 km, est en territoire letton), la Lielupe qui arrose la Zemgale, et la Gauja (452 km), tout entière en territoire letton, qui irrigue la Livonie. On compte aussi plus de 3 000 lacs, dont le plus grand est le lac Lubans (80,7 km2).

De Riga à la Lettonie

La Lettonie est composée de quatre provinces historiques : la Vidzeme (Livonie) au nord, la Kurzeme (Courlande) à l'ouest, la Zemgale au sud et la Latgale à l'est.

La tradition industrielle lettone remonte au xixe siècle. L'essentiel de l'économie est aujourd'hui encore concentré dans la région de Riga, mais à l'ouest du pays, Liepaja, centre de constructions mécaniques et d'industrie sidérurgique, se souvient d'avoir été le port d'attache de la flotte impériale ; Ventspils est devenu le terminal du principal oléoduc de la mer Baltique. Tout en souffrant de sa situation excentrée en Latgale, Daugavpils est un centre industriel chimique important.

La Lettonie a toujours pâti de l'absence de ressources énergétiques. Sans pétrole, ni charbon, son industrie a longtemps dépendu des approvisionnements russes. Aussi entre les deux guerres mondiales, pendant la période de la première indépendance (1918-1940), son économie est-elle redevenue surtout agricole. Après l'annexion et à partir de 1945, l'U.R.S.S. a conduit une politique énergétique suivie (barrages sur la Daugava, construction d'usines hydro-électriques, construction de la centrale atomique d'Ignalina en Lituanie) qui a donné des résultats incontestables : Daugavpils, Valmiera, Olaine, Ogre sont devenus des centres industriels (technologie informatique et électronique, industrie du bois et industrie textile) qui ont un peu équilibré l'importance de Riga et ont fait de la Lettonie un pays au niveau de vie relativement élevé à l'échelle de l'U.R.S.S.

Des Lettons et d'autres

Outre la capitale, Riga (657 400 habitants en 2011), les villes principales sont Daugavpils (93 223 hab.), Liepaja (76 570 hab.), Jelgava, Jurmala, Ventspils, Rezekne (sources 2003). On compte 77 villes, dont 23 de plus de 10 000 habitants).

Riga (Lettonie)

Riga (Lettonie)

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Vue de Riga, capitale de la Lettonie, avec le planétarium et les jardins de l'Esplanade. 

Crédits : Alan Smith, Getty Images

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La population est composée (en 2004) à 58,2 p. 100 de Lettons, à 29,2 p. 100 de Russes, à 4 p. 100 de Biélorusses, à 2,6 p. 100 d'Ukrainiens, à 2,5 p. 100 de Polonais et à 2 p. 100 d'autres nationalités.

La démographie lettone reflète les aléas de son histoire. La population a diminué d'un tiers pendant la Première Guerre mondiale. On comptait 1 800 000 Lettons en 1925 et 2 000 000 en 1939, soit 77 p. 100 de la population totale, malgré une croissance démographique traditionnellement faible. La population chuta à nouveau avec le retour des Soviétiques en 1945 ; beaucoup de Lettons se réfugièrent en Europe, plus encore furent déportés, alors que l'U.R.S.S. envoyait dans la nouvelle République socialiste soviétique des milliers de russophones pour reconstruire le pays, ce qui aurait pu lui faire perdre son identité nationale. La Lettonie comptait près de 48 p. 100 d'« étrangers » en 1991, presque tous concentrés dans les villes, ce qui provoqua une terrible crise immobilière. L'indépendance, acquise par la force contre une Russie affaiblie par la fin du régime communiste, a créé de nouveaux problèmes parce que beaucoup de Soviétiques, Russes ou allogènes, ont voulu rester dans le pays, bien qu'ils y aient perdu le statut de résidents privilégiés. Après des années difficiles pendant lesquelles Moscou a cherché à déstabiliser le nouveau pouvoir, l'entrée en 2004 de la Lettonie dans l'Union européenne (U.E.) a calmé un peu les revendications. Mais Moscou sait toujours utiliser cette population russophone pour intervenir dans les affaires intérieures de la Lettonie. Le développement économique de la Lettonie, depuis son entrée dans l'U.E., est remarquable, grâce à l'extension de son commerce avec l'Europe, qui est en train de transformer le pays.

Histoire

Des origines au XIIIe siècle

Des populations proto-baltes occupaient sans doute au IIe millénaire avant J.-C. un territoire couvrant la plus grande partie de l'Europe médiane. Les échanges commerciaux entre les peuples de cette région étaient importants, en raison de la présence sur les rives de la Baltique de l'ambre aux propriétés mystérieuses. Jusqu'au viiie siècle de notre ère, des migrations regroupèrent les Baltes du nord en quatre communautés : les Coures, les Latgaliens, les Séloniens et les Sémigaliens qui formeront le peuple letton.

À travers leur territoire, la Daugava offrait une route commerciale vers les principautés russes, que les Vikings utilisèrent jusqu'au xe siècle. Puis leur déclin permit aux Coures de pratiquer la piraterie dans la mer Baltique ; le commerce contrôlé par la Ligue hanséatique en souffrait, donnant ainsi un prétexte aux Germaniques pour organiser une croisade dont le but officiel était de « convertir les derniers païens d'Europe » et dont la raison majeure était de s'emparer de leurs territoires.

La Livonie chrétienne des chevaliers Porte-Glaive

Cette croisade débarqua en 1201 à l'embouchure de la Daugava dans une région qui fut baptisée Livonia (Livland) parce que la première tribu rencontrée sur le rivage était les Lives, des Finno-Ougriens. La ville de Riga fut fondée la même année et devint le centre de la conquête organisée par les chevaliers Porte-Glaive, qui s'étendit rapidement vers le nord pour englober à peu près les territoires actuels de l'Estonie et de la Lettonie. Les Porte-Glaive subirent, lors d'une incursion au sud, une défaite à Sauḷe devant les Lituaniens en 1236. À la suite de cette défaite, le pape ordonna la fusion des Porte-Glaive avec l'ordre des Teutoniques, donnant naissance à l'ordre de Livonie.

Cette nouvelle confédération était subdivisée en domaines, appartenant soit aux Danois arrivés au nord en 1219 qui fondèrent Tallinn, soit à l'archevêque de Riga, Albert de Buxhövden et ses successeurs, soit aux ordres de chevalerie. Les autochtones, qui avaient servi de prétexte à la conquête, se retrouvèrent bientôt serfs de ceux qui étaient venus les libérer de leurs « superstitions », mettant ainsi un terme à toute forme d'autonomie locale dans le pays. Dans le système de féodalité mis en place par les Germaniques, leur sort empira progressivement jusqu'au début du xixe siècle, quel qu'ait été le suzerain officiel, polonais, suédois ou russe.

La Réforme luthérienne et ses conséquences

Le début du xvie siècle fut marqué par la Réforme de Luther, qui connut un grand succès dans les pays baltiques. Les Germaniques virent dans cette réforme le moyen de contester l'autorité romaine, tout en préservant leur propre pouvoir sur les paysans locaux. La lutte pour la possession des églises et des biens ecclésiastiques fut violente entre les clergés catholique et luthérien. Le ralliement du grand maître de l'ordre de Livonie à la nouvelle doctrine marqua la fin de la Livonie catholique. Les seigneurs germaniques profitèrent de ces querelles pour ajouter à leurs nombreux droits celui de choisir la religion de leurs sujets. La nouvelle évangélisation servit de prétexte au tsar Ivan IV le Terrible pour déclencher contre la Livonie une campagne qui, par le jeu des alliances, eut pour conséquence de faire passer sous souveraineté polonaise le sud de la région actuelle de l'Estonie, tandis que le pays des Estes au nord, avec Tallinn-Reval, passait sous protection suédoise. La Zemgale et la Courlande gardèrent une existence indépendante sous la forme d'un duché que le dernier grand maître, Gotthard Kettler, quoique converti lui-même, reçut en fief héréditaire de l'État polono-lituanien catholique auquel il s'était allié. À partir de 1561, l'ordre de Livonie cessa ainsi d'exister.

Les occupations polonaise et suédoise

L'échec du tsar Ivan IV réveilla l'intérêt des pays voisins pour cette région, notamment de l'État polono-lituanien et de la Suède. La Livonie devint alors le champ de bataille entre Polonais et Suédois, alliés précédemment contre la Russie. Les Suédois l'emportèrent en 1621, prirent Riga et, en 1626, annexèrent toute la Livonie, écartant ainsi les Russes de la mer Baltique pour un siècle. Seule la Latgale leur échappa et resta polonaise et catholique.

L'occupation suédoise est demeurée dans la mémoire collective de ces peuples comme une période heureuse, grâce aux progrès apportés notamment par Charles XI (1660-1697) qui tenta d'alléger le sort des serfs, malgré l'opposition des propriétaires germaniques. Mais avec l'arrivée de Charles XII, ces derniers récupèrent tous leurs droits sur les paysans. Sur le plan culturel, cette période fut marquée par l'ouverture de l'université de Dorpat (Tartu).

Le duché de Courlande (1561-1795)

Le grand-duc Gotthard Kettler révéla dans ses nouvelles fonctions des capacités commerciales remarquables que prolongèrent ses successeurs. Ils firent construire une flotte marchande qui bientôt sillonna toutes les mers du globe. Ils acquirent plusieurs comptoirs, Tobago aux Antilles et Saint-André aux portes de l'Afrique. Pendant près de deux cent cinquante ans, le duché de Courlande eut une existence brillante et paisible. Il vivait sous le regard de la Russie, alors que son suzerain officiel était le roi de Pologne. Le troisième partage de cet État (1795) porta un coup fatal au duché, qui fut annexé par la Russie et devint une des provinces baltiques de l'Empire.

La domination russe

La rivalité entre la Suède et la Russie pour la domination de la côte orientale de la Baltique entraîna une guerre dévastatrice durant vingt ans. La Livonie passa aux mains des tsars après la paix de Nystad en 1721. La Latgale connut le sort de la Pologne et fut annexée à la Russie en 1772. Après leur rattachement à l'empire tsariste, les régions lettones connurent deux siècles de paix. Dès la fin du xviiie siècle, le port de Riga eut une expansion commerciale importante et la région devint un centre d'activités artisanales, puis industrielles de premier plan, accompagnées d'un développement démographique remarquable.

Avec le développement des affaires se forma peu à peu, au xixe siècle, une bourgeoisie locale sensible au mouvement d'identité nationale qui traversait toute l'Europe. Vers 1860 parurent les premiers journaux lettons et se formèrent les premières associations culturelles lettones. C'est dans la contestation de la suprématie allemande par les autorités russes que la communauté lettone réussit à se faire connaître, grâce à l'action culturelle et sociale de mouvements comme celui des Jeunes Lettons (Jaunlatvieši) ; les noms de Krišjanis Valdemars, de Juris Alunans, de Krišjanis Barons marquèrent l'histoire de l'éveil national letton.

La concentration ouvrière autour de Riga entraîna la formation de partis politiques. La fin du xixe siècle et le début du xxe furent marqués par une série de grèves qui culminèrent en 1905 dans l'agitation révolutionnaire dirigée en Lettonie contre les propriétaires allemands plutôt que contre le régime tsariste.

La Première Guerre mondiale

Ce conflit permit l'émergence de l'idée d'indépendance. La formation d'un corps de tirailleurs lettons contribua au renforcement de l'idée nationale. Créé en dépit de l'opposition de l'état-major russe, il convainquit les Lettons que leur avenir dépendait d'eux-mêmes plutôt que de la Russie. La révolution d'Octobre hâta les changements. Le corps des tirailleurs se divisa, une partie rallia le camp de la révolution et essaya en vain de gagner le pays aux idées bolcheviques, tandis qu'une autre se mettait au service des autorités lettones qui tentaient de se créer une légitimité. Confortées par la victoire des Alliés à l'ouest, ces autorités proclamèrent, le 18 novembre 1918, la naissance de la République de Lettonie composée par la réunion des quatre provinces historiques, la Livonie, la Courlande, la Zemgale et la Latgale. Janis Čakste en fut le premier président. La Russie soviétique, par le traité de Riga (août 1920), reconnut l'indépendance de la Lettonie. La nouvelle République fut reconnue de jure en janvier 1921.

L'entre-deux-guerres

Sur le plan politique, le nouvel État a souffert dès sa naissance de l'idéalisme démocratique qui avait inspiré les auteurs de sa Constitution, élaborée en 1922. Le scrutin de liste proportionnelle à un tour favorisait l'instabilité des gouvernements, ce qui provoqua un mécontentement grandissant dans la population, tandis que la crise mondiale des années 1930 provoquait une aggravation du chômage. Les difficultés politiques incitèrent le Premier ministre Karlis Ulmanis à prendre le pouvoir le 15 mai 1934 ; il instaura alors sans effusion de sang un régime autoritaire.

Sur le plan économique et social, l'œuvre de la nouvelle république fut considérable. Sortie exsangue de la guerre, la Lettonie sut prendre les mesures nécessaires pour rétablir son économie. La plus urgente fut la réforme agraire qui nationalisa les grandes propriétés et les répartit entre les paysans sans terres, afin de créer une classe de petits propriétaires. La redistribution des terres provoqua un choc social et entraîna une extension spectaculaire de la production agricole. La création en 1922 d'une monnaie nationale, le lats, permit de redresser la situation économique. Sur le plan social, la loi sur les minorités reconnut à celles-ci tous les droits compatibles avec l'unité de la nation, notamment celui de fonder des écoles et celui d'enseigner dans sa propre langue. La Constitution accorda aussi le droit de vote aux femmes, qui jouaient dans la reconstruction du pays un rôle essentiel. Les années de l'entre-deux-guerres furent, pour la littérature lettone, brillantes, marquées par les productions des grands anciens, Janis Rainis, Krišjanis Barons, Aspazija, et par l'apparition d'une nouvelle génération ouverte sur le monde, celle d'Edvarts Virza, Anna Brigadere, Janis Akuraters entre autres.

Sur le plan international, après avoir fait reconnaître son existence en entrant à la Société des nations, la Lettonie essaya d'établir avec ses voisins des relations de bon voisinage ; mais elle fut vite emportée par la montée des nationalismes qui secouait alors l'Europe.

Par le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, les pays baltiques furent « concédés » à l'U.R.S.S. qui les occupa en juin 1940, mettant fin ainsi à leur indépendance.

La Seconde Guerre mondiale

La première année de l'occupation soviétique, surnommée « l'année des horreurs » (1940-1941), fut marquée par de nombreuses déportations et par l'alignement du niveau de vie letton sur celui de l'U.R.S.S. L'attaque du 22 juin 1941 entraîna l'occupation du pays par les troupes allemandes, qui furent très diversement accueillies par les Lettons. Ces derniers, divisés, se rendirent vite compte qu'ils avaient seulement changé de maîtres. Le pays subit de lourdes pertes humaines, avec l'extermination de 100 000 Juifs, puis avec la fuite vers l'Ouest en 1944 de près de 140 000 Lettons qui redoutaient le retour de l'Armée rouge. La retraite allemande entraîna la reprise en main de la Lettonie par le pouvoir soviétique.

La période soviétique

Les premières années de l'après-guerre furent parmi les plus sombres de l'histoire du pays. Les déportations en Sibérie reprirent et augmentèrent jusqu'en 1949 lors de la collectivisation forcée. Près de 120 000 Lettons furent emprisonnés ou déportés vers le goulag.

Dans ce pays ayant perdu le tiers de sa population, de nombreux immigrés soviétiques vinrent reconstruire et développer l'industrie. La Lettonie dut adopter les méthodes agraires soviétiques et toutes les infrastructures de l'entre-deux-guerres furent détruites afin de mettre en place les méthodes collectivistes. En raison de la tradition ouvrière lettone, Moscou installa dans la région de Riga quelques-unes de ses industries de pointe et, pour faire tourner ses usines, fit venir en masse des ouvriers de toute l'U.R.S.S. Les Lettons devinrent ainsi presque minoritaires dans leur pays, surtout dans les villes, où le russe devint la langue véhiculaire.

Cette situation n'entama pas la volonté des Lettons de recouvrer leur liberté. Les conséquences imprévues des Accords d'Helsinki (1975) ainsi que l'évolution de l'U.R.S.S. sous Mikhaïl Gorbatchev permirent la formation de plusieurs organisations de masse, notamment le Front populaire letton (Tautas Fronte), qui exigeaient la publication des Accords de 1939, restés secrets, et l'autonomie au sein de l'U.R.S.S. Après l'échec du putsch de Moscou du 19 août 1991, l'indépendance fut proclamée le 21 août.

—  Suzanne CHAMPONNOIS

La Lettonie indépendante

Le mouvement populaire qui, dans la déliquescence d'une U.R.S.S. finissante, a mené au rétablissement de l'indépendance de la Lettonie le 21 août 1991, a été alimenté tout au long des années 1980 par des griefs concrets que les Lettons opposaient à Moscou, allant de la question identitaire à la gestion économique, en passant par la lecture de l'histoire récente ou les préoccupations d'ordre écologique. Plus de vingt ans après son indépendance, la Lettonie est un État consolidé, qui peut se targuer d'avoir réussi sa transition. Pour cela elle a dû, comme les autres pays post-soviétiques, s'atteler à la redéfinition de son identité nationale et à la réorganisation complète de son environnement économique et politique, tout en s'appuyant sur un ancrage historique particulièrement fragile et dans un contexte démographique largement défavorable. Ces spécificités propres au pays ont été surmontées dans un laps de temps particulièrement bref, au cours duquel la Lettonie a réussi à remplir ses objectifs prioritaires, à savoir l'instauration d'un État démocratique et d'une économie de marché, et l'ancrage à l'Europe occidentale.

Une démocratie parlementaire stabilisée

Souhaitant affirmer le principe de continuité de l'État, la Lettonie a adopté, le 6 juillet 1993, le texte de la Constitution lettone du 12 février 1922, transformant par ce choix l'occupation soviétique en une parenthèse historique. La Loi fondamentale est depuis lors régulièrement amendée, en vue de la mise en conformité avec les normes des grandes démocraties. Un corpus législatif important y a été adjoint, conforme lui aussi aux principes démocratiques et européens. Ainsi, par exemple, la peine de mort a été abolie en 1999.

Démocratie parlementaire (la Saeima, composée de cent membres, est élue à la proportionnelle tous les quatre ans), la Lettonie est dotée d'organes exécutifs et législatifs qui fonctionnent en toute transparence. Le président est élu par le Parlement, pour une durée de quatre ans, et n'est doté que d'un faible pouvoir réel. Les trois premiers chefs d'État de la Lettonie post-soviétique ont joué un rôle essentiel dans l'acquisition puis dans la consolidation de cette indépendance : Anatolijs Gorbunovs a été l'un des rares secrétaires de comité central du Parti communiste à soutenir le mouvement vers l'indépendance. Président du Parlement à partir de 1988, il a assuré la fonction de chef de l'État jusqu'en 1993. Son successeur, Guntis Ulmanis, neveu du président d'avant guerre Karlis Ulmanis, a poursuivi jusqu'en 1999 sa politique réformiste et pro-occidentale, ce qui lui a valu quelques succès à la forte charge symbolique, comme, en août 1994, le départ des dernières troupes russes du sol letton. Vaira Vike-Freiberga, élue à la présidence en 1999 puis de nouveau en 2003, jouit encore aujourd'hui d'une popularité sans faille à l'intérieur du pays et d'une reconnaissance internationale tout à fait bénéfique à l'image de la Lettonie. C'est elle qui a présidé à l'entrée successive de son pays dans l'O.T.A.N. puis dans l'Union européenne, objectifs auxquels elle a travaillé sans relâche. Le mandat de Valdis Zatlers, qui lui a succédé en 2007, a été marqué à la fois par la détente qu'il a largement impulsée dans les relations avec la Russie et par l'irruption de la crise économique, à partir de 2008. Le président Andris Berzins, ancien homme d'affaires, œuvre, depuis son élection en 2011, dans un contexte économique particulièrement difficile.

Dans un premier temps, c'est le Front populaire letton, créé en octobre 1988, qui a régné sur la scène politique locale. Il a remporté les premières élections libres organisées dans la République socialiste soviétique de Lettonie au printemps de 1990 et, se radicalisant rapidement, joué un rôle indéniable dans l'indépendance du pays. Il a dirigé le pays jusqu'en 1993 avant de disparaître, laissant place à un gouvernement minoritaire, composé de partis de centre droit (Voie lettone et Union des paysans), qui se révélera assez impopulaire du fait de la crise économique.

Cette démocratie parlementaire a pu sembler ensuite chroniquement instable. Il faut dire que la myriade de partis politiques apparus au lendemain de l'indépendance et qui ont donné lieu à des coalitions de composition changeante, phénomène alors classique dans la plupart des pays d'Europe centrale et orientale, a contribué à brouiller les pistes.

Le nombre des formations politiques (trente-cinq en 2000) va ensuite se réduire jusqu'à créer un paysage politique plus classique, composé de partis plutôt centristes, les extrêmes ne bénéficiant pas d'une grande écoute, et se différenciant généralement plus par la personnalité de leurs leaders que par les divergences de leurs positions. De Nouvelle ère à l'Union des conservateurs pour la patrie et la liberté, en passant par le Parti du peuple, l'Union des verts et des paysans, le Premier parti letton ou le Parti pour les droits de l'homme dans une Lettonie unie, tous se sont toujours prononcés, par exemple, en faveur de l'adhésion à l'U.E. et des réformes économiques. Les coalitions gouvernementales, composées généralement de deux ou trois partis et se succédant à un rythme soutenu, ont longtemps alimenté l'image erronée d'une instabilité politique, alors que, l'ancrage idéologique des partis demeurant finalement assez faible (même si certains se démarquent par des positions plus nationalistes, d'autres par le soutien à la minorité russophone), les orientations générales prises par une coalition ont rarement été remises en cause par la suivante. Néanmoins, si le large consensus observé au sein de la société lettone quant aux principes fondamentaux des réformes réalisées ou à adopter contribue à maintenir un cap clair (les élections législatives de 2010 et 2011 ont ainsi permis au Premier ministre de centre droit Valdis Dombrovskis, en poste depuis 2009, de se maintenir), la profonde crise économique traversée par la Lettonie et les mesures d'austérité violentes adoptées pour la juguler pourraient changer la donne. Le Centre de l'harmonie est ainsi devenu la première formation de gauche représentée au Parlement puis la première force politique du pays.

Le choix du libéralisme et de l'austérité

Plus que ses deux voisins estonien et lituanien, la Lettonie a pâti du choc lié à la désintégration de l'U.R.S.S. et traversé une profonde crise économique, particulièrement industrielle et agricole, mais aussi sociale. À la fin de 1993, le P.I.B. réel ne représentait plus que la moitié de celui de 1990 et, en 2006, soit deux ans après l'adhésion du pays à l'Union européenne, la Lettonie était considérée comme le pays le plus pauvre de l'U.E.-25. Pour autant, les gouvernements successifs auront fait preuve d'une belle constance, et la population lettone d'une étonnante patience, poursuivant sans relâche les réformes économiques en vue d'instaurer une économie de marché viable et compétitive.

Pendant quelques années, la Lettonie a connu un taux de croissance du P.I.B. époustouflant (parfois à deux chiffres) et, dans une logique de rattrapage, les autorités ont décidé de laisser filer les salaires, le crédit et la consommation. La crise de surchauffe annoncée par quelques Cassandre (F.M.I., U.E.) n'a pas manqué d'advenir et, pour le malheur de la Lettonie, elle s'est ajoutée à la crise financière internationale. Le choc a été particulièrement brutal pour la Lettonie qui, après avoir enregistré des records de croissance, a continué de collectionner les records... de décroissance cette fois (— 17,7 p. 100 en 2009). Le tarissement brutal de la demande extérieure, en particulier européenne, a été fatal à un certain nombre d'entreprises lettones.

Mais, une fois encore, la capacité d'adaptation de cette petite économie très ouverte et l'abnégation de sa population ont permis un redressement spectaculaire. En 2011, la Lettonie a renoué avec la croissance (5,4 p. 100), affichant un record de plus au sein de l'U.E. Pour en arriver là, les autorités ont mis en œuvre une politique d'austérité drastique, multipliant les coupes budgétaires, les mesures fiscales et les réformes structurelles. Elles ont en outre bénéficié du prêt de 1,2 milliard d'euros consenti par le F.M.I. (7,5 milliards en ajoutant les contributions de l'U.E. et de certains pays nordiques).

Sur le plan social, les réformes ont été douloureuses, qu'elles aient été justifiées, dans un premier temps, par l'objectif de mise en conformité avec les normes européennes ou, à partir de 2009, par l'urgence de juguler la crise. Parfois qualifiée de « boîte à outils ultralibérale », la Lettonie a en effet multiplié les mesures radicales : elle a par exemple été le premier des États Baltes à instaurer un système de retraites par capitalisation conforme au modèle libéral prôné par le F.M.I. Depuis 2009, les réformes imposées se sont traduites par les baisses des salaires réels (ils ont chuté de 5,6 p. 100 en 2009 et de 6,5 p. 100 en 2010), des retraites, des prestations sociales et par la réduction du périmètre des services publics (fermetures d'hôpitaux et d'écoles, notamment). Le taux de chômage, lui, a explosé (18,7 p. 100 en 2010). La patience de la population n'a alors pas manqué d'étonner les observateurs, les différents scrutins électoraux organisés sur la période étant immanquablement et à raison interprétés comme des satisfecit adressés aux gouvernants, et les manifestations de mécontentement étant rares et peu violentes. Il est vrai que les sacrifices consentis ont été largement perçus, dans le pays, comme un retour à la normale après une période de croissance (notamment celle des salaires) jugée excessive. Il n'en reste pas moins qu'en s'approfondissant, les déséquilibres entre les couches sociales de la population, sujet déjà très sensible avant la crise, provoquent des inquiétudes. Dès lors que le pays semble vouloir renouer avec la croissance, il est probable que les électeurs souhaiteront en recueillir rapidement quelques dividendes, après avoir consenti des efforts importants.

Une orientation européenne et atlantiste

Estimant que la Lettonie a deux bras et doit s'en servir, selon l'expression adoptée par Sandra Kalniete, ministre lettone des Affaires étrangères (2002-2004), Riga s'est très rapidement déclaré, comme les autres pays de l'Europe centrale et orientale, favorable à une double adhésion à l'U.E. et à l'O.T.A.N. Semblant redondante à certains Européens de l'Ouest, seule cette adhésion double paraissait pouvoir garantir à la Lettonie la sécurité, à la fois économique et politique, à laquelle prétendait le pays.

Après avoir déposé sa demande d'adhésion à l'U.E. en 1995, Riga s'est vu repousser par Bruxelles en 1997, lorsque la Commission européenne a rendu publique la liste des pays autorisés à entamer les négociations. Classée donc dans le groupe des pays de la « deuxième vague », officiellement du fait d'un léger retard économique mais plus sûrement en raison des différends l'opposant à Moscou et aux instances internationales quant au traitement de la minorité russophone vivant sur son sol, la Lettonie a pu entamer le processus d'examen analytique (le « criblage ») en 2000, après que Bruxelles eut renoncé à la méthode des vagues. La Lettonie est entrée dans l'U.E. le 1er mai 2004, au terme d'un processus parfois douloureux et pas toujours bien expliqué à la population. Les autorités lettones ont pris conscience tardivement de l'enjeu de l'adhésion populaire au projet européen. Certains hommes politiques ont ainsi usé, voire abusé, de l'argument européen pour justifier les mesures les plus impopulaires, au risque de faire douter des électeurs pas forcément convaincus de la nécessité de passer si rapidement d'une Union (soviétique) à l'autre (fût-elle européenne). Lorsqu'elles ont pris conscience du danger d'euroscepticisme qui menaçait le pays, les autorités ont décidé d'organiser le plus tardivement possible le référendum sur l'adhésion auquel se sont soumis tous les pays candidats : l'idée était de montrer aux Lettons, face au vote massif des neuf autres pays, que leur non à l'Europe vaudrait isolement sur la scène européenne. Le référendum letton fut donc le dernier, le 20 septembre 2003 : 67 p. 100 des votants se prononcèrent pour l'adhésion, au grand soulagement de la classe politique. Celle-ci devrait faire preuve de plus de pédagogie dans le cadre de l'adhésion à la zone euro, objectif repoussé à plusieurs reprises mais qui pourrait être atteint en 2014. Si la population a émis des doutes quant à la validité de cette priorité en pleine crise de la zone euro, les autorités n'ont de cesse de vanter les avantages d'une telle adhésion, notamment en termes commerciaux.

Lettonie: signature du traité d'adhésion à l'Union européenne, 2003

Lettonie: signature du traité d'adhésion à l'Union européenne, 2003

photographie

Lors du Conseil européen d'Athènes, le 16 avril 2003, la présidente lettone Vaira Vike-Freiberga et le Premier ministre Einars Repse signent le traité d'adhésion en vue de rejoindre l'Union européenne le 1er mai 2004. 

Crédits : Communauté européenne

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L'enjeu de l'entrée dans l'O.T.A.N., lui, s'est révélé moins polémique ; d'une part, parce que la perception d'un danger extérieur reste très présente dans la conscience des Lettons, et, d'autre part, sans doute parce que cette adhésion a demandé moins de sacrifices à la population. La politique générale de la défense en Lettonie reste résolument axée sur la relation transatlantique, l'O.T.A.N. apparaissant comme la seule organisation apte à contenir une Russie perçue comme imprévisible et donc potentiellement porteuse de dangers. Aucun discours sur la défense européenne n'est parvenu à convaincre les Lettons du bien-fondé d'une approche exclusivement européenne et c'est sans état d'âme que, le 29 mars 2004, la Lettonie a rejoint les structures de l'Alliance atlantique.

Le facteur russe, encore et toujours

Au moment de la restauration de l'indépendance de la Lettonie, peu nombreux étaient ceux qui auraient parié sur la pérennité de celle-ci. L'angoisse identitaire et sécuritaire des Lettons, elle aussi, était grande. Du fait des mouvements massifs d'émigration et des déportations, auxquels s'ajoutent l'immigration de populations russophones durant toute la période de l'occupation soviétique, le rapport démographique avait grandement évolué : en 1989, les Lettons n'étaient plus que 52 p. 100 dans le pays, le reste des habitants étant massivement russophone (Russes, Ukrainiens et Biélorusses). Après bien des péripéties et des atermoiements, sous la pression des institutions internationales, elles-mêmes souvent alertées par une Russie qui n'a jamais hésité à instrumentaliser le débat, les autorités lettones ont adopté, en juillet 1994, une législation sur la citoyenneté qui, après quelques aménagements, va satisfaire aux critères démocratiques des instances notamment européennes. Toutefois, et malgré la mise en œuvre d'une procédure de naturalisation, au début de 2012 il restait encore 312 000 non-citoyens dans le pays, majoritairement russophones. Cette législation reste en outre décriée par Moscou qui, sporadiquement, continue de dénoncer les violations des droits de l'homme dont seraient victimes les russophones de Lettonie. Le letton est l'unique langue d'État et un référendum organisé en février 2012, à l'initiative d'associations de russophones, a fourni l'occasion de confirmer ce choix, en écartant la reconnaissance du russe comme seconde langue officielle. Au quotidien, la cohabitation entre les deux langues, en particulier dans les grandes villes, ne suscite pas de tensions particulières, et l'État letton finance par ailleurs des écoles des minorités dans lesquelles l'enseignement se fait à 60 p. 100 en letton et à 40 p. 100 dans la langue de la minorité concernée.

Mais la Russie demeure présente par d'autres biais également, en particulier économiques. Si sa proximité est une source importante du développement économique letton, grâce aux flux commerciaux mais aussi par la présence d'une communauté d'affaires russophone active, ces mêmes éléments constituent des handicaps pour un développement économique équilibré. La Lettonie est en effet un pays de transit, débouché pour nombre de produits russes, en particulier énergétiques. Elle est donc dans une certaine mesure fragilisée par une situation de dépendance qui peut se traduire par des pressions russes, Moscou ne se privant pas de montrer ainsi également son pouvoir de pression indirect sur Riga, en particulier au regard du traitement de la minorité russophone. On a pu le voir lors des interruptions d'alimentation de l'oléoduc de Ventspils, ou encore lors des tentatives, abouties ou pas, de prises de participation dans le secteur énergétique local ou des négociations sur le prix du gaz et du pétrole fournis. Surtout, on le constate avec la stratégie russe de contournement des pays que Moscou qualifie de non fiables, à savoir peu amicaux à son égard. La signature, en septembre 2005, de l'accord germano-russe portant création d'un gazoduc sous-marin reliant directement la Russie à l'Allemagne (Nord Stream) et évitant certains pays comme la Lettonie, est un exemple supplémentaire de cette stratégie qui conforte Riga dans sa crainte d'être traité, dans le cadre de la coopération russo-européenne, comme un partenaire de second rang.

(Voir également LETTONIE, chronologie contemporaine)

—  Céline BAYOU

La littérature

Après une exubérante floraison de chants populaires, la domination allemande qui s'étend sur la Lettonie au xiiie siècle, la conversion et la germanisation des habitants empêchèrent l'évolution normale de la littérature à partir de ce tuf initial. Il s'ensuivit que la littérature lettone ultérieure, qui demeura pratiquement orale jusqu'au xixe siècle, apparaît comme une tentative de pallier cette rupture et de rétablir une continuité avec les traditions et le folklore qui étaient ceux des premiers Lettons.

Au xixe siècle, le « réveil national » suscita des œuvres qui, tout en s'inspirant des sources populaires anciennes, abordèrent des thèmes nouveaux. Après 1850, les écrivains, issus bien souvent des campagnes, s'attachèrent, principalement dans le conte et dans le roman, à décrire la paysannerie : réalisme rustique où l'exigence morale du luthéranisme dominait. Dans les deux dernières décennies, fidèle au réveil national, l'intelligentsia lettone opposa une vive résistance à la russification du pays entreprise par Alexandre III. Si les changements accélérés que connaissait la société orientèrent alors beaucoup d'auteurs vers un naturalisme puisé aux écoles française et russe, expression même de leur adhésion aux idées nouvelles du socialisme, d'autres, cependant, davantage poètes, se faisaient les promoteurs de mouvements impressionnistes et symbolistes.

De cette polyphonie littéraire naquit une génération d'écrivains qui régnèrent dans les lettres à partir de l'indépendance, en 1918. Après la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre d'auteurs émigrèrent et inaugurèrent en exil une nouvelle source de création lettone.

Des origines au réveil national

La poésie lettone est très ancienne et très riche en chants populaires (daïnos). K. Barons a publié (1900-1915) 35 789 chants et 182 000 variantes ; P. Šmits porta ce nombre à 60 000 avec quelque 100 000 variantes. Vers 1965, l'Institut du folklore letton, à Riga, avait recensé environ 900 000 chants de base et variantes inédits.

La littérature écrite n'a fait son apparition que tard, encouragée par le clergé allemand. Le premier livre imprimé connu est le Catechismus catholicorum (1585). Du xviie siècle, il faut citer les psaumes tout à fait remarquables de C. Fuereccerus, qui introduisit certaines conventions métriques dans la poésie écrite lettone, les sermons de G. Mancelius, un maître de la prose, les œuvres de J. Reiters, qui traduisit des textes religieux, et de E. Glück, le traducteur de la Bible (1685-1689).

La littérature profane ne commence qu'au xviiie siècle, avec le pasteur et écrivain G. F. Stender (1714-1796), qui fut doyen de l'Église luthérienne et ardent défenseur des Lumières.

Au milieu du xixe siècle, à la période du réveil national, les Lettons prennent eux-mêmes la direction du domaine littéraire. Dziesmiņas (1856), recueil de vers de J. Alunāns (1832-1864), marque le début de la poésie moderne lettone. Désormais, la poésie populaire devint la source de l'inspiration littéraire, comme dans les poèmes de Mikelis Auseklis (pseudonyme de M. Krogzems, 1850-1879) et dans Lāčplēsis (1888, Tueur d'ours), poème épique de Andrejs Pumpurs (1841-1902), dont le héros est le symbole du Letton luttant pour la liberté. Le premier grand roman, Mērnieku laiki (1879, Au temps des arpenteurs), des frères Reinis et Matiss Kaudzītes, décrit de façon réaliste la vie des paysans lettons.

Le plus célèbre écrivain du réveil national fut J. Raïnis (Janis Pliekšāns, 1865-1929), qui avait pour principe : « vieux chants sur de nouveaux airs », les « vieux chants » étant l'imagerie des anciennes légendes et des traditions populaires, et les « airs nouveaux » les problèmes de la vie moderne. La plus profonde des pièces de celui qu'on a appelé le Goethe letton, Jāzeps un viņa brāļi (1919, Joseph et ses frères), a un thème biblique. Le plus remarquable recueil de ses œuvres lyriques est Gals un Sākums (1903, Résonances lointaines du soir bleu). Sa femme, Aspazija (Elsa Rozenberga, 1868-1943), une ardente féministe, faisait passer dans ses écrits lyriques et dans ses pièces la véhémence de son tempérament.

Dans les années 1890, la littérature lettone donna naissance à des tendances diverses et souvent contradictoires qui, dans d'autres pays européens, avaient mis des décennies à se développer. Ainsi, au « nouveau mouvement » qui se réclamait du réalisme et voulait une littérature aux prises avec des problèmes sociaux s'opposaient les idées d'un « nouveau romantisme » introduites par Janis Poruks (1871-1911) dont toute l'œuvre est dominée par le désir, typiquement letton, de clarté morale. De son côté, Rudolfs Blaumanis (1863-1908) écrivait des pièces réalistes et des nouvelles traitant de la vie paysanne. Au tournant du siècle, un groupe de poètes, les décadents ou symbolistes, professèrent l'art pour l'art. Leur expérience la plus bouleversante fut la révolution de 1905, quand les Lettons essayèrent de secouer le joug de la Russie impérialiste et de se libérer de la tutelle allemande. Le lyrisme prit alors la première place. Avec le grand poète Kārlis Skalbe (1879-1945) qui, dans ses vers et dans ses contes de fées, cherche la beauté dans les petites choses et la vertu chez les humbles, ce monde éthique de la poésie populaire reprend vie.

La moisson du XXe siècle

Cette fermentation engendra une pléiade d'écrivains qui s'imposèrent après l'indépendance, en 1918 : Janis Akuraters (1876-1937), qui, influencé par Nietzsche, peint des héros romantiques, des prototypes aristocratiques à l'idéal esthétique, et qui le plus souvent se décrit lui-même (ses vers sont de style improvisé mais d'expression puissante ; Andrejs Upïtis (1877-1970), qui, s'inspirant du naturalisme français et russe, fustige dans ses romans la bourgeoisie et l'intelligentsia et idéalise la classe ouvrière, sans parvenir toutefois à donner un portrait vivant de l'homme soviétique idéal (il obtint le prix Staline en 1951) ; Edvarts Virza (E. Lieknis, 1883-1940), dont l'œuvre, placée sous le signe de la poésie française, est écrite en vers strictement classiques (son poème en prose, Straumēni [1933], est un chant à la gloire de la ferme patriarcale) ; J. Jaunsudrabiņš (1877-1962), chez qui l'émotion lyrique a été disciplinée et dont la meilleure œuvre est un roman historique, la trilogie Aija, Atbalss, Ziema (1920-1925, Aija, L'Écho, L'Hiver).

La Première Guerre mondiale a fourni des sujets à de nombreuses œuvres littéraires : le roman de Kārlis Štrāls (1880-1970), Kaŗš (deux parties, 1922-1927), Kvēlošā lokā (1922) d'Anna Brigadere (1861-1933) et Dvēselu putenis (1932-1934), d'Alexandre Grīns (né en 1895). Les nouvelles de Janis Ezerinš (1891-1924) sont écrites dans la manière des nouvellistes français et évoquent l'atmosphère d'après guerre ; celles de Kārlis Zarinš (1889-1978) sont simples et de style dépouillé. J. Veselis (1896-1962), dans ses romans et dans ses légendes, essaie de créer une harmonie entre l'esprit de son époque et le monde de la poésie populaire lettone.

Mais les Lettons, tout comme les écrivains des autres littératures, parvenaient difficilement à une vue d'ensemble du monde du xxe siècle ; aussi se tournèrent-ils plutôt vers le détail psychologique. Les nouvelles de M. Bendrupe (1910-1995) montrent une certaine influence freudienne. Erik Ādamsons (1907-1946), formé à la littérature anglaise, a peint les névroses de l'homme moderne, tandis que Anšlavs Eglītis (1906-1993), romancier satirique, prenait plaisir à caricaturer et à exagérer les travers des hommes, et que M. Zīverts (1903-1990), le meilleur dramaturge moderne en Lettonie, élaborait une forme très particulière de longues pièces en un acte culminant dans un « grand monologue », comme dans sa tragédie historique, Vara (1944). Chef de file de la poésie moderne, Janis Medenis (1903-1961) tenta d'inventer de nouvelles mesures rythmiques à partir de celles des chants populaires. À l'opposé, V. Strēlerte (1912-1995) écrit en vers classiques, tandis que Z. Lazda (Z. Šreibere, 1902-1957) et Andrejs Eglītis (1912-2006) restent fidèles à la tradition des chants populaires. Alexandre Čaks (A. Čadarainis, 1902-1950) a créé, sous l'influence de Maïakovski notamment, de nouvelles possibilités dans la poésie lettone, se servant du vers libre et d'images poétiques outrées pour décrire l'atmosphère des faubourgs. Son œuvre maîtresse est un cycle de ballades, Mūžības skārtie (1938, Touchés par l'éternité), qui célèbrent la lutte des fusiliers lettons de la Première Guerre mondiale et l'effervescence révolutionnaire qui lui a succédé.

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux écrivains ont émigré, fondant ainsi de nouveaux foyers de littérature lettone en dehors du pays. En exil, une nouvelle génération de poètes s'engagea dans la voie ouverte par Čaks ; leur poésie est marquée par les idées existentialistes et utilise aussi les procédés surréalistes : on peut citer V. Sniķere, O. Stumbrs, G. Saliņš, L. Tauns. Au cours des années 1960, certains écrivains ont essayé, en Lettonie même, de résister à la monotonie du réalisme socialiste et ont suivi la nouvelle tradition lancée par Čaks.

—  J. A. ANDRUPS

BIBLIOGRAPHIE

※ Histoire et politique

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V. Vikis-Freibergs dir., Linguistics and Poetics of Latvian Folksongs, Univ. of Toronto Press, 1989.

Écrit par :

  • : historien de la littérature
  • : docteur en civilisation russe, option géographie (Institut national des langues et civilisations orientales), rédactrice pour les revues Questions Internationales et P@ges Europe de la Documentation Française, corédactrice en chef de la revue Regard sur l'Est, chargée de cours à l'Institut national des langues et civilisations orientales
  • : docteur de l'Université, ancien maître de conférences à l'Institut national des langues et civilisations orientales (histoire des pays Baltes)

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Autres références

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Voir aussi

Pour citer l’article

J. A. ANDRUPS, Céline BAYOU, Suzanne CHAMPONNOIS, « LETTONIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 février 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/lettonie/