FUGUE

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L'évolution de la fugue

Des formes mineures

Historiquement, l'évolution de la fugue montre tout d'abord une longue oscillation entre la modalité et la tonalité, tout au long de deux siècles, le xvie et le xviie, où se fixent peu à peu les règles d'un jeu auquel les plus grands compositeurs apportent des améliorations successives. Des « sous-formes » de la fugue ont pris naissance en même temps que la fugue elle-même. Il y a la fughette, petite fugue considérablement simplifiée et qui cherche à ne point rebuter un auditoire qu'indisposerait peut-être un genre trop sévère. Il y a le thème fugué, qui se contente d'emprunter à la fugue ses éléments essentiels, sans se perdre dans d'inutiles développements. Mais il y a aussi le redoutable fugato, qui n'est en quelque sorte qu'un démarrage de fugue : lorsqu'il arrive dans une œuvre où manifestement le compositeur ne trouve plus rien à dire, il essaye de tromper l'auditeur et de lui faire croire à un rebondissement de l'intérêt. Or, la plupart du temps, il n'en est rien, et le fugato ne fait que masquer une totale pénurie d'inspiration. Ce n'est pas sans raison que l'arrivée d'un fugato suscite des inquiétudes trop souvent fondées.

Jean-Sébastien Bach

Lorsque Jean-Sébastien Bach, au début du xviiie siècle, s'empare du genre, il n'a plus qu'à codifier définitivement une forme qui, avec lui, atteint sa perfection et que l'on a analysée plus haut. Deux autres compositeurs, contemporains exacts du cantor de Leipzig, ont eux aussi contribué à porter la fugue à son point de perfection quasi définitif : Georg Friedrich Haendel et Domenico Scarlatti. Si l'on n'oublie pas non plus les admirables Fugues à cinq de l'organiste français Nicolas de Grigny (1672-1703), il est certain que c'est Bach qui est parvenu à la plus riche virtuosité en matière de fugue. Parmi tant et tant de fugues toutes plus exemplaires les unes que les autres, il faut citer : les quarante-huit fugues (précédées d'autant de préludes) du Clavier bien tempéré, recueil qui restera longtemps encore le livre de chevet de tous les vrais musiciens ; l'Offrande musicale, où l'on peut étudier notamment le magnifique ricercare à six voix ; L'Art de la fugue, écrit entre 1740 et 1748 et demeuré inachevé, véritable testament musical de Bach, dont les seize fugues et les quatre canons représentent une somme inégalable ; la grande fugue de la Messe en si, et les merveilleuses fugues que Bach s'est amusé à insérer dans les trois premières Sonates pour violon seul, et dans lesquelles sa virtuosité jongle avec les difficultés que lui oppose l'écriture pour un instrument qui de lui-même se refuse à être polyphonique ; enfin, les nombreuses fugues pour orgue, dont la variété d'inspiration et la qualité d'écriture éclatent autant que partout ailleurs.

De Bach à nos jours

Après Bach et Haendel (Lessons pour clavecin), la fugue, qui a trouvé son équilibre classique, rencontre en Joseph Haydn et Wolfgang Amadeus Mozart des artisans attentifs. Trois quatuors de Haydn et le Requiem de Mozart sont là pour prouver que ce genre réputé intellectuel est capable de renfermer beaucoup de tendresse et de lyrisme. Avec Ludwig van Beethoven, la fugue s'élargit, s'adaptant d'elle-même aux impératifs du préromantisme. C'est le cœur même de Beethoven qui bat dans les fugues pour piano des Sonates op. 106 et 110, ainsi que dans celles du Quatuor op. 59 no 3 et de la Missa solemnis, enfin dans la Grande Fugue en du Quatuor op. 133.

Les romantiques, eux aussi, ont vu quel impact une fugue pouvait avoir sur la sensibilité. Après Felix Mendelssohn, qui avait réhabilité Bach et dont la virtuosité se fait jour dans les trois Sonates pour orgue, Robert Schumann et surtout Johannes Brahms (Deutsches Requiem) ont recours à la fugue, mais elle est écrite dans un style beaucoup plus libre. Giuseppe Verdi lui-même, dans son Quatuor à cordes et dans le célèbre finale de Falstaff, donne des modèles de fugues magistralement conçues. La liberté dont il est question ici concerne la structure dans la mesure où le genre, par définition, repose sur une somme de règles et d'interdits très stricts ; en changeant certaines règles pour d'autres tout aussi impératives, le compositeur se plie de toute manière à une discipline librement consentie qui, bien souvent, est le meilleur catalyseur du génie.

Schumann

Photographie : Schumann

Le compositeur allemand Robert Schumann (1810-1856) et son épouse Clara , une pianiste virtuose. Gravure d'après un daguerréotype de 1847. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Johannes Brahms et Joseph Joachim

Photographie : Johannes Brahms et Joseph Joachim

Johannes Brahms (assis) est photographié en 1855 en compagnie du violoniste, chef d'orchestre et compositeur austro-hongrois Joseph Joachim, dédicataire et créateur, le 1er janvier 1879, du Concerto pour violon du compositeur allemand. 

Crédits : Universal History Archive/ Getty Images

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Ainsi ont fait Richard Strauss (dans la fin de la Sinfonia domestica) et tous ceux qui, depuis le début du xxe siècle, furent attirés par les charmes sévères de la fugue. Paul Hindemith, comme Bach, a cherché à grouper un certain nombre de fugues dans le Ludus tonalis (où, entre un praeludium et un postlude, douze fugues voisinent avec douze préludes). Maurice Ravel, dans Le Tombeau de Couperin, donne un ravissant exemple de fugue moderne et libre. Il suffit de citer Arthur Honegger, Igor Stravinski (Symphonie de psaumes), Alban Berg (deuxième acte de Wozzeck) et de rappeler pour terminer que Béla Bartók, dans le premier morceau de la Musique pour cordes, percussion et célesta, offre un merveilleux modèle de ce que l'on pourrait appeler la « fugue de l'avenir », c'est-à-dire une fugue où les conventions de jadis sont toutes transposées dans le langage d'aujourd'hui sans rien perdre pour autant de leur rigueur et de leur nécessité. Une telle œuvre prouve que, loin d'être un genre abstrait, sclérosé et mort, la fugue, aujourd'hui comme autrefois, est le moyen le plus complet et le plus sûr que possède un compositeur pour exprimer pleinement sa pensée musicale.

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Schumann

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  • : directeur de l'École normale de musique de Paris, critique musical, directeur musical à R.T.L.

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Pour citer l’article

 PIERRE-PETIT, « FUGUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/fugue/