EUGÉNISME

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On pouvait croire le projet d'« améliorer la race humaine », qui définit l'eugénisme, à jamais disqualifié du fait des applications criminelles qu'il a inspirées par le passé dans de nombreux pays, et non pas seulement dans la seule Allemagne nazie comme on aurait parfois trop tendance à croire. Mais les progrès les plus récents dans la connaissance du génome humain ont pourtant réhabilité cette vieille ambition élitiste, débarrassée de l'idéologie raciste. En promettant à chaque individu la reproduction du meilleur de lui-même, la science rendrait-elle aujourd'hui enfin acceptable le principe d'une sélection génétique des embryons ? La question, comme par le passé, n'est pas seulement d'ordre scientifique.

Histoire de la notion

Les idées eugénistes remontent à l'Antiquité, où elles furent parfois appliquées (ainsi en Grèce, et plus spécialement à Sparte, où l'on abandonnait à la mort les nouveau-nés anormaux). Elles ne disparurent jamais complètement, resurgissant à diverses époques sous différentes formes, mais sans avoir d'applications, sinon très marginales.

C'est seulement à la fin du xixe siècle qu'il y eut une véritable théorisation de l'eugénisme. C'est à cette époque, en 1883, que le mot eugenics fut inventé par Francis Galton, à partir du grec ἔυγενης, qui signifie « bien né ». Étymologiquement, l'eugénisme (ou eugénique) se voulait donc la science des bonnes naissances.

Francis Galton

Photographie : Francis Galton

Le Britannique Francis Galton (1822-1911) est l'un des pères fondateurs de l'idéologie scientiste. Les lois de l'hérédité biologiques, prétendument corroborées par l'anthropométrie, étaient selon lui les seules à devoir être suivies dans la société enfin délivrée des superstitions... 

Crédits : Hulton Getty

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Un produit idéologique du XIXe siècle

Au xixe siècle, l'urbanisation et la prolétarisation inhérentes à la révolution industrielle avaient multiplié différents maux tenant à la paupérisation de certaines couches de la population, à leur rassemblement et leur promiscuité dans de mauvaises conditions d'hygiène au sein des villes. D'où un accroissement (mais aussi une plus forte visibilité, du fait de leur concentration) des maladies infectieuses (tuberculose, syphilis notamment), maladies mentales, troubles du comportement, alcoolisme, délinquance, etc. Comme la société industrielle était censée représenter le progrès, on ne pouvait lui imputer ces maux. Comme l'époque était scientiste, on chercha une cause « médicale », et on la trouva : ce fut la dégénérescence. Celle-ci devint alors un leitmotiv idéologique et une explication universelle pour tous les troubles, de la tuberculose jusqu'à la criminalité, en passant par la prostitution, l'alcoolisme et l'arriération mentale.

En 1859, la publication de L'Origine des espèces de Darwin tomba à point pour fournir l'explication de cette dégénérescence de l'humanité et, aussitôt, se développa l'idée que c'était l'absence de sélection naturelle qui en était responsable. Tout aussi rapidement, l'idée vint que la science pourrait corriger cette dégénérescence par un substitut de cette sélection, ce fut l'eugénisme.

Cette relation de l'eugénisme au darwinisme dépasse la simple parenté de contenu (et d'auteurs : Galton était le cousin de Darwin). En effet, au xixe siècle, la biologie intégra à ses théories diverses notions empruntées à la sociologie et à l'économie. Le darwinisme en est l'illustration la plus caricaturale, avec son utilisation de la concurrence et du malthusianisme. Ces notions empruntées furent « naturalisées » par la biologie, ce qui leur donna une aura scientifique dont elles étaient auparavant dépourvues. La sociologie et l'économie les récupérèrent alors, et s'en servirent pour « naturaliser » et « biologiser » l'ordre social et économique au nom de la science. L'eugénisme fut l'un des résultats de cette « naturalisation » et de cette « biologisation » de la société.

Parallèlement se développèrent plusieurs thèses biosociologiques très apparentées : le darwinisme social, l'eugénisme négatif et l'eugénisme positif. Le darwinisme social prétend (r)établir dans la société la concurrence et la sélection naturelle éliminant les individus les plus faibles. L'eugénisme négatif vise à empêcher les individus réputés inférieurs de procréer, par enfermement, interdiction de mariage ou stérilisation. L'eugénisme positif, lui, veut encourager la reproduction des individus réputés supérieurs, voire n'autoriser qu'elle.

Dans les faits, le darwinisme social se manifesta par la condamnation des interventions de l'État, par un « laisser-faire » plus ou moins marqué selon les pays. L'eugénisme positif ne fut appliqué que dans l'Allemagne nazie, et à petite échelle, dans quelques centres où des femmes sélectionnées pour leurs caractéristiques « aryennes » étaient fécondées par des hommes présentant les mêmes qualités (les banques de sperme de Prix Nobel peuvent aussi se ranger dans cette catégorie, assez marginale). En revanche, l'eugénisme négatif fut très répandu : on interdit les mariages, on enferma et, surtout, on stérilisa dans le monde entier, et cela bien avant le nazisme.

L'ère des applications

Hormis quelques castrations « sauvages » de malades et de délinquants aux États-Unis et en Suisse dans les années 1880-1890, l'eugénisme resta balbutiant jusqu'au début du xxe siècle, moment où le développement de la génétique (entre 1900 et 1915) et son articulation au darwinisme lui donnèrent une sorte de caution scientifique et le rendirent crédible. C'est seulement alors qu'il passa du domaine des théories fumeuses à celui des pratiques sociales. En 1905 fut créée la Gesellschaft für Rassenhygiene (de célèbres biologistes comme August Weismann et Ernst Haeckel figurent parmi ses membres), en 1907, l'Eugenics Education Society, présidée par Galton ; suivirent, dans le monde entier, de nombreuses associations du même genre dont la Société française d'eugénique, créée en 1912.

Le militantisme eugéniste remporta ses premiers succès aux États-Unis avec l'adoption de lois sur la stérilisation de certains malades, handicapés et délinquants (d'abord en 1907 dans l'Indiana, puis en divers autres États : Connecticut, Californie en 1909, etc.). Les théories eugénistes y furent principalement propagées par le généticien Charles Davenport, qui créa en 1909 un grand fichier de pedigrees familiaux, l'Eugenics Record Office.

Malgré la propagande de nombreuses associations, où l'on trouve la plupart des plus éminents biologistes de l'époque, les autres pays résistèrent à ce mouvement. Il faudra attendre la fin des années 1920 pour que les barrières cèdent (sans doute en rais [...]

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Pour citer l’article

André PICHOT, Jacques TESTART, « EUGÉNISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/eugenisme/