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DÉTERMINISME

C'est le xixe siècle, dans la mesure où il a fait de la mécanique l'archétype des sciences expérimentales, sources de toute action technique efficace, qui a pratiquement identifié « science » et « déterminisme ». Lorsque, dans un contexte idéologique bien différent, celui des années 1920-1940, les premières découvertes de la physique quantique ont ébranlé la représentation du réel héritée de l'ontologie classique, la « crise du déterminisme » a dû apparaître (ou a pu être donnée) comme le symptôme d'une crise plus radicale : celle de la science et de la raison. Enfin, dans la décennie 1970-1980, avec l'extension des explications probabilistes, la constitution d'une thermodynamique généralisée et l'application de modèles cybernétiques aux systèmes mécaniques, vivants, voire socio-économiques, c'est le dépassement du déterminisme qui est devenu le mot d'ordre d'une épistémologie pour qui devrait s'effacer l'antithèse de la matière et de l'organisation, voire celle de la causalité et de la finalité.

Mais cette périodisation sommaire recouvre plus qu'elle ne les dissipe les ambiguïtés permanentes qui marquent l'usage du mot déterminisme (et plus encore du couple déterminisme/indéterminisme), et qu'une définition même très technique ne suffit pas à lever. Par un étonnant renversement de sens, l'identification du mécanisme universel et du déterminisme s'est autorisée d'un terme qui avait initialement acquis sa portée scientifique par une limitation critique des prétentions du mécanisme. Par un renversement non moins surprenant, l'indéterminisme contemporain a repris à son compte le projet d'une philosophie de la nature autrefois développée à l'enseigne du déterminisme. C'est donc à comprendre les raisons de ces ambiguïtés – nullement gratuites, car elles reflètent l'historicité de la pratique scientifique – que l'enquête épistémologique devrait s'attacher, avant de chercher à proposer un « bon usage ».

Qu'entend-on généralement par déterminisme, en effet ? Soit l'idée que tout ce qui se produit (phénomène, événement, état) est l'effet de causes déterminées, soit l'idée qu'on peut prévoir exactement les effets produits dans des conditions elles-mêmes déterminées. À ce niveau, déjà, il y a ambivalence : puisque le terme désigne à la fois la possibilité de prévoir et ce qui dans la réalité la fonde ou la garantit.

Cette ambivalence s'étend, en fait, à toute la chaîne des catégories philosophiques corrélatives : la plus immédiate est celle de prévision. Prévision n'est pas prédiction, prévoyance ou prophétie. Pourtant, tous ces mots, étymologiquement et idéologiquement, sont des variations d'un même thème : celui de l'anticipation. Confrontée au critère de la prévision, même corrigé par une estimation de probabilité, la réalité apparaît selon la dimension essentielle d'un temps dans lequel l'avenir est comme réduit, circonscrit par le présent. C'est dire qu'implicitement on pense ici la position d'un sujet (pas nécessairement humain : ce peut être Dieu, ou l'univers subjectivisé), soit qu'il maîtrise ce temps, dont la thèse déterministe lui garantit la vision ou la description complète, soit que ce temps, au contraire, le maîtrise lui-même et l'incorpore à un ordre absolu.

Même ambivalence quant à l'apparence et à la réalité, à l'ordre et au désordre, au hasard et à la nécessité. Le déterminisme, ce peut être d'abord la régularité qui est postulée dans la réalité – comme sa loi –, donc ce qui est caché avant d'apparaître. Ce peut être aussi ce qui apparaît avant d'être justifié, s'il se peut, par la découverte d'une explication ; « c'est[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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