EASTWOOD CLINT (1930- )

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Inconnu en Europe avant le triomphe, en 1964, de Pour une poignée de dollars (Per un pugno di dollari), ce good guy de la série télévisée westernienne à succès Rawhide (1959-1965) était déjà apprécié du public américain. La trilogie de Sergio Leone, qui se poursuit avec Et pour quelques dollars de plus (Per qualche dollaro in più, 1965) et Le Bon, la Brute et le Truand (Il buono, il brutto e il cattivo, 1966), façonne un nouveau héros, « l’homme sans nom » : laconique, il n’existe que par sa haute silhouette aux déplacements d’une lenteur mesurée, masquant tension et fébrilité, et par un regard inquisiteur, foudroyant, teinté de mépris. Comme des acteurs qu’il admire – Gary Cooper, Robert Mitchum ou James Stewart –, à l’opposé de son idole James Cagney, il se veut adepte de l’underplaying. Le cynisme de son personnage n’appartient pas au western classique : il laisse percevoir un idéalisme déçu et se contente d’appliquer les règles d’une société qu’il désapprouve. Simultanément, le desperado monolithique et mythique imaginé par Leone, devenu le brutal justicier des villes, s’est révélé un des grands auteurs du cinéma américain.

Des westerns crépusculaires

Né à San Francisco le 31 mai 1930, Clint Eastwood est un enfant de la grande dépression, même s’il affirme ne s’en être jamais rendu compte, ses parents assurant son éducation et sa subsistance sans se plaindre. Il n’en tire qu’un seul enseignement inculqué par son père, tout à tour vendeur de réfrigérateurs, d’assurances ou pompiste : « Dans la vie, on n’a rien pour rien. » Il commence à effectuer des petits boulots dès l’âge de treize ans, aime la country music, le jazz, joue du piano et est diplômé de l’Oakland Technical School à dix-neuf ans. En 1954, il est engagé par hasard par Universal, qui le cantonne dans des petits rôles, où il apprend le métier d’acteur. C’est le développement de la télévision et le succès du western dans la seconde moitié de ces années 1950 qui vont faciliter son succès.

Devenu star internationale, Clint Eastwood fonde en 1967 sa propre société de production (The Malpaso Company), qui lui permet d’avoir la main sur le scénario et le choix des comédiens et des réalisateurs (en particulier Donald Siegel). Le western constituera une faible part de son œuvre de réalisateur, même si on y inclut, un peu abusivement certes, Bronco Billy (1980) et son « Wild West Show », ou Space Cowboys (2000), à la limite de la science-fiction. En revanche, il utilisera son personnage de cow-boy taciturne, à la fois vengeur et chasseur de prime sans pitié, dans de nombreux films. Ses succès d’acteur lui permettent de financer des projets personnels. Mais distinguer à qui revient la primauté entre l’acteur, le personnage et le réalisateur – voire le producteur – se révèle souvent impossible.

Le western est néanmoins fortement lié à l’œuvre de Clint Eastwood, par ailleurs spécifiquement américaine. Mais on comprend vite que son ambition n’est pas de restituer la fondation de l’Amérique, la conquête de l’Ouest ni l’esprit de la frontière de façon naturaliste, même si le réalisme de la violence et le cynisme que montrent certains de ses personnages sont flagrants. Dès son premier western en tant que réalisateur, High Plains Drifter (L’Homme des hautes plaines, 1973), Eastwood reprend un thème mythique, voire mystique : « l’homme de nulle part » ou « le cavalier solitaire ». Déjà, Sergio Leone, dans Pour une poignée de dollars, avait voulu en faire une allégorie de l’ange Gabriel, en relation avec le bouc pourfendeur du terrible bélier et annonciateur du royaume de Dieu issu de la seconde partie du Livre de Daniel. Ici, « l’étranger » accepte de rétablir la paix dans une ville qu’il rebaptise « l’Enfer », indifférent aux règles habituelles, et non sans manifester son mépris pour la médiocrité des habitants. En 1985, Pale Rider, en partie inspiré de Shane (L’Homme des vallées perdues, 1953), de George Stevens, pousse plus loin la référence biblique, puisque le titre évoque la monture d’un des cavaliers de l’Apocalypse, la Mort. Pour tous, l’étranger sorti d’un sous-bois dans un éclairage sulpicien sera seulement preacher. Moins conceptuel, Unforgiven (Impitoyable, 1992) accomplit pour le western ce que Cervantès fit autrefois pour le roman de chevalerie avec Don Quichotte, en vidant le genre de sa substance : ni références historiques, ni virilité triomphante ici mais, dans des paysages torturés, autour d’un héros revenant et revenu de tout, un shérif sadique et incompétent, un tueur myope et un scribouillard confondant réalité et légende... Ces trois westerns « crépusculaires » témoignent du caractère fantomatique du cinéma d’Eastwood.

Impitoyable, C. Eastwood.

Photographie : Impitoyable, C. Eastwood.

Impitoyable (1993), réalisé et interprété par Clint Eastwood. 

Crédits : Everett Collection/ Bridgeman Images

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Impitoyable, C. Eastwood.

Impitoyable, C. Eastwood.
Crédits : Everett Collection/ Bridgeman Images

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Million Dollar Baby, de Clint Eastwood

Million Dollar Baby, de Clint Eastwood
Crédits : W. Wallace, Merie/ Warner Bros./ The Kobal Collection/ Picture Desk

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Magnum Force, T. Post

Magnum Force, T. Post
Crédits : Hulton Getty

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  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « EASTWOOD CLINT (1930- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/clint-eastwood/