MONTESQUIEU CHARLES DE (1689-1755)

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Destins des « Lettres persanes »

Nous avons notre lecture, justifiable, des Lettres persanes, roman secret du pouvoir et de l'impuissance, de l'éloignement et de l'implication d'un spectateur – Usbek – qui croit possible de vivre quelques années dans la jouissance paisible, mais toujours provisoire, de la distance et de la parenthèse. Distance de nature variable (il y a les variations d'Usbek, celles de Rica et les autres) dans un livre savamment polyphonique, où se révélera avec le temps l'imbrication subtile de textures diverses et d'« une espèce de roman », et qui utilise un genre ancien dont la mise en œuvre est aussi actuellement critique que classiquement satirique.

Mais telles qu'elles apparaissent en 1721, au cœur de la Régence, imprimées en Hollande, les Lettres persanes peuvent passer pour un livre politique, où le savoir et les audaces érotiques, la satire sociale issue du décentrement des perspectives et les incursions dans les terrains de la philosophie moderne seraient là à la fois pour étayer et relativiser une attaque des pouvoirs constitués (le roi absolu, défunt désormais, mais aussi les abus de la Régence, particulièrement le système de Law et le rudoiement des parlementaires), attaque contre des hiérarchies sociales « naturelles » et des libertés essentielles – ce par quoi on rejoint le satirique laudator temporis acti et une fronde politique marquée fortement d'anticatholicisme. Certains Modernes aiment mieux mettre en valeur, dans ce roman, la virtuosité du rhapsodique, un côté « forme-sens », par où reconnaître la signification actuelle de l'œuvre où se rejoindraient fables allégoriques et reportages, essais métaphysiques (prémices du sapere aude, liberté humaine et prescience divine, etc.) et caricatures féroces, dissertations politico-historiques et ironies culturelles, roman du sérail et chroniques européennes : le style pot-pourri issu des pratiques multiples du recueil épistolaire et la « chaîne secrète » dont Montesquieu dira en 1754 la subtile existence y trouvent leur compte. Et il est vrai que le décalage des tons, les déplacements du sérieux dans des contrées-limites, le passage de la « persanerie » au tragique de l'oppression et de la liberté lui permettent d'être à la fois un littérateur impur et un philosophe impur ; celui qui porte à sa perfection, unique, un type d'écriture et une vraie philosophie, et qui s'accommode sans vertige ni trouble des doubles appartenances.

Les deux formes d'actualisation ne sont pas des erreurs, mais il est tout aussi insuffisant de prendre le livre par ce qui paraît le plus le rattacher aux goûts d'une époque et à l'idiosyncrasie personnelle et sociale de Montesquieu, polissonneries et vraies audaces comprises, que d'y voir un tableau aussi énigmatique que Les Ambassadeurs d'Holbein. Nous savons d'abord que ce roman du vain pouvoir, celui d'Usbek, celui des eunuques, est toujours un roman politique, mais autrement qu'on le perçoit au premier abord. Que faire de ce texte où se combinent religion et philosophie, plaisanteries iconoclastes et angoisses de civilisation, un texte fait pour dénouer l'idée trop rhétorique d'un lien entre cohérence et structuration ? Car structuration il y a, qui est toujours l'élaboration complexe d'un système de différences, et les perspectives qu'il ouvre. Il se pourrait que ce soit Valéry qui ait été le révélateur du vrai thème du livre, en évoquant la jouissance et l'alarme, l'oscillation entre les horreurs de l'ordre et la crainte du désordre aussi bien que les miroitements de plusieurs ordres illusoires qui se font et se défont. Il est évident pour nous que ce fut quelque chose de plus qu'un prodigieux exercice artistique, social et intellectuel, symptomatique et cathartique. Pour la société qui se délecta sans risques de sa participation déléguée à quelques transgressions soigneusement balisées, et pour l'auteur même, ce ne sera pas tout de suite évident, et il faudra le temps d'apprivoiser ce miracle de civilisation.

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Pour citer l’article

Georges BENREKASSA, « MONTESQUIEU CHARLES DE - (1689-1755) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-de-montesquieu/