MONTESQUIEU CHARLES DE (1689-1755)

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Parachèvement du sens : sens d'une œuvre, sens d'une vie, sens d'un legs

« Cet ouvrage a pensé me tuer [...]. Il ne me reste plus qu'à apprendre à être malade et à mourir. » Les éditions successives de L'Esprit des lois, très surveillées, la Défense de « L'Esprit des lois », contre les accusations de « spinozisme » de la part des gazetiers jansénistes, montrent que le président, devenu presque aveugle, mais témoignant d'une sérénité non crispée, n'en est pas encore tout à fait là. Il y a aussi la constitution de son opus complet, de la réédition enrichie des Romains (1748) à celle de ces Lettres persanes (1754) auxquelles il tente de donner une tonalité et une portée définitives ; il y a la préparation de l'édition post mortem des Lois qui paraîtra en 1757. C'est cette conjoncture terminale fortement préparée qui fait sens.

L'accueil fut glorieux et mitigé. L'Esprit des lois n'est pas une œuvre méconnue, mais un de ces ouvrages dont on se méfie parce qu'on n'en a pas facilement d'usage immédiat. Cela nous incite à comprendre pourquoi Montesquieu répugne à un certain nombre de façons d'être moderne, et comment sa vraie modernité, qui semble empêtrée dans des références et des problématiques anciennes, n'est pas immédiatement perceptible, et le sera encore moins dans les années où triomphera passagèrement une certaine idée du progrès, qu'il concevait, lui, dans les cadres stricts des effets de la raison sur les préjugés, et des améliorations des règles de procédure judiciaire.

La modernité immédiate est, semble-t-il, du côté de Dupin, ou de Maupertuis dans l'éloge funèbre prononcé devant l'académie de Berlin. Dupin, bourgeois et fermier général, est monarchiste dans l'esprit de Voltaire et de la complexe génération d'entrepreneurs qui arrive aux affaires, partisans de Dubos, centralisateurs et amateurs d'ordre et de prospérité. Maupertuis, dans un tout autre sens, demande carrément pourquoi Montesquieu ne s'est pas posé la question radicale : « Une multitude d'hommes étant rassemblée, leur procurer la plus grande somme de bonheur qu'il soit possible. » Mais cette modernité est un peu courte et finalement sans lendemain. Il ne faudrait pas profiter de ces critiques pour faire de L'Esprit des lois un ouvrage à la fois reconnu et méconnu. Au sein du camp philosophique lui même, en voie de constitution, d'Alembert et Diderot ont vraiment compris l'importance de Montesquieu, d'Alembert dans l'éloge déjà mentionné, Diderot dans l'hommage contenu dans l'article « Éclectisme » de L'Encyclopédie, et surtout beaucoup plus tard dans sa manière d'aborder l'équilibre politique et social dans les Observations sur le Nakaz, où les conceptions issues de Montesquieu entrent en concurrence avec la pensée physiocratique. De même, il faut comprendre le refus rousseauiste, respectueux et mesuré, exprimé dans L'Émile : si l'on cherche l'esprit des lois, on consacre les lois positives où on ne trouve que l'empreinte du plus fort.

Reste la modernité qui se révèle au cours des temps et la nécessité d'apprécier ce qu'a été le legs de Montesquieu. D'abord son legs d'écrivain politique transformé par Tocqueville qui tente d'interpréter sa « rhétorique profonde » en rapport avec les réalités des États actuels et des républiques démocratiques, non moins qu'avec celles des despotismes inédits à venir. Le libéralisme de la « liberté des Modernes » de Constant procède, lui, beaucoup plus directement, d'une critique de Rousseau, et propose une théorie de la citoyenneté très différente. En second lieu, Montesquieu fournit un modèle, assez inimitable, pour une concorde du savant et du politique ; et, s'il est chargé d'abord à présent de la paternité de la sociologie, il faut se souvenir que Durkheim avait dit (en latin) : science politique. C'est le porte-à-faux ici désigné qui est fécond. Car la question est la suivante : qu'est-ce au fond qu'un savoir politique ? C'est un savoir qui doit impérativement garder une forme d'universalité, sans être hanté par le fantasme ruineux de sa toute-puissance, un savoir du particulier qui ne débouche pas sur la sacralisation d'une histoire figée, réelle ou mythique, et qui, parce qu'il a à théoriser la liberté sous ses diverses espèces sociales, est sollicité impérativement à la fois par la limite impossible de l'État dans le citoyen (la démocratie antique) et le refus organisé de cette transformation, constamment imminente, du pouvoir en puissance pure qu'est le despotisme.

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Pour citer l’article

Georges BENREKASSA, « MONTESQUIEU CHARLES DE - (1689-1755) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-de-montesquieu/