ART (L'art et son objet)Le faux en art

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Le faux est un phénomène propre aux civilisations évoluées. Il est incompatible avec les cultures primitives, où tout acte mensonger, de nature à déchirer le tissu sans couture des relations magiques entre l'homme et le monde, pourrait déchaîner la foudre sur la tribu du coupable. Le faux est lié à la notion de profit ; l'idée de tromper sur la marchandise a dû naître quand les échanges de biens, désacralisés, prirent la forme de pures transactions commerciales. Le faux en écriture, utilisé pour se procurer un titre abusif à la possession de quelque bien ou privilège, était pratiqué dans l'Antiquité, comme l'attestent des mesures prises par le Sénat romain sous Néron pour se défendre contre l'inflation des documents apocryphes. À nulle époque, cependant, le faux en écriture n'a été pratiqué avec autant d'audace qu'au Moyen Âge, où les moines, scribes fort habiles, fabriquaient de fausses chartes, auxquelles ils assignaient une origine très ancienne, pour appuyer des revendications territoriales ou féodales, ou pour attester l'authenticité de reliques apocryphes. C'est ainsi que la moitié des chartes carolingiennes actuellement conservées sont des faux.

Le faux en art est une conséquence de l'amateurisme, qui, tant en Orient qu'en Occident, apparaît aux époques où l'œuvre d'art est considérée comme un objet spécifique, valable en tant que tel, dépouillé de sa finalité religieuse ou profane. Sur un marché restreint aux possibilités de la création individuelle, une demande croissante provoque des offres fallacieuses, d'autant plus nombreuses que l'accession à la fortune de nouvelles classes de possédants crée un public facile à abuser. Cependant, le désir de posséder une œuvre d'art n'est pas le seul facteur de la production des faux ; à celle-ci contribuent également les aspirations de certains artistes doués pour l'imitation, mais non pour la création, et qui croient s'égaler aux plus grands en les reproduisant « à s'y méprendre », transférant ainsi en un acte créateur illusoire leur propre impuissance. Ainsi, au xviiie siècle, quand on découvrit la peinture antique, un artiste aussi renommé que Raphaël Mengs réalisa une fausse fresque romaine, qui trompa Winckelmann. Cette mentalité de plagiaire a inspiré particulièrement le Hollandais Hans Van Meegeren. Le prix qu'il avait réussi à faire accepter pour Les Pèlerins d'Emmaüs, faux Vermeer qu'il avait peint, avait surtout pour lui la valeur d'un témoignage de son propre talent. Par la suite, les faux qu'il exécuta devinrent de plus en plus mauvais, de moins en moins trompeurs, comme si l'artiste, à la faveur de la supercherie Vermeer, avait cherché ensuite instinctivement à faire reconnaître par le public sa manière propre.

Qu'est-ce qu'un faux ?

Il importe de définir tout d'abord ce qu'est exactement le faux en art. Il réside dans l'intention frauduleuse, et non dans l'imitation elle-même. Les nombreux artistes qui s'exercent dans les musées depuis plus de deux siècles à copier les toiles des grands maîtres ne sont pas des faussaires, mais leurs ouvrages ont pu devenir des faux, soit par ignorance, soit par imposture. La réussite du faux suppose en effet une collaboration involontaire (plus rarement frauduleuse) de l'historien d'art qui avalise le faux ; quant au négociant, il peut aussi être de bonne foi, et se trouver la victime du faussaire et de l'historien d'art. Enfin, le faux suppose encore une certaine complaisance de la part de l'amateur abusé. Tôt au tard, d'ailleurs, le faux est démasqué, soit qu'une meilleure connaissance des styles et des manières l'ait rejeté parmi les apocryphes, soit que le faussaire, pour n'être pas frustré de la gloire de son exploit, finisse par se faire connaître, même contre son intérêt.

Il faut donc distinguer l'œuvre ancienne (parfois contemporaine de celle dont elle prend le masque, et que l'ignorance ou la supercherie font passer pour authentique) de la contrefaçon proprement dite. C'est cette dernière qui étonne toujours le public ; celui-ci se réjouit de voir dupé le riche amateur, se gausse de la confusion des experts et, secrètement, sympathise avec l'artiste faussaire dont il admire l'habileté. À notre époque, des mesures de répression sont prises contre les faussaires, tandis qu'on tente d'éviter les erreurs d'expertise par les examens de laboratoire.

Cependant, le faux n'est pas en lui-même indigne d'intérêt. On admire les chefs-d'œuvre de l'art antique à travers des répliques ou des copies dont beaucoup ont été vendues aux patriciens romains comme des œuvres authentiques. De même qu'on s'intéresse aux petits bronzes de la Renaissance, qui relevaient bien souvent d'une intention frauduleuse, mais qui constituaient des imitations si réussies de l'Antique que, pour beaucoup d'entre eux, les spécialistes hésitent encore aujourd'hui à se prononcer. Quant aux statuettes de Tanagra fabriquées dans des moules retrouvés dans les fouilles sont-elles ou non des faux ? Une vue plus juste ne nous ferait-elle pas reconnaître dans les pastiches gothiques faits pour Notre-Dame de Paris par le sculpteur Geoffroy Dechaume d'après les dessins de Viollet-le-Duc des œuvres qui, par rapport à leurs modèles, sont comparables aux copies romaines des originaux grecs ?

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Écrit par :

  • : conservateur en chef au musée du Louvre, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Germain BAZIN, « ART (L'art et son objet) - Le faux en art », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-l-art-et-son-objet-le-faux-en-art/