ADORNO THEODOR WIESENGRUND (1903-1969)

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La critique de la raison

La voie étroite qu'a empruntée Adorno pour maintenir la possibilité de la philosophie ne peut que se retrouver lorsqu'il se tourne vers la question de la raison et de sa critique. Nul mieux que Guy Petitdemange n'a défini les deux impulsions contradictoires qu'il faut tenir ensemble, dans un état de tension destiné à rester tel. « Les Lumières font ainsi l'objet d'une dénonciation, d'une déconstruction impitoyable ; mais celle-ci n'est pas un congé donné à la raison, elle enveloppe une volonté de sauvetage » (« L'Aufklärung. Un mythe, une tâche. La critique d'Adorno et de Horkheimer », in Recherches de science religieuse, juill.-sept. 1984). C'est de cette double postulation qu'est née La Dialectique de la raison.

Mythe et raison

Ainsi s'énonce la question inaugurale qui commande l'enquête critique qui sous-tend l'ouvrage : pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, a-t-elle sombré dans une nouvelle forme de barbarie ? Ou encore, pourquoi la raison, à vocation émancipatrice, s'est-elle inversée en son contraire, donnant naissance à des formes inédites de domination ? Il s'agit donc bien ici d'élaborer le modèle d'une dialectique de la raison, c'est-à-dire de mettre au jour le processus interne par lequel la raison s'autodétruit et parvient à s'inverser en nouvelle mythologie. La perspective est radicalement différente de celle de György Lukács dans La Destruction de la raison (1954) qui, en s'efforçant de maintenir intacte la « pureté » de la raison, recherche seulement les causes externes de sa destruction. Adorno et Horkheimer, loin de tenir de façon rassurante la raison à l'écart du mythe, en révèlent au contraire l'inquiétante proximité. À « l'impureté » de la raison – non à son instrumentalisation – doit être imputé ce mouvement interne d'autodestruction. Même éveillée, la raison engendre des monstres. Aussi les théoriciens critiques prennent-ils le contre-pied de la thèse classique des Lumières qui faisait de la raison – le penser éclairé – un adversaire déclaré du mythe. Selon Adorno et Horkheimer, il existe une complicité secrète de la raison et du mythe. En effet, le mythe, au-delà du récit des origines, ne préfigure-t-il pas la raison ? Au travers de ce récit même, il prétend représenter, expliquer, annonçant ainsi une forme de pensée objectivante. Quant à l'Aufklärung, elle « s'empêtre » de plus en plus dans la mythologie. Certes, la raison est volonté de démythologisation. Mais le travail de destruction des mythes ne s'effectue-t-il pas sous une forme typiquement mythique, celle des représailles ? La provocation d'Adorno va jusqu'à mettre en cause l'idée de loi physique : la récurrence et la régularité entre les phénomènes sur lesquelles s'appuie la raison ne marquent-elles pas la résurgence de la répétition propre à l'univers mythique ?

« Le monde comme une proie »

Encore convient-il de saisir le mécanisme de ce retournement. Nous le trouvons dans une phrase inaugurale de la Dialectique de la raison, qui fonctionne comme un leitmotiv orchestré par tout l'ouvrage : « De tout temps, l'Aufklärung, au sens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains. » Le rapport entre ces deux propositions est essentiel, car il définit très exactement la dialectique de la raison, son nœud et sa dynamique interne. Le projet légitime de la raison de libérer les hommes de la peur – peur de la mort, peur des dieux – donne lieu à inversion quand il s'inscrit sous le signe de la souveraineté, quand il identifie malencontreusement la libération de la peur à une volonté de souveraineté. C'est dans cette désastreuse identification de l'une à l'autre que nous reconnaissons à la fois le moteur du retournement et la proximité, la complicité secrète de la raison et du mythe. Tel est le « malencontre » au cœur de la dialectique de la raison. Car en orientant à tort la libération de la peur vers la souveraineté – dérive qui n'a rien de nécessaire –, c'est-à-dire vers la domination soit de la nature, soit des hommes, la raison, au lieu de se libérer de la peur mythique, l'intériorise plutôt, ou encore la refoule en la transformant en appropriation de la nature. Adorno et Horkheimer écrivent : « La maladie de la raison consiste à considérer le monde comme une proie. » Comme si la confusion de la libération de la peur et de la recherche de la souveraineté poussait les hommes à pourchasser l'inconnu, et à le réduire de force au déjà connu. Ce qui se répète dans ce funeste mouvement, c'est la peur de l'hétérogène, de l'altérité qui contraint la raison à privilégier l'identité, en rapportant l'autre au même.

Un des symptômes les plus révélateurs de ce privilège de l'identique, en rapport avec la volonté d'une maîtrise souveraine, est la tendance de la raison à la quantification, dans l'oubli et le dédain de la qualité. Outre le mépris du qualitatif, la ratio devenue système « pose la pensée comme l'absolu face à tous ses contenus » et fonctionne du même coup comme une rage dévoratrice. Considérer le monde comme une proie : se répètent en effet ici, dans le champ de la connaissance et de l'esprit, des comportements archaïques préspirituels apparus dans la vie animale de l'espèce. Or la raison ne peut prétendre être plus que la nature que si d'abord, dans un mouvement d'autoréflexion, elle prend conscience de ce qui reste « de nature » en elle, à savoir, la tendance à la domination, sous la pression de l'autoconservation. En ce sens, la recherche de la souveraineté qui finit par réduire à néant la libération de la peur n'est qu'une forme exacerbée de l'autoconservation entretenue, stimulée par la logique d'une société marchande.

Vers une dialectique de l'émancipation

La critique adornienne ne se borne pas à désigner ce « malencontre » qui est à l'œuvre dans la dialectique de la raison. Elle fait signe vers une autre figure de la raison qui, tout en libérant les hommes de la peur, saurait renoncer à l'impulsion de la souveraineté. Du même coup, cette autre raison, tournant le dos à la souveraineté, échapperait à l'emprise de l'autoconservation, et serait en mesure de faire accueil à l'extériorité et aux diverses manifestations de l'altérité. À suivre Adorno, il importe à ce niveau de mettre en œuvre un processus complexe qui, d'un côté, poursuit une déconstruction impitoyable des Lumières et, de l'autre, sans donner pour autant congé à la raiso [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de science politique, professeur émérite de philosophie politique à l'université de Paris-VII-Denis-Diderot

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Pour citer l’article

Miguel ABENSOUR, « ADORNO THEODOR WIESENGRUND - (1903-1969) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theodor-wiesengrund-adorno/