THÉÂTRE OCCIDENTALCrises et perspectives contemporaines

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La scène éclatée

Dans le panorama du théâtre traditionnel ou institutionnel, les caractéristiques scéniques relevées depuis quelques années se sont développées, voire affinées, dans les pratiques de nouveaux metteurs en scène. Avec l’intégration des composants artistiques contemporains associés au jeu des acteurs, l’organisation de l’espace scénique et de ses formes plastiques, des chorégraphies, musiques, chants, objets animés, et l’utilisation sophistiquée de projections vidéo, constituent aujourd’hui l’essentiel du vocabulaire théâtral. Des hybridations qui agissent par fusion ou montage dans la dramaturgie. Elles sont repérables dans les créations de nouveaux metteurs en scène qui poursuivent les expérimentations de leurs aînés, en recherchant une originalité et une cohérence adaptée à leurs projets.

C’est le cas pour certains créateurs européens, bien connus du public français. Ainsi de Christoph Marthaler, musicien et metteur en scène suisse allemand de théâtre et d’opéra, qui associe volontiers le chant et le jeu de l’acteur, comme on peut le voir dans Groundings, une variation de l’espoir (2003), Papperlapapp (2010) ou Das Weisse vom Ei (Une île flottante, 2014), version décapante et cruelle de La Poudre aux yeux de Labiche, dont il avait déjà monté L’Affaire de la rue de Lourcine (1991).

Thomas Ostermeier est venu pour la première fois au Festival d’Avignon en 1999, avec Homme pour homme de Brecht, année où il devint directeur artistique de la Schaubühne de Berlin. Entouré par une belle troupe de comédiens, il cherche, à travers un choix d’auteurs du répertoire ou de nouvelles écritures, à interroger « les conflits existentiels, politiques, économiques et sociaux de notre temps ». En attestent La Mort de Danton de Büchner (2001), Anéantis de Sarah Kane (2005), Nora (Maison de poupée, 2004), Hamlet (2008) ou Un ennemi du peuple, d’après Ibsen (2012).

Hamlet de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier

Photographie :  Hamlet de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier

Un des metteurs en scène les plus marquants du théâtre allemand depuis la fin des années 1990, Thomas Ostermeier a fait de Shakespeare un de ses auteurs de prédilection. Ici, une répétition générale de Hamlet, présenté avec la troupe de la Schaubühne de Berlin à l'occasion du... 

Crédits : Artur Widak/ NurPhoto/ Getty Images

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Plasticien, scénographe et metteur en scène italien, Romeo Castellucci, avec la Societas Raffaello Sanzio, tente de donner forme, avec une grande radicalité de forme et de propos, à ce que serait une tragédie pour notre temps. Depuis Giulio Cesare (1998), une saisissante adaptation de Shakespeare, ses spectacles vont dans ce sens, tels Genesi (2000), Inferno, Purgatorio, Paradisio (2008) ou Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu, 2011), jugé blasphématoire par les intégristes catholiques et qui fit l’objet de manifestations parfois violentes. Le Polonais Krzysztof Warlikowski alterne ses créations entre théâtre et opéra, et se tourne vers des auteurs aussi différents que Shakespeare, Hanokh Levin ou Tony Kushner, pour introduire une réflexion mordante sur l’histoire universelle et l’évolution de son pays. Parmi ses réussites, mentionnons Hamlet (2001), Purifiés (2002), Kroum, (2005), Angels in America (2007) ou (A)pollonia (2009). À noter également, dans ce panorama, la présence de deux femmes metteurs en scène. Angelica Liddell, comédienne espagnole, auteur de pièces et de romans, associe la violence rageuse, crue et poétique, d’une critique sociale à la compassion pour les souffrances intimes ressenties par les humains, comme on l’a vu avec La Casa de la fuerza (La Maison de la force, 2009) ou Maldito sea el hombre que confia en el hombre (Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme, 2011). Dramaturge, réalisatrice et romancière palermitaine, Emma Dante œuvre pour un « théâtre social » qui s’exprime dans l’association de musique, de danse et de textes en dialecte sicilien, pour dénoncer la condition des femmes dans une société archaïque (Le Sorelle Macaluso, 2014).

En France, pour Christophe Rauck, metteur en scène et actuel directeur du Centre dramatique national Lille-Tourcoing, il s’agit, à partir du répertoire, de créer « un voyage entre hier et aujourd’hui avec de grands auteurs, sans les contextualiser dans une époque précise ». Ce qu’il est parvenu à faire notamment pour Les Serments indiscrets de Marivaux (2012) ou Phèdre de Racine (2014). Son jeune successeur au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, Jean Bellorini, s’inscrit lui aussi dans cette optique, avec des créations nourries d’inventions et de chansons ouvrant sur une vitalité joyeuse, comme en témoignent son voyage dans les pas de Rabelais, Paroles gelées (2012), La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht (2013), ou encore Liliom, de Ferenc Molnàr (2014). Autre jeune metteur en scène, Thomas Jolly rejoint Shakespeare à travers une réalisation hors normes de Henri VI, trilogie présentée pour la première fois en France dans son intégralité, avec une vingtaine de comédiens interprétant une multitude de personnages, sur une durée de dix-huit heures, découpée en quatre parties.

Ces approches tentent un réveil de la tradition en exposant autrement les intrigues des œuvres. En parallèle, d’autres créateurs privilégient les avancées de la technique, facilitées par la miniaturisation des appareils de prise de vue et de son. C’est le cas de Marc Lainé, scénographe de formation, dont les spectacles se situent au carrefour du théâtre, du cinéma et de la musique. Ils prennent forme dans des installations au fort pouvoir d’évocation et très architecturées. Nourri de culture nord-américaine, Marc Lainé parvient à une forte expression narrative dans ses tableaux du monde contemporain. Ce fut le cas pour Memories from the Missing Room (2012) puis Vanishing Point (2015), étonnant et émouvant road trip dans le grand nord du Québec rendu plus présent par les images enregistrées ou en direct et les musiques du groupe Moriarty présent sur scène. Adepte de l’écriture contemporaine, Cyril Teste, qui œuvre au sein du collectif M x M, associe également au jeu de comédiens les images, les dessins, la lumière et le son. Lors du Festival d’Avignon 2011, il crée sa propre pièce Sun, tendre et sensible regard porté sur l’enfance. Sa maîtrise des nouvelles technologies ouvre sur un monde tour à tour poétique et inquiétant que l’on retrouve sous la forme filmique d’une dramatique « en direct » avec Nobody (2013), d’après l’auteur allemand Falk Richter, située dans une société de consultants en économie. Sa dernière création, à partir d’un texte en forme de conte de Joël Jouanneau, Tête haute (2014), se présente à la manière d’un livre d’images qu’on feuillette : silhouettes, ombres, fines réalisations vidéo se fondent avec harmonie au jeu des acteurs, dans un récit captivant pour petits et grands. En observant les travaux de ces artistes – et de quelq [...]

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Les Estivants, de Maxime Gorki, par la compagnie tg STAN.

Les Estivants, de Maxime Gorki, par la compagnie tg STAN.
Crédits : T. Wouters/ TG Stan

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 Hamlet de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier

Hamlet de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier
Crédits : Artur Widak/ NurPhoto/ Getty Images

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La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat.

La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat.
Crédits : Elizabeth Carecchio/ Théâtre de l'Odéon

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Ça ira (1) Fin de Louis, J. Pommerat

Ça ira (1) Fin de Louis, J. Pommerat
Crédits : Elizabeth Carecchio

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Jean CHOLLET, « THÉÂTRE OCCIDENTAL - Crises et perspectives contemporaines », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theatre-occidental-crises-et-perspectives-contemporaines/