THÉÂTRE OCCIDENTALCrises et perspectives contemporaines

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Depuis ses origines, le théâtre est un art en constante mutation et, s’il a traversé des remises en cause et des contestations, sa présence vivante demeure active au sein de la société. Un héritage que l’on retrouve aujourd’hui sur les différentes scènes françaises et européennes, accompagné d’interrogations, de recherches et d’expérimentations propres à engager les orientations du théâtre contemporain sur les voies de l’avenir. Et cela même si les conditions économiques actuelles ne lui sont pas favorables.

Une enquête publiée par le département des études et des statistiques (D.E.P.S.) du ministère de la Culture et de la Communication fait état des « chiffres clés 2015 » concernant l’offre artistique et culturelle en France. Elle rappelle que le territoire national est doté de « plus de mille théâtres, dont cinq théâtres nationaux, plus de soixante-dix lieux labélisés “Scènes nationales”, cent quinze “Scènes conventionnées”, près de quarante centres dramatiques, des théâtres de ville et des théâtres privés ». Un quadrillage qui s’est vu surtout conforté à partir des années 1980, avec l’amplification de la décentralisation dramatique en régions et le souci d’ouvrir le monde du théâtre au plus grand nombre de spectateurs. La place du théâtre dans la ville a été renforcée, son accessibilité favorisée. Ses bâtiments font désormais davantage l’objet de transformations ou d’adaptations, répondant aux besoins de la dramaturgie et de la sécurité, que de nouvelles créations architecturales Quant à la fréquentation, elle semble se maintenir, voire légèrement augmenter, dans le théâtre public, mais connaît une petite diminution dans le théâtre privé, tant pour des raisons de programmation que de hausse du prix moyen des places. Dans un contexte économique précaire, les soutiens institutionnels tentent de maintenir leur aide à la création et à la diffusion, sans toutefois y parvenir totalement. On relève ici et là des baisses de subvention au niveau de l’État ou des collectivités locales, qui entraînent des modifications ou des annulations d’événements, comme c’est le cas pour certains festivals prévus en France en 2015, malgré les retombées économiques qui les accompagnent sur le terrain. Ces incidences ont des répercussions plus ou moins fortes sur les structures richement dotées, mais pénalisent bons nombre d’artistes et de compagnies professionnelles indépendantes. Celles-ci, qui constituent le vivier du théâtre d’aujourd’hui, se voient contraintes à des choix draconiens, qui touchent d’abord leur répertoire, plus souvent dictés par des impératifs budgétaires que par de véritables aspirations dramatiques. Textes comportant un nombre limité de personnages, réduction des moyens techniques de la scène, programmation écourtée, recherche de coproductions, diffusion problématique ou incertaine, constituent autant de contraintes régulièrement rencontrées par les créateurs, dont le statut d’intermittent permet seulement à certains d’entre eux de vivre. Dans ces conditions, il apparaît difficile de maintenir un niveau de recherche et de création qui soit en mesure d’accompagner les mutations qui marquent le monde. Malgré ces difficultés, la volonté de ses praticiens et artistes ne s’essouffle pas, comme en témoignent les professions de foi et les engagements de certains responsables de ses destinées. Mais les inquiétudes demeurent.

Une nouvelle place pour l’acteur

Dans le prolongement de ces fluctuations, mais sans qu’elle lui soit obligatoirement reliée, on assiste au retour de la notion de création collective, même si celle-ci est encore parfois sous la tutelle d’un metteur en scène. L’influence dominante de ce dernier a été contestée et s’est estompée, depuis la période marquée par les grands maîtres d’œuvre du théâtre que furent Peter Brook, Giorgio Strehler ou Patrice Chéreau. Certes, au cours de ces dernières décennies, des tentatives théâtrales collectives se sont déjà produites. La plus marquante, dans les années 1970, fut un temps en France l’apanage du Théâtre du Soleil à ses débuts, avant une reprise en main d’Ariane Mnouchkine, qui tente toutefois d’entretenir l’esprit initial.

D’autres troupes ont privilégié, pour des raisons autant artistiques que politiques, ce mode de fonctionnement. Parmi elles, le Théâtre du Radeau installé par François Tanguy au Mans depuis 1977 (Ricercar, 2008 ; Passim, 2013) ou nos voisins belges du Tg Stan depuis 1989 (Anathema, 2005 ; Les Estivants, 2012 ; Scènes de la vie conjugale, 2013). Mais les références ne manquent pas, en France comme ailleurs. Du point de vue artistique, la dominante de ces engagements tient pour l’essentiel à l’appropriation collective d’une œuvre classique ou contemporaine, ou à la création d’une écriture issue d’improvisations sur le plateau privilégiant le jeu des acteurs. La volonté d’être en prise directe avec les interrogations du temps présent a aussi son importance. Ces postulats nécessitant un long travail de gestation et de recherche. Des caractéristiques que l’on retrouve au sein de compagnies affirmées. Les Possédés créés en 2002, autour de Rodolphe Dana, passent avec succès de Tchekhov (Oncle Vania, 2004) à Laurent Mauvignier (Tout mon amour, 2012) ; la compagnie D’Ores et déjà, créée elle aussi en 2002, est animée par l’acteur et metteur en scène Sylvain Creuzevault, dont les spectacles « à jamais inachevés » se révèlent organiques et conviviaux, comme en témoignent Notre terreur (2009), réflexion sur les suites de la Révolution française, Le Père Tralalère (2008), interrogation identitaire à partir d’un singulier repas familial, ou Le Capital et son singe (2014), qui revisite la pensée de Karl Marx. Dans ses déclarations, qui revêtent parfois l’aspect d’un manifeste, Creuzevault précise notamment : « Il existera une séparation entre le théâtre tel que je continue de le penser, c’est-à-dire comme art de l’acteur, entre lui, sa pratique, son écriture, et quelque singerie d’opinion d’ordre politique. »

Les Estivants, de Maxime Gorki, par la compagnie tg STAN.

Photographie : Les Estivants, de Maxime Gorki, par la compagnie tg STAN.

Créée en 1989, la compagnie anversoise tg STAN a su redonner une force inédite à l'idée de création collective. L'éclectisme des œuvres choisies, l'absence de metteur en scène, la qualité très particulière du langage – la troupe se produit en français et en flamand – contribuent... 

Crédits : T. Wouters/ TG Stan

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Parmi les autres adeptes de ce processus artistique, on repère également les spectacles des compagnies La Piccola Familia, Les Sans Cou, Les Chiens de Navarre, les collectifs In Vitro, La Vie brève ou M x M. Mais de nombreuses jeunes troupes théâtrales existantes ou en formation sont aussi partisanes de ce mode de création. À leurs côtés, sans se fondre totalement dans une organisation similaire, des responsables institutionnels s’entourent, au fil des saisons, de comédiens, artistes ou auteurs, dans le cadre des structures qu’ils dirigent, pour compenser l’impossibilité matérielle de maintenir une troupe permanente. Ce qui est aussi un autre moyen de partager le désir de communauté p [...]

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Les Estivants, de Maxime Gorki, par la compagnie tg STAN.

Les Estivants, de Maxime Gorki, par la compagnie tg STAN.
Crédits : T. Wouters/ TG Stan

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 Hamlet de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier

Hamlet de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier
Crédits : Artur Widak/ NurPhoto/ Getty Images

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La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat.

La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat.
Crédits : Elizabeth Carecchio/ Théâtre de l'Odéon

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Ça ira (1) Fin de Louis, J. Pommerat

Ça ira (1) Fin de Louis, J. Pommerat
Crédits : Elizabeth Carecchio

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Jean CHOLLET, « THÉÂTRE OCCIDENTAL - Crises et perspectives contemporaines », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theatre-occidental-crises-et-perspectives-contemporaines/