RITUEL

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L'approche fonctionnaliste

Le rituel fait classiquement référence à des séquences d'actes ordonnés et prescrits, répétitifs, « expressifs et dramatiques », à des comportements standardisés qui, à première vue, ne peuvent être expliqués en termes de rationalité (de fins et de moyens) et qui semblent donc s'appuyer sur des représentations symboliques, c'est-à-dire, au sens de R. Needham, des représentations qui « tiennent lieu d'autre chose ». Mais, comme la rationalité, toujours actualisée dans des comportements culturels, n'est pas une catégorie facile à saisir, il est parfois malaisé d'isoler l'activité rituelle comme telle (par exemple, d'isoler un repas d'une consommation cérémonielle, des ablutions d'une purification). Au début du xxe siècle, on la reliait volontiers aux domaines de la religion, de la magie et du sacré. Mais les analyses contemporaines, plus nuancées, ne prennent pas seulement en compte la présence de divinités ou d'entités inobservables. Dans les sociétés traditionnelles, le fait religieux est diffus et coextensif à l'ensemble de l'organisation sociale. Même dans les sociétés occidentales modernes, comme l'a montré Marc Augé, il ne se réduit pas aux institutions qui représentent officiellement la religion : les grands rassemblements (par exemple, sportifs) constituent de nouveaux rituels religieux qui expriment, à la façon dont l'entendait Émile Durkheim, des sentiments collectifs et grâce auxquels une société s'unifie et « prend conscience de soi » dans l'action commune et la sensation de vivre à l'unisson, emblèmes et symboles ayant pour fonction de faire perdurer les représentations collectives formées lors des « communions » d'un groupe.

Après William Robertson Smith, Durkheim a classé les phénomènes religieux en deux catégories : les croyances, ou représentations, et les rites, ou « modes d'action déterminés », la relation entre les premières et les seconds étant celle qu'on retrouve entre la « pensée » et le « mouvement ». Le critère de la religion est qu'elle distingue les choses profanes et les choses sacrées, c'est-à-dire séparées et interdites : les croyances religieuses « expriment la nature des choses sacrées » ; les « rites sont des règles de conduite qui prescrivent comment l'homme doit se comporter avec les choses sacrées ». La religion est alors un « système solidaire » de ces croyances et de ces rites, unissant tous ceux qui y adhèrent à « une même communauté morale ». Cette conception, qui devait avoir une grande influence sur les théories ultérieures du rituel, se révèle inadéquate : comme le fait remarquer J. Skorupski, l'« autel monumental » qu'est une centrale nucléaire répond aux critères durkheimiens du sacré (séparation, prescription, nécessité de purification lors du retour au « profane », etc.). De même, la typologie de Durkheim selon laquelle les rites sont soit négatifs (tabous et interdits) soit positifs (le sacrifice ; les « rites mimétiques » – la « magie homéopathique » de Frazer – ; les « rites représentatifs ou commémoratifs », tels que les cultes des ancêtres ; les « rites piaculaires », tels que les rites de deuil) mène, comme le note E. Leach, à des contradictions, en particulier à propos de la magie, « classée » dans la sphère du profane, malgré son caractère évident de « système de croyances et de rites », à la suite de la distinction établie par Frazer entre magie, science et religion.

A. Van Gennep a fait une autre tentative typologique, fondée sur des critères formels. En élaborant la très féconde notion de « rites de passage » à propos des rituels life crisis individuels (naissance, puberté, initiations, etc.) et des rituels cycliques, il a montré leur analogie formelle : tous ces rituels manifestent une structure en trois phases – séparation, liminalité, réagrégation – et marquent un changement de rôle et de statut, ou une ponctuation de la durée. Cette tentative ne répond cependant pas à la question de la raison d'être d'un appareil rituel destiné à encadrer ces « passages » ou transitions. Quant à Frazer, son assimilation des croyances et des rites a surtout servi à étayer une « histoire conjecturale » qui plaçait aux origines de la religion et du rituel les personnages du magicien et du roi divin, repérés a posteriori dans toutes les sociétés.

La réflexion sur les fonctions du rituel a été profondément marquée par Durkheim, qui, utilisant des variables à la fois psychologiques et sociologiques (les « sentiments collectifs »), y a vu des expressions symboliques de l'unité d'une société et de ses valeurs fondamentales, expressions par lesquelles les individus se représentent la société dont ils sont membres. La dimension psychologique a été bien plus nettement soulignée par B. Malinowski, qui, à propos des rituels magiques trobriandais, estimait que, dans un univers où le contrôle technique de la nature est limité, ces rituels répondent à des efforts émotionnellement très investis en vue de réaliser des « désirs puissants et irréalisables ».

C'est surtout A. R. Radcliffe-Brown, « fondateur » avec Malinowski du fonctionnalisme, qui a affirmé que le rituel ne caractérise pas seulement des actions, mais aussi des attitudes, des croyances et des objets. Tout en s'inscrivant dans la filiation de Durkheim, il s'opposait à la thèse de celui-ci sur la relation essentielle des rites avec le sacré, en considérant que certains objets sont « sacrés » en tant qu'ils sont l'objet d'« attitudes », de « relations » rituelles construites par la tradition et marquées (ce qui est plus discutable) d'un certain respect. Les objets qui ont une « valeur rituelle » et représentent le groupe (comme « les drapeaux, les rois ou les présidents ») ne sont pas n'importe lesquels, mais les plus importants dans la vie quotidienne : ainsi, dans les sociétés de chasse et de cueillette, les espèces et phénomènes naturels du totémisme. Ce sont les éléments essentiels de l'ordre social et, par là, ils engendrent une attitude rituelle et sont incorporés dans un ordre social et moral « comme élément essentiel de cet ordre ». De même que pour Malinowski, cette valeur rituelle, pour Radcliffe-Brown, se distingue de la valeur économique qui est seulement utilitaire ; elle s'attache à des objets et à des circonstances qui sont le « centre d'importants intérêts communs unissant les personnes d'une communauté, ou qui représentent symboliquement de tels objets ». Ainsi la nourriture – qui est d'une grande valeur sociale car elle constitue le lieu de l [...]

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Danse rituelle, E. S. Curtis

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Rituel de passage

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Pour citer l’article

Nicole SINDZINGRE, « RITUEL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/rituel/