PARMÉNIDE (VIe-Ve s. av. J.-C.)

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La doxa

Le hasard des transmissions a livré peu de restes de l'enseignement annoncé par la déesse comme un « arrangement trompeur de mots à moi », une doctrine vraisemblable, en laquelle ne réside aucune ferme assurance de vérité. Cette dernière partie du poème aurait contenu une cosmogonie, une cosmologie, une anthropologie et une démonologie.

Elle représente l'univers comme composé de deux étoffes (« matières » et « substances » sont à éviter comme termes tardifs) : l'une, légère, chaude et lumineuse, l'autre dense, froide et obscure. Les spécialistes s'interrogent pour savoir s'il faut les disposer par « couronnes alternées » à l'intérieur de la Sphère, ou du plus léger au plus dense à travers la série dégradée des mélanges : de l'extérieur vers l'intérieur occupé par la terre dense, le tout enveloppé pourtant du « ciel d'airain », c'est-à-dire d'une couche opaque infranchissable. Quoi qu'il en soit, il s'agit d'un univers fini, clos et plein, par opposition à l'univers pythagoricien, conçu comme un mélange de plein et de vide, et enveloppé de vide à l'infini. Chaque chose et chacun serait composé d'un mélange selon des proportions définies, instable au surplus, avec un équilibre sans cesse à rétablir. Ni l'étoffe légère ne peut être identifiée à l'esprit, ni la dense à la matière. Mieux vaut dire que l'une est lumineuse et voyante, sonore et audiante, et surtout mémorisante ; tandis que l'autre serait obscure et aveugle, silencieuse et sourde, et surtout oublieuse. À proportion du mélange, pour chacun à chaque occasion, la pensée se réalise.

Maintenant, cette composition est dite un artifice fabriqué avec des mots maladroits. S'agit-il d'une théorie « préscientifique », d'une cosmologie fabriquée parmi d'autres du même âge, suffisante pour justifier les aspects du ciel et les « effets du soleil » ? Cosmologie d'ailleurs assortie d'une réserve épistémologique qui limite la créance. Elle serait proposée pour répondre à la curiosité humaine, en lui évitant l'errance entre doctrines : entre plusieurs, la déesse donnerait celle-ci pour « vraisemblable », la meilleure pour expliquer ce qui n'est jamais que « semblance ».

Une divinité grecque n'est pas « bonne » au sens que les chrétiens donnent à ce mot. Même une déesse au nom de la Vérité reste capable de provoquer comme de dissiper l'illusion : car les deux vont ensemble. La doxa serait alors l'éclat rayonnant du monde sensible, dans lequel, au jour le jour, l'homme se croit vivre et mourir. Un fameux sophiste en nous-mêmes, inspiré d'un fameux démon, crée le décor du théâtre. Le même fameux démon découvre les machinations des coulisses, donnant à son disciple le pouvoir de tromper et de détromper : cela se fait avec la parole. À la mesure de la mémoire et de l'oubli dans son mélange, l'initié s'installe dans la sphère de vérité avec le savoir de sa stabilité, ou il erre avec les autres dans la mouvance. Mais il garde, avec le discours de l'être soigneusement revivifié, le pouvoir de reprendre l'élan et de franchir le seuil. Entre ce mythe et le mythe platonicien de la caverne se vérifie une différence : chez Parménide, le passage est brusque et se fait par la grâce des Puissances ; chez Platon, le passage est graduel et se fait par l'éducation mathématique et la raison. Cette lecture est interprétative. Tout ce qu'on peut dire de certain, c'est que ce texte difficile à entendre a donné à penser pendant deux millénaires et demi, et continue de le faire.

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Écrit par :

  • : professeur honoraire à l'université de Paris, ancien professeur à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Clémence RAMNOUX, « PARMÉNIDE (VIe-Ve s. av. J.-C.) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/parmenide/