NOTABLES

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Dans l'histoire de la France contemporaine, le terme notables désigne un groupe social et politique qui a dominé la société depuis les lendemains de la Révolution française jusqu'aux années 1880. Détenteurs d'importants capitaux fonciers soit par héritage (comme la noblesse traditionnelle), soit par investissement préférentiel (quand il s'agit de bourgeois enrichis dans le négoce et l'industrie ou bénéficiaires de la vente des biens nationaux), ces notables se sont assuré la prééminence politique et administrative sous les divers régimes, qu'ils soient plutôt parlementaires et libéraux (Restauration et monarchie de Juillet, 1814-1848, et IIIe République conservatrice, 1871-1879) ou plus ou moins autoritaires (régimes de type bonapartiste (1799-1814 et 1851-1870). La baisse de prestige progressive de ce groupe face à la bourgeoisie industrielle et financière et sa contestation politique de plus en plus forte par le courant démocratique et républicain en 1848-1851 ou à partir des années 1860 n'empêchent pas son influence de durer au-delà des années 1880 dans certaines régions ou dans certains domaines spécifiques.

Le temps des notables triomphants (1800-1848)

Napoléon, Premier consul, avait inscrit le terme dans la loi avec les listes de notabilité définies par le niveau de revenus, principalement fonciers, ouvrant l'accès aux charges administratives et politiques. Les lois électorales de la Restauration, puis de la monarchie de Juillet, reprennent le principe en modifiant les critères. Elles instaurent un compromis entre élites d'âges historiques différents et tentent une stabilisation politique autour de la grande propriété sous la Restauration et de la moyenne propriété sous la monarchie de Juillet. La noblesse peut reconquérir ainsi son influence sans que la porte soit fermée aux éléments roturiers, pourvu qu'ils se coulent dans ce moule.

Le règne des notables présente cependant deux graves faiblesses. Le principe de hiérarchisation à base foncière prend trop peu en compte la richesse mobilière issue du négoce ou de l'industrie naissante ou les revenus dérivés du travail intellectuel. Le second inconvénient du système est son étroitesse qui ouvre la possibilité des abus de position dominante dont l'histoire politique de la Restauration ou de la monarchie de Juillet est émaillée. Vers 1840, le sommet du monde des notables est occupé par 18 000 censitaires à plus de 1 000 francs, suivis de 56 000 éligibles, désignés par 250 000 électeurs payant plus de 200 francs de cens.

Apparemment, ces notables détiennent tous les leviers de commande. Pourtant, ils n'ont pas su gérer le passage en douceur vers une société démocratique de classes moyennes par compromis historique progressif avec les nouvelles couches émergentes et l'élite des classes populaires. Dans une société rurale, aux communications lentes et incertaines, à l'économie cloisonnée, les divers groupes de notables sont le principal lien social entre les régions françaises. La logique d'un tel système divise en quelque sorte l'autorité en nouvelles petites féodalités qui défendent leurs intérêts particuliers face aux grands enjeux nationaux. L'inégale proximité du pouvoir d'État introduit cependant une discrimination à l'intérieur même de la classe dirigeante selon les périodes : les vrais notables sont les plus hauts placés et les plus proches du pouvoir d'État. L'État constitue alors un moyen de domination politique sur les fractions dirigeantes qui, à un moment donné, n'ont pas la majorité de l'opinion légale pour elles. Le patronage d'État l'emporte sur le patronage local ; les postes de fonctionnaires, distribués de façon discrétionnaire en fonction des protections politiques, faussent le principe, affirmé en 1789, du mérite et de la compétence.

À deux reprises, en 1830 et à partir de 1846, la faction au pouvoir n'a pas su désamorcer la montée de l'opposition ni faire face aux crises en raison de son isolement croissant, et non perçu, par rapport au « pays réel ». Le parlementarisme en trompe-l'œil, corrigé par la pression administrative, empêche toute réforme décidée d'en haut. Admettre les demandes de l'opposition serait, pour le pouvoir, se suicider politiquement en renonçant aux fondements même de sa domination.

Le processus de contestation de l'ordre établi, dont l'aboutissement est la révolution de 1848, a été déclenché en partie par des personnalités appartenant au monde des notables déçues par son incapacité à s'ouvrir à de nouvelles couches. En effet, l'espoir d'enrichissement que François Guizot, notamment, a fait miroiter à ces classes situées aux marges immédiates du système comme solution à leur revendication politique demeure un leurre pour le plus grand nombre à cause des lois mêmes de l'économie libérale. Cependant les plus critiques sont ceux qui, par leurs fonctions ou leurs activités, demeurent en dehors de ce cercle de l'accumulation économique : la petite bourgeoisie diplômée, les petits fonctionnaires ou les membres des professions libérales, ceux qu'on appelle à l'époque les « capacités ». Le favoritisme va croissant dans la fonction publique à mesure que les équipes au pouvoir s'enracinent et bloquent la carrière de la plupart des hommes nouveaux.

Le refus d'élargir le cens aux capacités achève de démontrer aux plus aveugles la réalité de cette barrière sociale. Les capacités se sont donc mobilisées pour effacer cette dernière soit par la réforme électorale à leur seul profit, soit, plus généreusement, avec l'aide des ouvriers organisés des villes, par la lutte pour l'instauration du suffrage universel.

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Pour citer l’article

Christophe CHARLE, « NOTABLES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/notables/