NOBLESSE

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Toutes les sociétés traditionnelles, quelque niveau de civilisation qu'elles aient atteint, ont possédé leur noblesse. Mais le mot recouvre des réalités si diverses – dans le temps comme dans l'espace – qu'il n'est guère possible d'en donner une commune définition. De plus, les noblesses sont mal connues. Autant les aristocraties, qui en sont le « couronnement », ont suscité d'études – souvent fort anecdotiques – autant sont rares les recherches historiques ou sociologiques de valeur. Ce paradoxe, signalé dès 1936 par Marc Bloch, n'est pas le moindre d'une connaissance historique en pleine réévaluation. La lacune est d'autant plus surprenante que nombre de noblesses survivent, et jouent encore leur rôle dans les sociétés contemporaines. Les idéaux nobiliaires, qui ont servi des siècles durant de modèles suprêmes, marquent encore une partie des idéologies actuelles. Cette méconnaissance est liée à l'hostilité suscitée dans certains pays par ce groupe numériquement peu nombreux (en règle générale moins de 2 à 3 p. 100 de la population totale). La haine a atteint son paroxysme pendant la Révolution française de 1789 et s'est prolongée à travers tout le xixe siècle, suscitant attaques, apologies et caricatures. Il nous semble donc vain de vouloir, à l'heure actuelle, dresser un tableau comparatif des divers types de noblesse de l'histoire humaine, depuis les « biens-nés » des sociétés primitives, les Eupatrides de la Grèce antique, les samouraïs du Japon, et les noblesses européennes. Pareille entreprise serait prématurée, et, de ce fait, devrait se borner à des considérations d'un tel niveau de généralité qu'elles en perdraient beaucoup de leur intérêt. La noblesse est, sans doute, « l'une des formes et l'un des symboles de la vanité universelle » (P. Goubert). On s'en tiendra cependant ici au survol, forcément sommaire, des noblesses d'Europe occidentale depuis la fin de l'Antiquité jusqu'à nos jours.

Ce choix est d'ailleurs justifié par l'histoire linguistique. Le mot noble apparaît dans la langue « française » au xie siècle dans la Vie de saint Alexis. Dérivé du latin (nobilis, signifiant d'abord connu), c'est une création médiévale issue d'un surgeon bas-latin. Mais le fait a précédé l'apparition du terme.

L'origine : un débat d'historiens (XVIIIe-XXe s.)

Origines et justification de l'existence de la noblesse sont deux aspects d'une même question âprement débattue, entre autres au cours du grand débat idéologique du xviiie siècle. Conflits sociaux du xixe siècle, antagonismes nationaux (franco-allemand surtout) en ont avivé la virulence. Naissance, richesse, mérite : tels sont les trois termes du débat posé devant l'opinion publique, dans la période prérévolutionnaire. Mais le xviiie siècle n'a fait que développer une critique antérieure, parfois stéréotypée au point d'emprunter argumentations et expressions aux écrivains satiriques latins du Haut-Empire. Cette critique porte sur deux aspects inséparables : l'origine et l'idéologie de la noblesse. Les thèmes antagonistes sont faciles à identifier. À l'affirmation de Molière : « Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas » (Dom Juan, IV, 4) s'oppose l'adage du Traité de la Noblesse (G. E. de La Roque, 1690) : « Il y a dans les semences je ne sçay quelle force, et je ne sçay quel principe qui transmet les inclinaisons des Pères à leurs descendants » – adage que Paul Valéry dans Mauvaises Pensées raccourcit d'une manière saisissante, dans la formule : « La noblesse est une propriété mystique de la liqueur séminale. » Le deuxième élément de la controverse porte sur l'utilité sociale. De La Roque débute certes l'introduction de son Traité par l'affirmation – antérieure d'un siècle à 1789 – : « Tous les hommes sont égaux », mais il la nuance immédiatement en soulignant la nécessité des hiérarchies. C'est la pensée de Montesquieu, confondant dans ses corps intermédiaires noblesse de robe et noblesse d'épée. Le dialogue se poursuit tout le long du siècle philosophique, du Dictionnaire philosophique « portatif » de Voltaire à l'Histoire philosophique dans les deux Indes de Raynal.

Mais l'intérêt du grand public s'est rapidement porté vers des arguments plus frappants tirés de l'histoire. Se fondant sur l'utilité militaire de la noblesse, le comte de Boulainvilliers souligne que la noblesse descend des conquérants germains. La suprématie sociale se fonde donc sur le droit de conquête des valeureux guerriers, dont la « vertu » est proche de l'état de nature, sur les Gallo-Romains, descendants dégénérés d'une civilisation corrompue. Corollaire : le roi, « primus inter pares », n'est qu'un noble primitivement désigné par ses pairs, qui l'élèvent sur le pavois. L'arme ainsi trouvée se révéla vite à double tranchant. B. Chérin, G. Mably et l'abbé G. Raynal inversèrent l'argumentation, et le sort que lui firent, quelque trente années plus tard, les historiens romantiques : A. Mignet, A. Thierry, F. Guizot et A. Thiers est bien connu. Les « communes » – entendons le Tiers État – descendent sans doute des Gallo-Romains, mais ceux-ci étaient des « civilisés ». Les ancêtres de la noblesse n'ont formé « qu'une horde de sauvages, uniquement capables de détruire ». La querelle s'apaisa quelque peu avec la chute des Bourbons. Elle rebondit au cours de la deuxième moitié du xixe siècle, avivée par la guerre de 1870 : historiens allemands et français s'opposent, les premiers cherchant à prouver les origines germaniques des institutions médiévales (et donc de la noblesse), les seconds affirmant la survie des strates sociales de l'Empire romain. Troisième rebondissement : la passion raciale vient se surajouter à ces débats éteints. Utilisant quelques thèmes du comte de Gobineau, certains théoriciens du nazisme (Rosenberg et Hitler) identifièrent la Révolution de 1789 à une lutte raciale opposant le peuple, formé d'éléments raciaux inférieurs, à une noblesse « aryenne » d'origine « indo-germanique ».

Ces polémiques aboutirent du moins à une affirmation qui paradoxalement fit l'unanimité des historiens : la décadence continue de la noblesse au cours des siècles. Il est évident que, si déclin il y a, il s'est forcément opéré par paliers, et comporte des temps faibles et des temps forts. L'évolution n'est pas, non plus, identique de pays à pays, ni même de région à région. La thématique des déclins de la noblesse est à revoir. Par-delà ces polémiques, comment peut-on poser le problème des origines de la noblesse européenne ? Deux remarques préliminaires s'imposent. D'une part, la simple consultation d'une généalogie ascendante de type Kekule-Stradonitz démontre que, partant de nos jours, le nombre possible d'ancêtres théoriques dépasse, de beaucoup, la population t [...]

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Écrit par :

  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Rennes

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Pour citer l’article

Jean MEYER, « NOBLESSE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/noblesse/