MONACHISME

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Le monachisme chrétien en Orient

Comme l'Évangile, son modèle, le monachisme chrétien est un produit autochtone de l'Orient. Il est tributaire de l'émulation qui, avant lui, avait éveillé, dans la société urbaine, des vocations d'ascètes et de vierges « à domicile ». Mais c'est dans le bassin de la Méditerranée orientale que son idéal a atteint son degré extrême : vivre « moine », à la lettre « seul », dans un site inhabité.

Cet idéal intransigeant et sa vogue démesurée conduisirent le monachisme des origines à une double contradiction, qu'il dépassa. D'une part, son individualisme natif – fuite des devoirs sociaux, austérité déroutante, indépendance de fait à l'égard de tout pouvoir – lui donnait un air d'anachronisme. Alors que l'Église fixait sans appel ses structures sur le modèle de l'administration civile, il restaurait la libre inspiration de certains milieux protochrétiens. Par réaction, l'Église entreprit d'institutionnaliser ce qui était mouvement. Loin d'y perdre, le monachisme imprégna de son esprit la société chrétienne.

D'autre part, le monachisme à l'état pur n'était pas viable. Par le jeu des déterminismes psychologiques autant que grâce à la lucidité des spirituels s'élabore un monachisme intérieur, allégé de ses composantes matérielles – le désert et la compétition ascétique naïve –, au demeurant toujours disponible pour un retour au vieil idéal.

Cette capacité de résistance ne cessera de se renforcer par un attachement viscéral à la tradition, mais aussi par une analyse soutenue – en dépit de temps morts – des mécanismes de l'âme, du mystère chrétien dans son expérience directe.

Les origines

À l'encontre d'une idée familière, le monachisme ne fut pas un autre « don du Nil ». Aussi haut que l'on puisse remonter, c'est-à-dire au iiie siècle, l'existence d'anachorètes est attestée en Syrie et en Mésopotamie aussi bien que dans l'arrière-pays d'Alexandrie. Mais il revenait à l'Égypte de concevoir et d'éprouver ses modalités durables, de drainer aussi les pèlerins qui ont consigné sa légende et lui ont suscité des répliques jusqu'aux confins de l'Occident (Ligugé, 361).

Deux hommes marquent, presque en même temps, les branches maîtresses du courant. Antoine (250 env.-356), le « père des moines », en tout cas le plus notoire, consacre par son exemple les deux formes de l'anachorèse : érémitisme absolu, pratiqué à un ou deux, et érémitisme tempéré dans lequel les solitaires s'égaillent au voisinage d'un lieu de culte (pour l'eucharistie hebdomadaire) et de la retraite d'un « vieillard » ou « ancien », ainsi dénommé en raison de son expérience. Pacôme († 346), le père des cénobites, inaugure la communauté, enserrée dans une enceinte, assujettie à un régime commun de prière et de travail, soumise à un supérieur. Ses fondations foisonnent en Haute-Égypte, dans un vaste rayon autour de Thèbes. L'anachorèse fleurit dans les déserts de Basse-Égypte (Nitrie, Scété), mais aussi très loin le long du Nil.

Le monachisme égyptien, sédentaire, se propage par magnétisme plutôt que par essaimage. Si Athanase d'Alexandrie († 373), le futur biographe d'Antoine, en divulgue les pratiques dans son exil en Gaule, on fait d'ordinaire le voyage d'Occident en Orient : Rufin d'Aquilée, Jérôme, Mélanie, Cassien pour l'Occident, Basile de Césarée et Évagre du Pont pour l'Orient, parmi cent autres, se rendent en Égypte et s'en retournent – à moins qu'ils n'y restent, tel Évagre – emportant des relations libres (recueils dits de vieillards ou « apophtegmes », « histoire des moines d'Égypte », « conférences », « entretiens », etc.) qui suscitent partout des imitations.

L'anachorétisme prolifère, du vivant d'Antoine, dans la péninsule du Sinaï, stimulé par le souvenir des grands jeûneurs visionnaires Élie et Moïse. Il est attesté en Palestine (Hilarion), où le concurrencent, vers la fin du ive siècle, les couvents occidentaux de Jérusalem et de Bethléem. Mais ici, l'âge d'or, comparable à l'âge d'or égyptien, se situe sous les Euthyme (377-473) et les Sabas (439-532), avec une généralisation de la laure (variante du semi-anachorétisme) dans le désert de Jérusalem.

Jaloux de son originalité, le monde syro-mésopotamien s'adonne à un anachorétisme forcené (moines arboricoles, ou brouteurs). Il invente la retraite dans le ciel, au sommet d'une colonne, avec Syméon l'Ancien († 459), dont l'exemple suscitera des adeptes jusque sous les murs de Constantinople et dans la province d'Europe (Daniel le stylite, Luc le stylite...).

En Asie Mineure, la marche orientale, la Cappadoce, est la première touchée par des courants rivaux et contemporains. Eustathe de Sébaste préconise un régime maximaliste, teinté d'anticléricalisme ; Basile de Césarée († 379) encourage la communauté de prière, d'obéissance et de travail par des directives passées indûment à la postérité sous le nom de Règles. En même temps, le monachisme se développe dans la capitale, non sans une certaine incohérence. Peu organisé, instable, déchiré entre les particularismes provinciaux et ethniques, il ne tarde pas à s'assagir, après une phase confuse où surgissent les premiers grands couvents : Dalmatos, Rufinianes, Acémètes.

L'encadrement juridique : le monachisme byzantin

Au ve siècle, le monachisme est presque partout fortement urbanisé. Il constitue une sorte de classe immense et mal définie. Ni clerc ni vraiment laïc, le moine n'entre dans aucune catégorie. La disparate est complète : conventuels, qui casaniers, qui en proie à un prurit chronique de « pèlerinage », succédané du désert perdu ; ermites répandus dans la nature ; reclus emmurés dans une ruine ou dans la tour d'une forteresse ; stylites ; enfin, gyrovagues inquiets ou inquiétants. Cette masse, de plain-pied avec le populaire, devient redoutable quand elle prend parti. À Alexandrie, elle fournit les « troupes de choc » du patriarche dans ses menées antibyzantines ; à Constantinople, d'abord semi-arienne pour une bonne part, on la voit ensuite se commettre avec les ennemis de Jean Chrysostome. Et au «  Brigandage d'Éphèse » (449), ces troupes de moines se montrèrent particulièrement actives.

Il devint urgent pour le pouvoir de donner un statut à ce qu'on s'accordait à reconnaître comme une vocation, une expression exemplaire du christianisme. À cette tâche s'employèrent successivement le concile de Chalcédoine (451), l'empereur Justinien (527-565), les grands conciles du viie au ixe siècle (Quinisexte, 692 ; Nicée, 787 ; Constantinople, 869-870). Si [...]

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Moines du mont Athos (Grèce), vers 1930

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Bouddhisme népalais

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Écrit par :

  • : professeur au Collège de France, chaire d'étude du bouddhisme
  • : professeur émérite de philosophie indienne à l'université de Paris-Sorbonne
  • : moine bénédictin, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (IVe section)
  • : professeur de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre
  • : ancien professeur au collège philosophique et théologique de Toulouse, co-directeur de la collection Études musulmanes, collaborateur de l'Encyclopédie l'Islam
  • : docteur ès lettres, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section)

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Pour citer l’article

André BAREAU, Guy BUGAULT, Jacques DUBOIS, Henry DUMÉRY, Louis GARDET, Jean GOUILLARD, « MONACHISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/monachisme/