MORGAN MICHÈLE (1920-2016)

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« Avec ces yeux-là, vous devez voyager beaucoup et en embarquer pas mal », lui aurait dit Jean Gabin après le bout d'essai exigé par Marcel Carné pour Le Quai des brumes (1938), prélude à la plus fameuse réplique du film et de l'histoire du cinéma : « T'as de beaux yeux, tu sais ! », due à Jacques Prévert. Sur le conseil de Gabin qui a remarqué « une môme bien dans un film avec Raimu », Denise Tual, alors agent artistique de l'acteur, contacte Michèle Morgan : « Nous cherchions une fille qui ait une présence et un regard... » C'est ainsi que se constitue un couple mythique purement cinématographique, et que Michèle Morgan va incarner une des figures qui fascinera durant plusieurs décennies le public français et bien au-delà.

Avant de s'appeler Michèle Morgan, Simone Roussel est née le 29 février 1920 à Neuilly-sur-Seine. À Dieppe, où ses parents ont pris une épicerie suite à la « crise », Simone se passionne pour la danse, la gymnastique et surtout le cinéma, dévorant Ciné-Magazine, imitant, pour le plus grand plaisir de ses amies, ses idoles : Gaby Morlay, Katharine Hepburn, Joan Crawford et surtout « la Divine », Greta Garbo. À quinze ans, elle fait accidentellement de la figuration dans Mademoiselle Mozart (1935), du réalisateur et scénariste Yvan Noé, qui l'envoie au cours René Simon... La chance vient de Marc Allégret, grand découvreur de talents féminins, qui lui confie son premier vrai rôle dans Gribouille (1937), face à Raimu, suivi d'Orage, avec Charles Boyer (1938).

Le Quai des brumes fixe le personnage de Michèle Morgan : le blond très pâle des cheveux et le regard bleu clair, profond, sous le béret sombre, accompagné d'une voix sensuelle aussi prometteuse que le corps que cache et dessine à la fois le ciré noir dessiné par Coco Chanel, mais qui n'exclut jamais dignité et réserve. Malgré sa prestation, La Loi du Nord, de Jacques Feyder (1942), et Untel père et fils, de Julien Duvivier (1945), paraissent aujourd'hui bien désuets, tandis que Remorques (1941), au tournage fortement perturbé par l'invasion allemande, où elle retrouve Gabin et les dialogues de Prévert, s'avère un des plus beaux films de Jean Grémillon. Michèle Morgan s'y retrouve prisonnière d'une situation qui restera symbolique de son personnage jusqu'à Aux yeux du souvenir, de Jean Delannoy (1948) : la jeune femme qui séduit, presque, mais pas tout à fait, malgré elle, un homme marié avant de s'effacer pour laisser la place à l'épouse légitime (ici Madeleine Renaud).

Michèle Morgan dans Remorques, de J. Grémillon

Photographie : Michèle Morgan dans Remorques, de J. Grémillon

Après Le Quai des brumes, Michèle Morgan retrouve Jean Gabin et Jacques Prévert pour Remorques (1941), de Jean Grémillon. Ce film, un des plus marquants de sa carrière, va contribuer à fixer son personnage à l'écran. 

Crédits : Emmanuel Lowenthal/M.A.I.C/ BBQ_DFY/ Aurimages

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Nullement indigne, mais peu convaincante est la période américaine de l'actrice, durant l'Occupation. Un aspect inattendu et rare de son talent se révèle pourtant dans Amour et swing (Higher and Higher), de Tim Whelan (1943) : elle chante et danse fort bien, et y rencontre un crooner débutant, Frank Sinatra. Plus célèbre est le film de Michael Curtiz, Passage to Marseille (1944), sur le modèle de Casablanca, Michèle Morgan succédant à Ingrid Bergman face à Bogart. Avec moins de mordant, sans doute, mais le duo fonctionne et le charme opère.

Le retour en France de Michèle Morgan est marqué par un autre film mythique – du moins dans la filmographie de l'actrice –, La Symphonie pastorale (J. Delannoy, 1946), d'après le roman d'André Gide. Son rôle de jeune aveugle dont s'éprend un pasteur (Pierre Blanchar) lui vaut un prix d'interprétation au festival de Cannes – elle en recevra cinq autres et présidera le jury en 1971. Dans les années 1940 et 1950, l'actrice est, avec Danielle Darrieux, « la grande dame du cinéma français ». Son image est liée à ce que François Truffaut fustigera sous l'étiquette de « qualité française ». Le seul cinéaste de la Nouvelle Vague qui l' [...]

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Michèle Morgan dans Remorques, de J. Grémillon

Michèle Morgan dans Remorques, de J. Grémillon
Crédits : Emmanuel Lowenthal/M.A.I.C/ BBQ_DFY/ Aurimages

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Les Grandes Manœuvres, R. Clair

Les Grandes Manœuvres, R. Clair
Crédits : Cinétel, Filmsonor, Rizzoli Film, SECA/ Cinédis/ Diltz/ Bridgeman images

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Écrit par :

  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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DELANNOY JEAN (1908-2008)

  • Écrit par 
  • André-Charles COHEN
  •  • 1 241 mots

Lors de la première véritable édition du festival de Cannes, en 1946, la « victoire du cinéma français » fut attribuée à La Symphonie pastorale . Le film célébrait à la fois le retour de Michèle Morgan des États-Unis et le savoir-faire de son réalisateur Jean Delannoy. Disparu à l'âge de cent ans, ce metteur en scène, né en 1908 à Noisy-le-Sec, aura illustré, durant plusieurs décennies, un certai […] Lire la suite

Pour citer l’article

Joël MAGNY, « MORGAN MICHÈLE - (1920-2016) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/michele-morgan/