RÉUNION ÎLE DE LA

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Coulée de lave du piton de la Fournaise, île de la Réunion

Coulée de lave du piton de la Fournaise, île de la Réunion
Crédits : M. Lachenal

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La Réunion [France] : carte physique

La Réunion [France] : carte physique
Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Case créole, île de la Réunion

Case créole, île de la Réunion
Crédits : S. Calado

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Cultures des lentilles de Cilaos, île de la Réunion

Cultures des lentilles de Cilaos, île de la Réunion
Crédits : M. Lachenal

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L'île de La Réunion, située dans le sud-ouest de l'océan Indien, à 800 kilomètres de Madagascar, fait partie, avec l'île Maurice et l'île Rodrigues, de l'archipel des Mascareignes. La Réunion est une île volcanique, en forme d'ellipse de 207 kilomètres de circonférence, d'une superficie de 2 512 kilomètres carrés, avec deux sommets, le piton des Neiges (3 069 mètres) et le piton de la Fournaise (2 632 mètres). Ancienne colonie française, l'île de La Réunion, autrefois nommée île Bourbon est, depuis 2003, un département-région d'outre-mer (D.R.O.M.).

Coulée de lave du piton de la Fournaise, île de la Réunion

Coulée de lave du piton de la Fournaise, île de la Réunion

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Entre océan Indien et piton de la Fournaise, la route nationale près de Tremblet (dans le sud-est de l'île) sillonne au milieu des coulées de lave qui, après l'éruption du volcan en avril 2007, avaient déferlé sur la route avant de plonger dans la mer. 

Crédits : M. Lachenal

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Entre les continuités d'une colonie qui a aboli l'esclavage en 1848 et les évolutions nées avec la loi de départementalisation du 19 mars 1946, on peut se demander si l'histoire du xxe siècle ne commence pas, à La Réunion, avec cette dernière date et la nouvelle phase qui s'engage dès lors. Certes, la départementalisation, forme originale de décolonisation, n'est alors qu'une déclaration de principe, quelques articles législatifs approuvés à l'unanimité par l'Assemblée constituante, et il faut attendre plusieurs années pour que cet engagement s'affirme et que La Réunion devienne réellement un département français. Mais durant les quatre dernières décennies du xxe siècle, elle passe du statut de colonie à celui de département puis de région. Ces mutations à la fois institutionnelles, politiques, économiques et sociales ont modelé le développement de l'île. Au début du xxie siècle, ce département français de l'océan Indien s'inscrit également dans le cadre européen en tant que région ultrapériphérique de l'Union, tout en développant une dynamique de coopération avec son environnement régional (sud-ouest de l'océan Indien, Afrique du Sud, Afrique de l'Est, Inde...).

La Réunion [France] : carte physique

La Réunion [France] : carte physique

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Carte physique de La Réunion [France]. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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—  Yvan COMBEAU

Géographie

Île tropicale exiguë, avec une saison des pluies, cyclonique, de novembre à mai, et une saison sèche, La Réunion est marquée par le volcanisme et la montagne. Ces particularités physiques ainsi que l'histoire de l'île ont construit l'espace réunionnais dans une dialectique Hauts (mi-pentes et montagne) et Bas (espace littoral), en faveur de ces derniers. Découverte au xvie siècle, l'île, appelée Mascarin puis Bourbon, devient une colonie française de peuplement puis de production de café et surtout de canne à sucre. Obtenant le statut de département en 1946, La Réunion va connaître de profonds changements qui vont bouleverser ses paysages, sa société, son économie et sa culture. Malgré d'importantes améliorations, notamment dans le niveau de vie et les équipements, elle doit faire face à des problèmes tels que l'accroissement démographique, le chômage et une saturation des espaces. L'agriculture, longtemps seule activité productive, est aujourd'hui relayée par le tourisme, et ce sont les services marchands qui stimulent, depuis le début des années 1990, l'activité économique réunionnaise.

De la colonie au département

Il n'existe pas de systèmes traditionnels précoloniaux à La Réunion ; c'est une colonie sui generis qui s'est mise en place pour l'usage de la métropole. Escale pour les bateaux de la Compagnie française des Indes orientales, l'île devient, après 1715, avec la culture du café, une colonie de production et d'exportation, entrant ainsi dans le cycle de l'économie de plantation. La décision de Bertrand François Mahé de La Bourdonnais, gouverneur des Mascareignes de 1735 à 1746, de faire de la future île Maurice la base commerciale et stratégique de l'établissement français, va ramener La Réunion au rang de réservoir de main-d'œuvre et de produits agricoles. Aucune culture ne s'imposant, le territoire de l'île s'est adapté pour répondre à la fois à la demande d'exportation et de ravitaillement local, égrenant un chapelet d'exploitations le long du littoral au vent, à l'est, et de la côte sous le vent, à l'ouest, et limitant les cultures sur les terres d'altitude. Il est vrai que 40 p. 100 du territoire ne possède pas de conditions très favorables à l'agriculture du fait des basses températures de la saison sèche, d'une pluviométrie forte et d'une faible accessibilité, notamment pour les cirques et leurs îlets (plateaux de faible superficie, morcelés par le réseau dense de profondes ravines aux versants raides). L'île a ainsi oscillé entre une monoculture spéculative et une culture diversifiée. La « mise en sucre », entre 1815 et 1860, de l'île Bourbon a été spectaculaire, en inscrivant territorialement la canne dans les zones basses − « l'anneau sucrier » de l'est au sud − et en faisant de cette culture une composante essentielle de l'économie, de la société et des évolutions techniques. Si la production caféière a été imposée par la métropole, le sucre a été un choix agro-industriel qui a transformé à la fois les territoires et les relations sociales. De véritables stratégies de réseaux familiaux ont abouti à la création de sociétés dont les riches demeures d'habitation devenaient le centre d'un univers mis en valeur par soixante-dix mille esclaves (estimations de 1830) amenés du Mozambique et de Madagascar. L'abolition de l'esclavage en 1848 a entraîné un nombre important de désertions dans les plantations, qui ont été comblées par l'arrivée d'engagés venus d'Inde et de Chine. Ces derniers ont permis une augmentation rapide de la population – 179 189 habitants en 1860 − et le développement d'une société pluriethnique. En marge des plantations, les petits propriétaires blancs migrèrent vers l'intérieur des terres pour y pratiquer une économie de subsistance. À partir de 1860, la baisse des cours, le borer (pou blanc), les cyclones dévastateurs et les épidémies (peste, choléra, grippe) conduisirent au déclin du sucre. La Réunion se lança alors dans une politique de restructuration de la filière en laissant une couronne sucrière lâche et en développant de nouvelles cultures d'exportation telles que la vanille et, sur les pentes du sud et de l'ouest, le géranium, fondant ainsi matériellement, économiquement et socialement le dualisme Hauts-Bas. En 1946, l'économie réunionnaise avait les structures et présentait tous les aspects du sous-développement, la transition démographique, notamment, était à peine entamée. Face aux grands propriétaires terriens, les colons et les petits propriétaires étaient démunis (ils représentaient 61 p. 100 du secteur agricole et n'exploitaient que 4,7 p. 100 du sol). La classe moyenne émergeait à peine, les Chinois et les Musulmans organisaient la sphère commerciale. L'essentiel de la population vivait dans des cases, sans hygiène et dans un sous-équipement total (sans eau courante ni électricité).

Case créole, île de la Réunion

Case créole, île de la Réunion

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Case créole nichée dans la végétation luxuriante de la côte est de l'île (près de Sainte-Rose). Souvent peintes avec des couleurs vives, les cases constituent un élément fondamental du patrimoine culturel réunionnais. 

Crédits : S. Calado

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Départementalisation, régionalisation et intégration européenne

En mars 1946, La Réunion devient un département français et bénéficie, surtout après 1960, de l'État-providence. Dès lors, les conditions sanitaires de la population s'améliorent, notamment grâce à la lutte contre le paludisme et, sur le plan économique, à la redynamisation de la culture sucrière. La crise des productions agricoles traditionnelles et la montée du chômage débouchent sur une véritable politique de « départementalisation économique ». De 1970 à 1995, les dépenses de l'État consacrées à La Réunion passent de 645 millions à 14 427 millions de francs, dont 80 p. 100 sont attribués aux seuls frais de personnel (salaires des fonctionnaires). Cela représente au total 35 p. 100 du P.I.B. Depuis 1968, le sucre est intégré dans la politique européenne et les prix sont garantis, grâce à l'extension du Fonds européen d'orientation et de garantie agricole. L'île émarge aux différents fonds, notamment le Fonds européen de développement régional dès sa création en 1975, le Fonds social européen, et son appartenance à l'Union européenne en tant que région ultrapériphérique depuis 1989 lui permet de bénéficier d'interventions destinées à promouvoir le développement et l'ajustement des régions en retard (elle a obtenu 3,4 milliards d'euros de 2000 à 2006). Les municipalités des vingt-quatre communes de La Réunion, étendues et peuplées, sont les plus importants employeurs (11 p. 100 de la population active) et leurs investissements représentent près de 6 p. 100 des 12 milliards d'euros du P.I.B. (2005). Le département et, depuis 1983, la région mobilisent près de 600 millions d'euros pour les dépenses d'aide sociale (le revenu minimum d'insertion et le revenu minimum d'activité concernent toujours 25 p. 100 de la population), les transports, la construction des lycées et la formation.

L'économie se porte bien, tant au niveau de la croissance, près de 5 p. 100 par an, que des créations d'emplois (3 500 emplois/an depuis les années 1990). Mais le chômage qui touche 30 p. 100 de la population, l'illettrisme qui concerne plus de 100 000 personnes témoignent des carences du système. La Réunion, avec 793 000 habitants (janv. 2007), continue à connaître une forte croissance démographique liée à l'accroissement naturel et à un mouvement d'immigration vers cette terre devenue attractive depuis le début des années 1990. Si les besoins en équipements et en logements stimulent la construction, le chantier de la route des Tamarins reliant Saint-Denis à Saint-Pierre par l'ouest et les Hauts (ouverture en 2009) donne un coup de fouet au secteur des travaux publics, qui devrait poursuivre son développement avec les travaux du tram-train (en 2012) et de la nouvelle route du littoral (en 2020). La consommation étant le principal moteur de la croissance, le commerce est une des clés de l'emploi, et représente, en 2007, un tiers des salariés du secteur marchand. L'agriculture a opéré une grande mutation, mais la filière canne-sucre-rhum reste dominante autant en termes d'utilisation du sol (50 p. 100 de la surface agricole utile), d'exportations (132 millions d'euros en 2005), d'emplois (15 000 emplois directs) que d'identification du territoire. De nouvelles activités se sont développées, liées notamment à l'industrie d'import-substitution, dominée par l'agroalimentaire (47 p. 100 des 1 576 millions d'euros de chiffre d'affaires de l'industrie en 2003), et aux entreprises artisanales qui représentent 37 p. 100 des entreprises réunionnaises. Si les orientations économiques et sociales ont permis une augmentation de 68 p. 100 des effectifs des services marchands depuis les années 1990, le tourisme est devenu l'un des piliers de la réussite économique depuis les années 1980. En 2005, 410 000 touristes, dont 80 p. 100 de métropolitains, ont dépensé 308 millions d'euros. Mais la crise sanitaire liée au chikungunya (maladie développée par la piqûre de moustique) a, en 2006, fait retomber l'euphorie (278 000 arrivées, 224 millions d'euros) et a porté un brutal coup d'arrêt à cette activité.

La départementalisation puis la régionalisation, associées au développement économique et social, à la rareté des terres, aux besoins d'équipements, ont conduit à forger un espace de plus en plus déséquilibré. Les Hauts restent la zone périphérique avec seulement 20 p. 100 de la population et 10 p. 100 des entreprises. La conurbation Sainte-Marie - Saint-Denis - le Port - Saint-Paul, dans le nord-ouest, regroupe 40 p. 100 de la population et 50 p. 100 des emplois de services : elle est le centre décisionnel. Pendant que l'est reste sous l'emprise de la canne à sucre, vingt-cinq kilomètres de sable blanc et un lagon consacrent l'ouest comme région balnéaire et résidentielle. Le sud, riche région agricole, accueille 35 p. 100 de la population. S'il est bien doté en centres urbains (Saint-Pierre, Saint-Louis, Le Tampon) et en zones d'activités, les autorités politiques soulignent son retard en équipements. Pour protéger les espaces naturels et agricoles, avoir un aménagement équilibré, densifier les agglomérations et structurer les bourgs ruraux, un schéma d'aménagement régional a été mis en place en 1995, auquel il a été ajouté une exigence de développement durable pour le parc national − créé en mars 2007 −, zone protégée qui couvre 40 p. 100 du territoire.

Sur un petit territoire îlien, dont seulement la moitié est disponible pour les activités humaines, il s'agit de résoudre des problèmes de gestion des déchets, de déplacements internes, de risques naturels, en adéquation avec un développement économique et une valorisation du Réunionnais.

—  Guy FONTAINE

L'héritage colonial

Dès le début du xvie siècle, l'île figure sur la carte marine de Cantino sous le nom de Dina Margabin (« île de l'ouest »). Elle apparaît ensuite sur une carte datée de 1518 sous le nom de Santa Apollonia (référence probable à un débarquement le jour de Sainte-Apolline). Mais ce n'est qu'en 1638 que l'équipage du vaisseau dieppois le Saint-Alexis pose pied sur l'île. L'année 1642 marque ainsi la prise de possession, par la France, de l'île qui devient l'île Bourbon. Pendant plus d'un siècle, d'autres débarquements ont lieu (portugais, hollandais, britanniques) et plusieurs noms sont donnés à l'île, dont celui de Mascareignes, qui comprend également Maurice et Rodrigues. Les premiers habitants sont des mutins déportés de Madagascar. Ils arrivent à Bourbon entre 1646 et 1669.

La véritable colonisation commence dans la seconde moitié du xviie siècle, avec la Compagnie française des Indes orientales et les projets de Colbert. L'archipel des Mascareignes devient une escale précieuse sur la route des Indes. Il s'agit alors d'intensifier le commerce et donc de s'implanter. En 1663, Louis Payen et dix esclaves malgaches s'installent sur l'île ; ils sont les premiers habitants à y rester. En 1665, sous la conduite d'Étienne Regnault, envoyé de Colbert qui devient le premier gouverneur de l'île (1665-1671), vingt colons débarquent, suivis de deux cents autres. Le gouverneur devient le personnage central de la colonie, et notamment Bertrand François Mahé, comte de La Bourdonnais, gouverneur de 1735 à 1746. En 1738, ce dernier prend une décision aux conséquences durables − qui soulève, actuellement, le débat sur l'existence ou non de deux départements : il transfère la capitale de Saint-Paul à Saint-Denis. Au regard des richesses potentielles, des espaces et des côtes, l'île Bourbon devient le grenier de la métropole, tandis que l'île de France (actuelle île Maurice) en est le port de guerre et de commerce. À Bourbon, le café connaît alors son âge d'or, même si la monarchie espère beaucoup des épices (girofle, muscade) introduites par l'intendant Pierre Poivre (1719-1786). Les terres à cultiver sont distribuées par des arrêtés royaux aux colons blancs d'origine française. Ces concessions s'étendent, selon l'expression, « du battant des lames au sommet des montagnes ». Cette expansion économique s'accompagne d'un développement du commerce des esclaves. L'édit de décembre 1723, qui s'inspire du Code noir (1685), fait de l'esclave l'équivalent d'un meuble, en ce qu'il ne peut rien posséder en propre, n'a aucune responsabilité civile, le maître répondant de ses actes. La population esclave croît considérablement au cours du xviiie siècle, passant de 268 adultes en 1708, à 4 500 en 1736 et à 23 000 en 1779.

Parallèlement à l'aggravation des conditions de vie des esclaves, la seconde moitié du xviiie et le début du xixe siècle voient l'augmentation de la population, le manque de terres qui en découle et les partages de celles-ci liés aux successions. On assiste ainsi à l'appauvrissement progressif d'une part croissante de la population blanche et aux migrations des « Petits Blancs » (petits propriétaires blancs appauvris) vers les terres des Hauts de l'île.

Pendant la Révolution française, dès juillet 1790, le pouvoir est aux mains de l'Assemblée coloniale dirigée par les planteurs bourbonnais. La Convention décide de rebaptiser, le 19 mars 1793, l'île Bourbon du nom de La Réunion. L'abolition de l'esclavage, décrétée le 16 pluviôse an II (le 4 février 1794), est toutefois refusée par les représentants de l'Assemblée coloniale réunionnaise, en accord avec ceux de l'île de France. En juillet 1796, les deux commissaires du Directoire, chargés de mettre en application le décret, sont renvoyés vers la France. Avec l'ère napoléonienne, La Réunion change une nouvelle fois, mais seulement pour quelques années, de nom et devient l'île Bonaparte. S'ensuit une décennie de guerres avec la Grande-Bretagne entre Rodrigues, l'île de France et l'île Bonaparte. En 1810, quatre mille Anglais débarquent à Saint-Denis, faisant capituler les forces françaises. L'île reprend le nom de Bourbon et devient une possession britannique jusqu'à l'avènement de Louis XVIII et de la Restauration en 1814. L'île est alors rétrocédée à la France.

Au cours du xixe siècle, la colonie connaît de remarquables évolutions. Sous la IIe République, l'île retrouve (définitivement) le nom de La Réunion, et surtout, le décret d'abolition de l'esclavage est voté le 27 avril 1848. Le commissaire de la République Sarda-Garriga est alors envoyé à La Réunion et, le 20 décembre 1848, est proclamée l'abolition. La Réunion comptait alors 103 000 habitants dont 62 000 esclaves. Par ailleurs, le xixe siècle marque aussi le développement de la monoculture de la canne à sucre. La prospérité de l'île, liée à l'exportation du sucre, s'observe particulièrement dans les années 1850-1860. Les paysages gardent toujours l'empreinte de ces usines sucrières. Deux constructions notamment témoignent de ce boom économique : l'inauguration, en 1882, du chemin de fer, plus connu sous le nom de « petit train » qui relie l'est (Saint-Benoît) au sud (Saint-Pierre) sur 125 kilomètres ; et la fin, en 1884, de la construction du port des Galets (dans le nord-ouest). Elles répondent à la préoccupation, toujours d'actualité, concernant l'organisation de la circulation des hommes et des marchandises dans l'île.

Avec l'avènement de la IIIe République, l'élite de La Réunion participe au renouveau de la vie politique nationale en exprimant sa volonté d'une politique assimilatrice. Le député républicain François de Mahy, ministre de l'Agriculture puis de la Marine et des Colonies dans les années 1880, revendique l'idée d'une île permettant d'aller coloniser vers Madagascar avec, comme objectif, l'implantation française à Madagascar − effective en 1896 − et le concept de La Réunion comme une petite France dans l'océan Indien. Au début du xxe siècle, l'institution scolaire et tout particulièrement le lycée colonial de Saint-Denis connaissent les mêmes accents nationalistes que ceux qui résonnent en métropole. Lors de la Première Guerre mondiale, plusieurs milliers de jeunes Réunionnais sont mobilisés et envoyés sur les fronts du nord de la France. Trois mille d'entre eux meurent sur les champs de bataille. L'entre-deux-guerres se caractérise par une croissance continue de la population (230 000 habitants en 1941, contre 190 000 en 1931), un sensible redressement de l'économie (après la crise sucrière du début du xxe siècle) et une grande activité politique, déjà marquée par des campagnes électorales très violentes et des pratiques frauduleuses. Le débat sur l'évolution du statut de la colonie à celui de département mobilise, à la fin des années 1930, une partie de l'opinion publique, de nombreuses organisations, comme la Ligue des droits de l'homme, et des syndicats, notamment celui des instituteurs.

Cependant, la question de la départementalisation est mise entre parenthèses avec la déclaration de guerre en septembre 1939 et l'installation du gouvernement de Vichy en 1940. Ce sont deux années de guerre, de blocus, de privations, durant lesquelles la révolution nationale tente de s'imposer. Mais la question resurgit dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que La Réunion est exsangue économiquement, moralement et démographiquement (la mortalité infantile atteint 145 p. 1 000).

Les mutations de la départementalisation

En 1946, alors que l'empire colonial français se fissure, La Réunion devient, le 19 mars, dans la continuité de ses revendications d'avant-guerre, le 87e département français. Cette victoire électorale est étroitement liée à l'action des députés réunionnais Léon de Lepervanche et Raymond Vergès, tous deux membres du Parti communiste français. Pourtant, avec l'instauration de la IVe République, les évolutions vont être lentes, les retards dans l'application de la loi vont s'accumuler. Les réformes et les changements se font attendre, et La Réunion demeure un département oublié qui, par ailleurs, subit de plein fouet un violent cyclone en janvier 1948 (165 morts). Le département n'est pas une priorité pour le gouvernement français qui, entre 1946 et 1958, repousse la concrétisation de la départementalisation, sous le prétexte du coût trop élevé des mesures sociales et de la mise à égalité entre la métropole et les « vieilles colonies ».

Le contexte du début des années 1960, marqué par l'instauration de la Ve République – avec l'élection de Michel Debré comme député de La Réunion – et par les décolonisations, est un tournant car il oblige l'État à prendre conscience de l'existence de l'île. La départementalisation est ainsi une forme originale de décolonisation intra-française. Plusieurs événements, tels que la Constitution de la Ve République en 1958, le voyage du général de Gaulle dans l'île en 1959 avec un message volontariste pour l'outre-mer, l'indépendance de Madagascar en 1960, participent à cette reconnaissance. Ainsi, les années 1960 voient le début d'un léger décollage économique et de transformations profondes dans la société. La Réunion connaît une succession de grands chantiers qui modèlent ses paysages, comme la construction, entre 1956 et 1963, de la route sur le littoral qui relie Saint-Denis à La Possession et, plus généralement, l'amélioration du réseau routier (bitumage, routes départementales et communales, route des plaines entre Saint-Pierre et Saint-Benoît) avec, pour conséquence, la suppression du « Petit train » et l'augmentation du parc automobile (en 1959, 3 540 automobiles et, en 1965, 14 110). Un autre chantier gigantesque est l'électrification du sud et de l'ouest de l'île avec l'inauguration, en 1968, du barrage de Takamaka. Ces travaux doivent assurer le développement de la production annuelle d'électricité, qui passe de 12 millions de KWh en 1959 à plus de 100 millions en 1971. Par ailleurs, plusieurs autres réalisations ont lieu au cours des années 1960 et 1970, comme l'ouverture de la centrale hydroélectrique de Langevin, la modernisation du port des Galets, l'agrandissement de la piste de l'aéroport de Gillot, etc. Le fret aérien est en forte augmentation (277 tonnes en 1957 et 2 900 tonnes en 1969), tout comme le nombre de passagers.

Les années 1960-1970 sont également riches en débats et en confrontations politiques sur la question du statut de l'île (départementalisation ou autonomie) alimentés par deux figures emblématiques : Michel Debré et Paul Vergès. Le premier, ancien Premier ministre, député en 1963, est un défenseur de la départementalisation ; le second, fondateur du Parti communiste réunionnais (P.C.R.) en 1959, est favorable à l'autonomie de l'île. Toutefois, l'élection présidentielle de 1981 modifie les formes de la vie politique, en rompant avec cette bipolarisation. Elle ouvre une nouvelle phase politique qui s'inscrit désormais dans le cadre de la décentralisation et de la régionalisation.

D.R.O.M. et région ultrapériphérique

En 1982, la loi de décentralisation crée, à côté du Conseil général, le Conseil régional. Cette réforme augmente la marge de manœuvre des exécutifs locaux. Elle reçoit l'appui des socialistes, du P.C.R., mais aussi d'une partie de la droite favorable à la régionalisation. La Réunion prend également sa place, en 1992, dans l'ensemble des régions ultrapériphériques de l'Europe et bénéficie dès lors d'importants crédits de la part de l'Union européenne (U.E.). Le traité d'Amsterdam du 2 octobre 1997 donne à ces régions des crédits spécifiques pour leur développement économique. L'U.E. reconnaît ainsi leurs particularités et la nécessité de compenser des handicaps structurels liés à leur éloignement géographique. La Réunion conjugue, enfin, une troisième dimension. Dans l'environnement du sud-ouest de l'océan Indien, elle mène une politique de coopération et de co-développement avec Madagascar, Maurice, les Seychelles et les Comores, réunies au sein de la Commission de l'océan Indien (C.O.I., créée en 1984). La Réunion y occupe une position originale, voix de la France et de l'Europe.

Dans le cadre de ce triple rattachement (Océan Indien-France-Europe), l'île connaît une phase de stabilité politique. Signe de son nouveau visage, 2006 a été l'année de la commémoration des soixante ans du département, mais aussi de la reconnaissance et de l'acceptation des potentialités de la départementalisation. Dans ce contexte, la vie politique réunionnaise repose sur deux piliers : le Conseil général, qui s'appuie sur une majorité de droite (U.M.P., avec Nassimah Dindar comme présidente depuis avril 2004), et le Conseil régional (présidé par Paul Vergès depuis 1998) dont la majorité repose sur l'Alliance (coalition regroupant le P.C.R. et plusieurs formations de gauche).

Au début du xxie siècle, entre défis et enjeux, l'île de La Réunion doit faire face aux problèmes sociaux (avec un taux de chômage de 24,5 p. 100 en 2008), aux questions de son développement (agriculture, tourisme, techniques de l'information et des communications, etc.), aux crises sanitaires (épidémie de chikungunya en 2005-2006) et aux conséquences des bouleversements liés au réchauffement climatique. Dans la foulée du mouvement social qui a touché les Antilles à partir de janvier 2009, un collectif contre la vie chère, composé de syndicats, d'associations et de partis politiques, se met en place en mars. Il réclame notamment la baisse des taxes sur les produits de première nécessité et les carburants, ainsi que le relèvement des bas salaires et des minima sociaux.

Cultures des lentilles de Cilaos, île de la Réunion

Cultures des lentilles de Cilaos, île de la Réunion

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La culture des lentilles, pratiquée à la main depuis le XIXe siècle sur les hauteurs du cirque naturel de Cilaos, et plus particulièrement à Îlet à Cordes, est devenue une véritable tradition. 

Crédits : M. Lachenal

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La Réunion entre aussi dans ce siècle au rythme de vastes chantiers (route des Tamarins, tram-train et route du littoral) qui ont des effets sur les paysages, les déplacements, l'économie et l'emploi. Ils traduisent à la fois un haut niveau de technicité dans le sud-ouest de l'océan Indien et l'affirmation d'un développement dans le cadre d'un partenariat et d'un financement Région-France-Europe.

—  Yvan COMBEAU

Bibliographie

Atlas de La Réunion, Université de La Réunion-I.N.S.E.E., Réunion, 2003

W. Bertile, La Réunion. Atlas thématique et régional, éd. A.G.M., Saint-Denis, 1987 ; La Réunion, département français d'outre-mer et région européenne ultrapériphérique, 2 vol., Océan Éditions, La Réunion, 2006

S. Chane-Kune, La Réunion n'est plus une île, L'Harmattan, Paris, 2000 (1re éd. 1996)

Y. Combeau, L'Île de La Réunion pendant le quinquennat (2002-2007), Éditions Océan, La Réunion, 2007 ; L'Île de La Réunion : une décolonisation française (1942-1946), ibid., 2006

P. Eve, Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage, L'Harmattan, 2000 (1re éd. 1992)

S. Fuma, Une colonie île à sucre. L'économie de La Réunion au XIXe siècle, Éditions Océan, 1989

C. Lavaux, Du Battant des lames au sommet des montagnes, éd. Cormoran, Paris, 1998

E. Maestri dir., 1946 : La Réunion département. Regards sur La Réunion contemporaine, L'Harmattan, Paris, 1997

D. Vaxelaire, Le Grand Livre de l'histoire de La Réunion, 2 vol., éd. Orphie, Saint-Denis de La Réunion, 2004.

Écrit par :

  • : professeur des Universités en histoire contemporaine, université de La Réunion
  • : professeur en géographie, doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines, université de La Réunion

Classification


Autres références

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  • Écrit par 
  • Claude HANNOUN, 
  • Jean-François SALUZZO
  •  • 1 865 mots

Dans le chapitre « L'épidémie de chikungunya à la Réunion »  : […] Le chikungunya, qui a sévi en 2005-2006 dans l'île de la Réunion, entre dans le groupe des fièvres tropicales longtemps confondues avec la dengue. Cette maladie est due à un virus de la famille des Togaviridae , transmis par les moustiques du genre Aedes . Le virus est présent en Asie et en Afrique, où il circule selon des modalités complexes, av […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/arbovirus/#i_38259

CHIKUNGUNYA

  • Écrit par 
  • Gabriel GACHELIN
  •  • 2 199 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Le vecteur Aedes »  : […] Sans vecteur dans lequel il se multiplie, le virus ne peut être transmis. On ne connaît pas en effet – sauf lors des transfusions sanguines – de transmission non vectorielle du CHIKV. La biologie et la génétique du vecteur, ainsi que la plus ou moins grande capacité du virus à y proliférer, sont essentielles pour comprendre tant la survenue des épi […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/chikungunya/#i_38259

LÉLÉ GRANMOUN (1930-2004)

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 183 mots

Un des maîtres du maloya réunionnais. Le mayola, à la fois chant et danse, est une sorte de blues gai au rythme ternaire ; il serait issu d'une musique de tambours accompagnant un rituel funéraire malgache appelé service (« sevis malgas » ou « sevis kabars »). Musique des esclaves puis des exclus, symbole de la culture créole, le mayola est inte […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/granmoun-lele/#i_38259

MASCAREIGNES ARCHIPEL DES

  • Écrit par 
  • Marie-Christine AUBIN
  •  • 251 mots

L'archipel des Mascareignes est situé dans l'océan Indien, à l'est de Madagascar ; il était connu des Arabes, mais c'est le navigateur portugais Pedro do Mascarenhas qui le fit connaître à l'Europe dans la première moitié du xvi e siècle. Il groupe l'île de la Réunion ou île Bourbon (55 0 de longitude est et 21 0 de latitude sud), l'île Maurice, […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/archipel-des-mascareignes/#i_38259

OUTRE-MER FRANCE D'

  • Écrit par 
  • Jean-Christophe GAY
  •  • 6 567 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Des territoires éparpillés et inégalement peuplés »  : […] Sur les 12 millions de kilomètres carrés de l’empire colonial français de l’entre-deux-guerres, il n’en reste plus que le centième, dispersé dans les trois grands océans et dans les deux hémisphères (cf. carte ). Les trois départements français d’Amérique, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, ainsi que les petites collectivités de Saint-Mart […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/outre-mer-france-d/#i_38259

PITON DE LA FOURNAISE

  • Écrit par 
  • Andrea DI MURO
  •  • 2 558 mots
  •  • 7 médias

Le piton de la Fournaise (2 632 m) est le volcan le plus récent (530 000 ans) de l'île de La Réunion. L'île de La Réunion est située à environ 800 kilomètres à l'est de Madagascar, par 21 0 5' de latitude sud et 55 0 30' de longitude est, et à 200 kilomètres à l'ouest - sud-ouest de l'île Maurice. Seul volcan actif de l'île, le piton de la Fournais […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/piton-de-la-fournaise/#i_38259

SAINT-DENIS, La Réunion

  • Écrit par 
  • Guy FONTAINE
  •  • 343 mots
  •  • 1 média

Saint-Denis, la plus grande ville de l'outre-mer français, avec 146 489 habitants (2013) sur 3 500 hectares, est aussi la capitale de l'île de La Réunion (chef-lieu du département) et une « capitale régionale » du fait de son fort pouvoir de commandement sur l'ensemble des agglomérations. Située au nord de l'île, sur un cône de déjection inondable […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/saint-denis-la-reunion/#i_38259

Voir aussi

Pour citer l’article

Yvan COMBEAU, Guy FONTAINE, « RÉUNION ÎLE DE LA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 avril 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/ile-de-la-reunion/