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Les « noms de commodité »

Le cas le plus clair, le cas limite pourrait-on dire, de distinction entre personnalité empirique, et personnalité esthétique est celui de l'artiste appelé « Maître de... », c'est-à-dire du dénominateur commun conféré à un groupe d'œuvres réunies d'après des caractéristiques de style et attribuées à un artiste dont le nom est inconnu, mais qui, pour en permettre la classification, est appelé « Maître de la Madone X », « Maître de la Crucifixion Y », etc. On assiste alors à une véritable scission entre les deux individualités, l'individualité esthétique qui est connue, et l'individualité empirique que l'on ignore ; cette dernière condition se rencontre également dans d'autres disciplines (on peut mentionner par exemple le cas du Pseudo-Denys en histoire des religions), mais, dans l'histoire de l'art, elle se présente avec une fréquence infiniment plus grande.

Le dernier volume du grand répertoire des artistes, le Künstler-Lexikon de Thieme et Becker, est exclusivement consacré aux noms inventés par commodité (Notnamen) pour désigner des artistes anonymes. Et si l'on confronte cet ouvrage avec les quelques pages consacrées aux maîtres anonymes par le Künster-Lexikon de G. K. Nagler (Munich, 1835 et suiv.), on verra combien leur nombre a augmenté en un siècle. Wilhelm von Bode, qui fut durant de longues années le directeur et l'animateur des musées de Berlin, raconte dans les pages de l'Archivio storico dell'arte (III, 1890, p. 192 sqq.) qu'il attribuait un tableau à un maître analogue mais non identique à Boccacio Boccaccino, il propose d'appeler cet auteur anonyme « Pseudo-Boccaccino », et il explique : « Dans notre Allemagne, où les documents sur les anciens artistes sont si peu nombreux, où les archives malheureusement ne furent pas à cet égard suffisamment consultées, et où dans les œuvres d'art ne se trouve qu'exceptionnellement le nom d'un maître, on a dû avoir recours, pour l'histoire de l'ancien art pictural allemand, à un expédient : grouper les peintures selon leurs particularités, et donner à chacun de ces groupes, qui révèlent une individualité, un nom emprunté soit à une œuvre d'une importance spéciale, soit au lieu où elle se trouve, ou à un caractère propre à l'artiste. De cette façon, nous pouvons parler d'un « Maître de la mort de Marie », d'un « Maître des demi-figures de Femmes », d'un « Maître de Saint-Séverin », d'un « Maître de Lyversberg », etc. Parmi ceux-ci se trouvent des peintres qui doivent être comptés parmi les meilleurs artistes de l'Allemagne, et qui ont laissé de nombreuses œuvres. »

L'adoption de « nom de commodité » pour les artistes anonymes est un usage qui s'est généralisé au xixe siècle, mais ses origines sont beaucoup plus anciennes. Le point de départ est constitué par ces œuvres anonymes, en particulier des gravures, signées d'un monogramme qui reste indéchiffrable du fait qu'il ne correspond de façon certaine à aucun nom d'artiste connu ; il s'agit d'œuvres créées par des maîtres dont on ignore la biographie, dont on ne connaît que les initiales. Ainsi apparaît la première scission entre la personnalité empirique, qui demeure inconnue, et la personnalité artistique, qui est révélée par les œuvres. La seconde étape est constituée par ces œuvres anonymes dans lesquelles un motif de décoration est régulièrement répété, au point de jouer le rôle d'emblème, de servir de signature ou de monogramme. Au xviie siècle déjà, des maîtres anonymes sont désignés par le nom d'emblèmes particuliers. Au xviiie siècle, cet usage se répand, surtout dans le domaine de la gravure, sur lequel s'étaient portés les premiers grands efforts de classement systématique, depuis l'approximative Idée générale d'une collection complète d'estampes (Leipzig-Vienne, 1771) de Carl Heinrich von Heineken, jusqu'aux vingt et un volumes fondamentaux du Peintre-Graveur (Vienne, 1803-1821) de Adam Bartsch. Un premier répertoire des maîtres anonymes indiqués sous le nom d'emblèmes particuliers se trouve dans l'Enciclopedia metodico-critica ragionata delle Belle Arti (Parme, 1819 sqq.) de l'abbé Pietro Zani. L'introduction décrit la méthode : « Nous avons quelques peintures et de nombreuses gravures qui sont marquées d'un rébus ou d'un logogriphe, placé seul ou parfois accompagné de quelques lettres initiales ; d'autres sont marquées d'un seul chiffre accompagné également [...]

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Pour citer l’article

Enrico CASTELNUOVO, « ART (L'art et son objet) - L'attribution », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-l-art-et-son-objet-l-attribution/