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WARBURG ABY (1866-1929)

Selon la légende familiale, Aby Warburg, premier né d'une fratrie de sept enfants et héritier d'une dynastie bancaire installée à Hambourg depuis le xvie siècle, scella son destin à l'âge de treize ans, lorsqu'il céda son droit d'aînesse à son cadet Max contre la promesse que celui-ci lui achèterait, sa vie durant, tous les livres qu'il voudrait. Aby Warburg allait ainsi constituer, selon des principes de classement entièrement originaux, une immense bibliothèque qui compterait à sa mort, en 1929, plus de cinquante mille volumes. Aujourd'hui installée à Londres, où elle déménagea en 1933 au moment de l'avènement du nazisme, d'abord rattachée au Courtauld Institute puis à l'université de Londres, elle reste, à l'échelle internationale, un des hauts lieux des études en histoire de l'art.

Le détour hopi

En 1903, lors d'une fête de famille, Max se livrait à une imitation de son aîné, le représentant assis à son bureau, écrivant une étude sur la coutume des Médicis de porter des chaussettes blanches à pois bleus et l'expliquant par l'influence flamande. Le pseudo-Aby finissait par déclarer que son texte serait si dense et si complexe que personne ne le comprendrait jamais. Sur un mode moins facétieux, on trouve ici l'image que la postérité a retenue d'Aby Warburg, celle d'un spécialiste érudit de la Renaissance italienne, dont il avait acquis une connaissance intime au cours de ses longs séjours à Florence. Comptent parmi ses disciples des chercheurs aussi prestigieux que Fritz Saxl, Edgar Wind ou Erwin Panofsky, fondateurs de l'iconologie moderne, c'est-à-dire d'une analyse des œuvres d'art conçues comme des configurations de savoir.

Cependant, la mise en évidence récente d'un épisode longtemps négligé qu'Ernst Gombrich, dans la biographie magistrale qu'il a consacrée à Warburg en 1970, considérait comme une parenthèse, permet de jeter un éclairage nouveau sur la personnalité et la pensée de l'historien de l'art. Après avoir fait des études d'histoire, d'histoire de l'art et de psychologie à Bonn (1886-1888) et suivi l'enseignement de Hubert Janitschek (1889), il publie en 1893 une étude consacrée à La Naissance de Vénus et au Printemps de Sandro Botticelli, dans laquelle il s'interroge sur la réappropriation de l'Antiquité par les artistes de la Renaissance italienne. Puis durant l'hiver 1895-1896, à l'occasion du mariage à New York de son frère cadet Paul avec une héritière de la banque Solomon, il entreprend à la suite de rencontres avec les anthropologues de la Smithsonian Institution, à Washington, un périple de plusieurs mois dans les territoires indiens de l'Ouest américain. Après avoir visité dans le Colorado les célèbres Cliff Dwellings, les ruines des villages anasazis accrochés dans les falaises de la Mesa Verde, il assiste à une série de danses rituelles dans les pueblos zuñis du Nouveau-Mexique, puis plus à l'Ouest, dans les villages hopis de la Black Mesa, au milieu du désert de l'Arizona. De ce voyage, qu'il décrivait comme un antidote à ce qu'il nomme, peut-être en référence à Bernard Berenson, l'« histoire de l'art esthétisante », Warburg va ramener un ensemble d'objets usuels ou votifs (poteries, vanneries, poupées kachinas...) qu'il donne au musée ethnographique de Hambourg. À son retour, il prononça trois conférences devant des sociétés d'ethnographie et de photographie allemandes (son voyage est contemporain à la fois de la naissance de l'ethnologie amérindienne, marquée notamment par les travaux de Franz Boas, et de la naissance de la photographie amateur) avant de retourner, de manière apparemment définitive, à ses études florentines.

Le geste de l'universitaire partant visiter[...]

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ABY WARBURG ET L'IMAGE EN MOUVEMENT (P.-A. Michaud)

    • Écrit par Claire BRUNET
    • 1 275 mots

    L'ouvrage de Philippe-Alain Michaud Aby Warburg et l'image en mouvement (Macula, 1998), préfacé par Georges Didi-Huberman, propose en guise d'introduction une chronologie où se déploient d'emblée, comme autant de brèves remarques, la singularité du personnage, la diversité de ses intérêts,...

  • ESSAIS FLORENTINS, Aby Warburg - Fiche de lecture

    • Écrit par Martine VASSELIN
    • 1 207 mots
    • 1 média

    Descendant d'une très vieille famille de banquiers juifs de Hambourg, Aby Warburg (1866-1929) est une figure aussi remarquable qu'influente de l'avant-guerre et de la république de Weimar. Un accord passé avec ses frères, qui reprirent la firme paternelle, lui permit de se consacrer à ses recherches,...

  • LE RITUEL DU SERPENT (A. Warburg)

    • Écrit par François-René MARTIN
    • 898 mots

    Réfléchir aujourd'hui sur les fondements de l'histoire de l'art conduit nécessairement à lire et relire Aby Warburg (1866-1929). Son œuvre difficile, multiforme, éclatée, fut longtemps placée dans l'ombre de celle d'un autre historien de génie, Erwin Panofsky. Surtout,...

  • ART (Le discours sur l'art) - L'histoire de l'art

    • Écrit par André CHASTEL
    • 4 725 mots
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    ...des figures symboliques de la cathédrale. Appliquant la même méthode aux ouvrages profanes de la Renaissance que l'on n'interrogeait guère à cet égard, Aby Warburg démontra la cohérence du programme astrologique qui commande les fresques du palais Schifanoia à Ferrare (1912). Ainsi commençait à être ébranlée...
  • ART (Le discours sur l'art) - Iconologie

    • Écrit par Jan BIALOSTOCKI
    • 4 355 mots
    Pour W.S. Heckscher l'iconologie comme méthode est née en 1912. Cette année-là, en effet,Aby Warburg présenta au Congrès international d'histoire de l'art à Rome un rapport qui fit sensation sur les fresques peintes par Francesco Cossa et ses collaborateurs au palais Schifanoia de Ferrare....
  • DIDI-HUBERMAN GEORGES (1953- )

    • Écrit par Maud HAGELSTEIN
    • 1 113 mots

    Georges Didi-Huberman est né en 1953 à Saint-Étienne. Philosophe et historien de l'art, il enseigne depuis 1990 à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris. Avec plus d'une trentaine de livres publiés depuis 1982, il est l'un des théoriciens de l'image...

  • GOMBRICH ERNST HANS (1909-2001)

    • Écrit par Maurice BROCK, Universalis
    • 1 609 mots
    ...Ernst Kris), et le confronte aux polémiques, lourdes de conséquences politiques, sur l'historicisme. Dès 1936, il rejoint en tant qu'enseignant à Londres l'Institut Warburg, qu'il dirigera de 1959 à 1976. En 1970, il publiera également un livre consacré à son prédécesseur : Aby Warburg....
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