TROUBADOURS ET TROUVÈRES

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La forme poétique que Roger Dragonetti appela le « grand chant courtois » se constitua dans la France occitane durant la première moitié du xiie siècle. À partir de 1150-1180, elle fut progressivement adoptée dans la plupart des nations occidentales. Son dynamisme initial et ses tendances originales se maintinrent avec une remarquable cohérence jusque vers 1300 ; par la suite, diverses transformations en affectèrent les structures ; l'élan retomba, tandis que des besoins expressifs inconnus jusqu'alors se faisaient jour à travers une esthétique d'ores et déjà dépassée. Dans cette évolution, Pétrarque en Italie, puis ses imitateurs à travers l'Europe, Guillaume de Machaut en France marquent au xive siècle le point de non-retour.

Les poètes auxquels nous devons le grand chant courtois sont désignés dans les différentes langues par des termes spécifiques qui, en occitan, en français, en italien, en espagnol, sont dérivés des verbes trobar, trovar, trouver, et renvoient à l'invention musicale (du latin médiéval tropare, « composer des tropes ») ; en allemand, Minnesänger se réfère au chant. La nature essentiellement musicale de cette poésie est par là revendiquée. Le mot occitan canso, chanson, fut sans doute forgé pour en désigner expressément les œuvres, ainsi que vers qui suggère un mouvement de retour mélodique. La plus grave altération que subit cette poésie au xive siècle fut d'ailleurs l'abandon de son caractère musical. Néanmoins, et en dépit d'une opinion répandue mais erronée, c'est par sa musicalité propre, beaucoup plus que par ses thèmes, que le grand chant courtois a très profondément marqué, à l'aube de la civilisation européenne, notre sensibilité poétique.

Les troubadours

C'est chez les poètes occitans, les troubadours, que l'on saisit le mieux ce qui fait le propre du grand chant courtois. Non seulement ils en furent les créateurs, mais ils fournirent (indirectement, ou de façon personnelle, à l'occasion de leurs voyages) des modèles à ceux qui, partout ailleurs, les suivirent et parfois les imitèrent d'assez près.

Nous connaissons les noms d'environ 460 troubadours qui vécurent entre 1100 et 1350 ; nous possédons plus de 2 500 chansons. De plusieurs poètes, nous n'avons que le nom, et plusieurs chansons sont anonymes ; beaucoup, d'attribution douteuse. Enfin, bien des datations demeurent hypothétiques. Une première description du grand chant courtois exige ainsi qu'on le considère comme un fait collectif et global. Son histoire embrasse, en Occitanie, de huit à dix générations humaines. De la première, deux noms nous sont parvenus : celui de l'un des plus grands seigneurs de ce temps, le duc d'Aquitaine Guillaume IX, qui résidait à Poitiers, et celui de l'un de ses vassaux, le vicomte limousin de Ventadour, Eble. Onze chansons qui nous sont demeurées témoignent de l'œuvre du premier ; de l'autre, ne reste rien. Du moins est-il assuré que, aux alentours de 1100, une poésie chantée, presque totalement originale par rapport aux traditions antérieures – savantes ou populaires –, était en voie de constitution rapide dans les terroirs du Poitou et du Limousin. Le legs, pourtant mince, de Guillaume IX permet d'en discerner déjà les premières étapes, qui menèrent de chansons assez frustes, inspirées par l'existence de chevaliers hommes de guerre, à un art très subtil, clos sur lui-même, un peu à la manière dont alors les cours de l'aristocratie féodale tendaient, partout en Occident, à se constituer autour du Maître.

La seconde génération atteste une extension à tout le Sud-Ouest : Cercamon et Marcabru (sobriquets suggérant qu'ils furent chanteurs errants) sont gascons ; leur contemporain Jaufré Rudel est prince de Blaye, en Bordelais. Avec les troisième et quatrième générations, le grand chant courtois atteint sa maturité et réalise entre les éléments de sa forme une harmonie qui ne sera plus remise en question. C'est alors, entre 1160 et 1210, le demi-siècle des Bernart Marti, Bernart de Ventadour, Guiraut de Bornelh, Peire Vidal, Arnaut Daniel, Raimbaut de Miraval et bien d'autres ; puis viendront tous ceux dont le chant retentit durant les tristes années de la conquête française (la « croisade des albigeois »), jusqu'au Narbonnais Guiraut Riquier, vers 1280, surnommé « le dernier des troubadours »..., ce qui est faux, puisque vers 1350 encore un groupe de poètes toulousains, réuni en Consistoire du gai savoir, coucha par écrit les règles d'un art auquel il croyait encore : ces Leys d'amors témoignent de l'extrême rigidité à laquelle était parvenue une poésie qui, certes, avait toujours été difficile, mais qui originellement s'était voulue pure spontanéité dans la création de ses formes.

Au cours de ces deux siècles, plusieurs femmes – les trobairitz – firent œuvre poétique, dont quelques noms ou surnoms nous sont parvenus : ainsi une comtesse de Die, ou de nobles dames comme Na Castelloza. En dépit du préjugé qui dicta certaines recherches, il ne paraît pas que leur féminité ait en quoi que ce soit marqué leur pratique poétique, ni particularisé les règles communes. L'existence de ces poétesses et la réputation dont jouirent certaines d'entre elles soulignent plutôt l'ambiguïté thématique de cette poésie.

La croisade des albigeois, menée par les rois de France ou leurs lieutenants (comme Simon de Montfort) dans les fiefs méridionaux durant près d'un demi-siècle, provoqua, dans les traditions de la poésie troubadouresque, une rupture dont elle ne se remit jamais. Les effets s'en marquèrent aussitôt de trois manières : appauvrissement des cours seigneuriales qui entretenaient les poètes, et déplacement progressif de leur art vers les milieux bourgeois urbains ; importance grandissante des thèmes politiques (pro- ou antifrançais) et, surtout, religieux, sinon mystiques, dans la chanson ; enfin, émigration de nombreux troubadours vers l'Espagne et vers l'Italie (ainsi, à la cour des marquis d'Este). Avant la fin du xiiie siècle, des poètes originaires de ces pays composent en occitan des chansons de pur style courtois : ainsi, Sordel, de Mantoue.

Les origines

Il est à peine croyable qu'une forme poétique aussi élaborée que celle des premiers troubadours n'ait pas eu d'antécédents. Les spécialistes se sont livrés sur ce point à des recherches dont le moins qu'on puisse dire est que leurs résultats concordent mal. Il y a beau temps qu'ont été écartées les hypothèses romantiq [...]

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  • : ancien professeur aux universités d'Amsterdam, de Paris-VII, de Montréal

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Pour citer l’article

Paul ZUMTHOR, « TROUBADOURS ET TROUVÈRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/troubadours-et-trouveres/