THÉÂTRE OCCIDENTALLa dramaturgie

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Questionnements contemporains

C'est dans le sillage des tournées du Berliner Ensemble que la fonction de dramaturge, née en Allemagne avec Lessing et devenue courante dans les pays socialistes, s'est généralisée à toute l'Europe. Ainsi les premiers dramaturges français, comme Michel Bataillon, ont-ils été d'obédience brechtienne. Mais l'histoire de la dramaturgie, désormais conçue comme une activité qui se distingue à la fois de l'écriture et de la mise en scène, est aussi celle de son dévoiement. Dans les théâtres d'Europe de l'Est, rappelle Antoine Vitez, le dramaturge était devenu un « commis à l'idéologie » chargé, en un geste contraire au projet brechtien d'une pédagogie ouverte, de « contrôler » le sens de la représentation. À ce type de dramaturge s'oppose le rôle de « confident du metteur en scène et de son travail » qu'entend aujourd'hui jouer François Regnault, ou l'« état d'esprit » que Bernard Dort associait à une fonction qu'il a exercée au Théâtre national de Strasbourg : « La dramaturgie est un état d'esprit. Une pratique transversale. » C'est alors tout le champ du théâtre qu'est appelé à traverser un tel état d'esprit dramaturgique.

Du moderne au contemporain

La crise du drame qui marque l'émergence de la modernité au théâtre est peut-être d'abord crise de la fable. De ce point de vue, tout se passe comme si le drame n'avait eu de cesse, depuis la fin du xixe siècle, de sortir de la peau d'un « bel animal » où on a voulu l'enfermer dès l'origine. Aristote compare en effet le muthos à un « être vivant » dont « la beauté réside dans l'étendue et dans l'ordonnance ». Cette image, empruntée à la biologie, s'inscrit dans une analyse pragmatique de « l'étendue » de la pièce de théâtre, limitée de manière à pouvoir être suivie par le spectateur, et implique une conception de la fable comme totalité ordonnée. Surtout, la métaphore du « bel animal » inaugure un paradigme organiciste essentiel à la dramaturgie occidentale : devenue unité d'action à l'époque classique, cette image originelle a tout à la fois accompagné et contraint le développement du drame.

Subvertir la dramaturgie classique, ou plutôt ce qu'on en retient, c'est dès lors intervenir en ce lieu métaphorique où s'élabore une conception organiciste de la pièce de théâtre. Aussi Jean-Pierre Sarrazac oppose-t-il au « bel animal » de la Poétique « l'étrange bête, moitié chaton, moitié agneau » que décrit Kafka dans « Un croisement ou un hybride ». Cette créature chimérique offre l'image d'une dramaturgie dont le développement, à l'époque moderne et contemporaine, obéit moins à un modèle classique de composition qu'à une hybridation des formes. Le renouvellement qu'a engendré la crise du drame témoignait d'une influence libératrice du roman sur le théâtre, annonciatrice d'un principe d'« épicisation » dont Brecht a proposé la formulation théorique. Contre la « pièce bien faite », ultime avatar du « bel animal » aristotélicien, les écritures contemporaines les plus inventives mettent en question l'idée même de composition. Devenue montage d'archives dans un « théâtre documentaire » que Peter Weiss (L'Instruction, 1965) conçoit dans la lignée des spectacles de Piscator, fondée sur une juxtaposition de fragments narratifs et dramatiques chez Heiner Müller (Hamlet-Machine, 1977), la dramaturgie procède désormais selon une logique de décomposition.

La fable introuvable

L'émergence, sur la scène contemporaine, de textes de théâtre de plus en plus fragmentés approfondit la mise en question d'une fable encore centrale dans la dramaturgie brechtienne, où elle implique un point de vue sur le monde. C'est un tel point de vue qui pourrait aujourd'hui faire défaut, conséquence de l'abandon des « grands récits fédérateurs » dont Jean-François Lyotard fait l'une des caractéristiques du postmodernisme. En l'absence de récit commun assez fort pour s'imposer à une société, la dramaturgie entérinerait une impossibilité de raconter autrement que de manière fragmentaire. De Oh les beaux jours (1963) de Beckett à Minetti (1976) de Bernhard ou à Pour un oui ou pour un non (1982) de Sarraute, la fable semble devenue introuvable. À un metteur en scène tenté de seulement « faire entendre » de tels textes, le dramaturge pourrait toutefois rappeler une remarque de Koltès qui semble valoir pour tout texte se pro [...]

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  • : professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'université de Paris-X-Nanterre
  • : maître de conférences en études théâtrales à l'université de Paris-III

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Pour citer l’article

Christian BIET, Hélène KUNTZ, « THÉÂTRE OCCIDENTAL - La dramaturgie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theatre-occidental-la-dramaturgie/