SONATE

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Il existe peu de termes, dans le vocabulaire musical, dont le sens reste aussi ambigu, malgré plusieurs siècles d'usage, que celui de sonate. À l'origine, le mot « sonate » désignait une pièce instrumentale destinée à être jouée par des instruments à archet (cordes frottées), et, par son titre, ce genre de pièce s'opposait à la toccata, qui était destinée à être jouée (touchée) sur un instrument à clavier, et à la cantate, qui devait être chantée. Mais peu à peu, et en même temps que se précisait, dans la conscience musicale européenne, la notion de musique pure (absolute Musik), la sonate devint une sorte de principe de composition musicale, un ensemble de systèmes d'architecture sonore au-delà de la simple écriture (tout comme, dans la littérature, la syntaxe est au-delà de la grammaire), un schème formel servant de trame à une quantité énorme d'œuvres très diverses. C'est en ce sens que l'on se mit à parler de la forme sonate, indépendamment de la nature des instruments qui étaient utilisés et indépendamment de leur nombre. C'est ainsi que la symphonie est une sonate pour l'orchestre, le quatuor à cordes une sonate pour quatre instruments et que, depuis Domenico Scarlatti, la sonate est écrite aussi pour les instruments à clavier ; le terme « toccata » étant peu à peu réservé à des pièces plus courtes, caractéristiques de la virtuosité de l'instrument, et à la forme beaucoup plus libre.

Fondée essentiellement sur l'utilisation de deux thèmes (bithématisme), la forme sonate qui apparaît vers le milieu du xviiie siècle et à laquelle on s'accorde généralement à reconnaître une paternité qui serait celle des fils de Jean-Sébastien Bach (ce qui n'est que partiellement vrai) devait régner sur toute la musique jusqu'à nos jours. Dérivée de la suite, elle garde de cette dernière l'alternance de mouvements vifs et de mouvements lents. Une forme dite d'école se fixe alors en trois mouvements (vif-lent-vif), auxquels on ajoute, entre la partie lente et le final, un menuet, puis, plus tard, un scherzo. Mais cette forme d'école, académique, n'est employée qu'exceptionnellement par les grands musiciens qui, respectant son esprit, donnent libre cours à leur imagination. On peut dire que le point culminant de cette imagination créatrice est atteint par Beethoven, ce qui fit dire à Berlioz : « Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour mesurer le développement de notre intelligence musicale. » C'est Liszt qui, le premier, dans sa Sonate pour piano en si mineur (1852-1853), parvint à faire, en un seul mouvement, une synthèse des trois mouvements très différenciés qui constituaient les sonates traditionnelles. Depuis lors, cette forme, devenue d'une extrême ductilité sans rien perdre de sa solidité, imprègne la musique à tel point qu'il peut être dit, sans que cela soit forcément une boutade, qu'il était difficile, jusqu'à une époque récente, d'écrire une œuvre musicale qui ne participe pas, de plus ou moins loin, de la forme sonate.

Les origines

C'est au début du xviie siècle, alors que commence à se développer une musique purement instrumentale, que l'on voit apparaître la dénomination de canzon da sonare ou canzon sonata pour des pièces destinées à être exécutées par des instruments sans le recours à la voix humaine. Salomone Rossi et Giovanni Gabrieli emploient, respectivement en 1613 et 1615, les titres de Varie Sonate et Canzoni e sonate. En fait, les discussions purement musicologiques ne sont pas terminées en ce qui concerne l'origine de l'usage du mot « sonate » pour désigner des œuvres pour instruments à vent ou à archet. Ce que l'on sait, c'est que les premières sonates en trio datent de 1613 et de 1615 (Salomone Rossi et Tarquinio Merula). À cette époque, un certain type instrumental se fixe provisoirement (deux violons et une basse continue), type qui devait être utilisé par un très grand nombre de musiciens italiens. Mais les premières sonates pour violon seul apparaissent sous le titre de sinfonia (Biagio Marini). Les compositeurs allemands, de leur côté, pratiquaient les parties (partita), suite de morceaux de danse et, à partir de la seconde moitié du xviie siècle, les font volontiers précéder d'une sinfonia ou d'une sonata, le premier terme étant plutôt réservé à une écriture homophone, qui se présente sous forme d'accords et dont le caractère est plus harmonique que contrapuntique. Vers 1670, la suite commence à être formée de plusieurs mouvements dont plus aucun n'est un air de danse, et elle s'introduit ainsi en Italie. Une distinction s'établit alors entre la sonate italienne, dans laquelle figure généralement un mouvement fugué (sonata da chiesa), et la suite d'airs de danse qui prend le titre de sonata da camera. Lorsque François Couperin introduisit la suite dans la musique française, il prit soin de franciser le terme et écrivit des « sonades ». Johann Kuhnau (1660-1722) fut le premier à abandonner le terme de toccata pour des pièces écrites pour instruments à clavier et à adopter celui de sonate. Quant à Domenico Scarlatti, il désigne ainsi des pièces courtes, isolées, écrites pour le clavecin. Avant donc que la forme sonate se constitue solidement, on assiste à une sorte de conquête linguistique du mot lui-même, ce dernier désignant des œuvres fort différentes les unes des autres.

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Écrit par :

  • : professeur de composition au Conservatoire national supérieur de musique de Paris

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Pour citer l’article

Michel PHILIPPOT, « SONATE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sonate/