ROMAN SENTIMENTAL

En 2015, tandis que 12 p. 100 des Français se déclarent lecteurs de romans sentimentaux (Les Français et la lecture, mars 2015), Marc Levy est l’auteur français contemporain le plus lu dans le monde (sondage Opinionway, 18 mars 2015). Roman à l’eau de rose, littérature sentimentale, romance : voici autant de manières de caractériser des fictions qui ont pour intrigue centrale une relation amoureuse connaissant une fin heureuse. Ce genre, largement lu et apprécié, n’en demeure pas moins « un mauvais genre », ignoré, voire méprisé, par les médias et la critique. Il vaut pourtant la peine de décrire sans préjugés cette production, à travers son histoire, ses formes et sa réception auprès des lecteurs.

Une littérature populaire

Le xixe siècle est marqué par la formidable expansion de la presse et des technologies de la communication. La production s’accélère dans tous les secteurs de la culture : la musique, les spectacles, bientôt le cinéma. Un public de nouveaux lecteurs émerge. L’Angleterre est un des premiers pays à faire du livre un objet destiné au grand public. Publié en 1740, Pamela, ou la Vertu récompensée de Samuel Richardson, roman d'amour à succès, est un des premiers best-sellers, avec cinq éditions imprimées en onze mois. De son côté, Jane Austen est considérée comme l'un des précurseurs du genre avec Orgueil et Préjugés, paru en 1813. En France, l’apparition du roman-feuilleton à partir de 1840 marque la naissance du roman populaire. Le roman sentimental se développe dans le dernier quart du xixe siècle, lorsque l’Église s’alarme du goût du peuple alphabétisé pour la lecture de romans. Elle choisit alors de l’encadrer. Les feuilletons issus des périodiques tels que Les Veillées des chaumières ou Le Petit Écho de la mode proposent alors un roman d’amour qui élève l’âme et l’esprit. M. Maryan a ainsi écrit plus de quatre-vingt-dix-sept romans d’éducation. Toujours optimistes, ces ouvrages préparent les jeunes filles au mariage.

Le roman sentimental connaît un large développement après la Première Guerre mondiale. Les principaux éditeurs en sont Joseph Ferenczi, Jules Tallandier et Jules Rouff. Ils produisent de multiples collections de petits romans : petits par le format, la pagination et le coût modique. Jusque dans les années 1980, la Librairie Jules Tallandier restera un des éditeurs majeurs dans ce domaine. Elle va codifier la littérature sentimentale, destinée à exprimer une vision enchantée de l’existence. Les Delly, pseudonyme des frère et sœur Frédéric et Jeanne-Marie Petitjean, sont des auteurs emblématiques du genre. Leurs romans proposent des féeries détachées de toute actualité ou modernité. La foi sincère et l’honnêteté y sont systématiquement récompensées. Max du Veuzit, pseudonyme d’Alphonsine Vavasseur, dont la production compte aussi des millions de lecteurs, mêle à la trame sentimentale de l’aventure et du mystère et contribue à ancrer ses personnages dans une certaine réalité sociale. Si Tallandier publie des « romans qu’on peut mettre entre toutes les mains », comme l’indique le catalogue de l’éditeur, il existe dans la presse féminine populaire (Nous Deux, Femme d’aujourd’hui, Intimité, etc.) une abondante production de romans d’amour, parfois mis en scène et en images, comme dans le roman-photo. À partir de ces magazines sont publiés des séries et des numéros spéciaux.

Le secteur va se transformer à la fin des années 1970 avec l’arrivée en Europe de l’éditeur canadien Harlequin, une société créée en 1949 par Richard Bonnycastle, avocat, négociant en fourrures et imprimeur. En 1957, Harlequin devient le distributeur nord-américain de la firme anglaise Mills & Boon. Spécialiste du roman sentimental, cet éditeur vend chaque semaine ses livres à deux pence dans les librairies et chez les marchands de journaux. Réalisant le potentiel économique d’une telle production, Richard Bonnycastle rachète Mills & Boon en 1971. Son nouveau directeur, W. Lawrence Heisey, applique les méthodes de vente des produits de consommation à l’industrie du livre : il fait réaliser des études de marché sur les publics ; il joue de l’effet de marque avec des collections thématiques et place les livres dans les supermarchés ; il supprime les retours et donc la gestion des stocks, investit dans la publicité et met en place un système d’abonnement. Grâce à ce système de marketing très performant, Harlequin devient un éditeur international et incontournable : il se vend un Harlequin dans le monde toutes les quatre secondes. Quant à la trame des romans, elle continue d’évoluer dans un cadre moral très éloigné de l’émancipation féminine en cours.

C’est en 1972 que la romance moderne est lancée avec le livre de Kathleen Woodiwiss, Quand l’ouragan s’apaise. Ce récit d’un genre nouveau met en scène des héros que l’on surnomme bodice-rippers (« déchireurs de corsage »). Il obtient un succès planétaire avec plus de deux millions d’exemplaires vendus. Les contenus de la romance se renouvellent. Les auteurs américains investissent ce genre, telles Nora Roberts ou Janet Dailey. Jayne Ann Castle Krentz est l'auteur de plus de cent vingt romans écrits sous des pseudonymes différents (Jayne Taylor, Jayne Castle, Jayne Bentley, Amanda Glass, Stephanie James et Amanda Quick). Barbara Cartland demeure un personnage incontournable. Elle est l'auteur de plus de sept cents romans et le total de ses ventes dépasserait un milliard d'exemplaires. En 1980 est fondée l’association R.W.A. qui a pour objectif de « promouvoir les intérêts professionnels des carrières des écrivains de romances ». Elle rassemble plus 10 000 adhérents.

Une promesse de bonheur

En littérature, un genre renvoie à un ensemble de textes définis par des thèmes et des caractéristiques formelles communs. Des éléments, trames narratives ou protagonistes sont institués comme des marques de la série. Le schéma du roman sentimental est précisément cadré : il raconte une relation amoureuse depuis la naissance du sentiment jusqu'à l’aboutissement heureux, une fin positive qui le distingue du roman d’amour. L’histoire se concentre autour d'un couple, les autres personnages ayant rang d’alliés ou d’ennemis. Le récit se construit en trois temps. Tout d’abord, la rencontre, souvent un coup de foudre réciproque. Elle permet de préciser d’où viennent les personnages, quelle est leur situation, leur état d’esprit et leurs aspirations. Deuxième temps, la lutte contre tous les obstacles qui se dressent sur le chemin de l’amour. Les épreuves peuvent avoir des causes internes ou externes : bouleversements historiques, parents hostiles, malentendus entre les partenaires, manigances d'un rival, distance sociale entre les amants. Les actions s’enchaînent rapidement. Ces rebondissements font la force du roman. Le dernier temps se conclut par la réalisation du bonheur.

Le roman sentimental, un genre très codifié

Le roman sentimental, un genre très codifié

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Chaque roman sentimental décrit un absolu, la passion amoureuse, avec ses multiples obstacles et ses moments de grâce. D'où le recours à des archétypes qui nous placent hors du temps, dans un univers proche de la féerie, voire du roman noir. Pour symboliser l'histoire à venir, la ... 

Crédits : Éditions Bragelonne

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Si le genre est codifié, il est aussi extrêmement segmenté, afin de s’adapter à un lectorat aux attentes variées en ce qui concerne le type d’intrigue, les thèmes et les héros. Tout l’art de la série est d’assurer au lecteur-consommateur le bonheur attendu, tout en lui apportant le zeste de nouveauté qui stimulera son intérêt. Le dialogue avec les lectrices est permanent, et de nouvelles collections sont régulièrement testées. Le roman sentimental se divise donc en de multiples sous-genres.

La romance contemporaine propose des romans d’auteurs, souvent imprimés en grand format. La reconnaissance de l’auteur n’est pas seulement liée à ses qualités d’écriture, mais elle est aussi corrélée à la quantité de romans vendus. Marc Levy (33 millions d’exemplaires vendus dans le monde), Guillaume Musso (22 millions d’exemplaires) écrivent surtout des romans du point de vue masculin, une façon d’aborder l’histoire qui plaît.

La romance historique a débuté par The Black Moth (1921) de Georgette Heyer, avec pour contexte la régence anglaise (1811-1820), qui est aussi celui des romans de Jane Austen. Presque toutes les périodes peuvent être sources d’inspiration, l’époque victorienne demeurant la plus prisée. Avec les séries Catherine et Marianne, Juliette Benzoni se situe elle aussi dans le sillage de la romance historique.

La romance à suspense s’inspire d’une trame policière. Elle commence avec Mary Stewart vers 1955. L’héroïne connaît un grave danger et collabore avec un homme, souvent un policier, qui l'aide à résoudre le mystère à l’origine du récit.

La romance paranormale intègre des éléments surnaturels. Elle peut s’inspirer de la fantasy et de ses mondes imaginaires, ou de la bit-lit avec ses vampires et loups-garous.

La chick-lit ou « littérature de poulette » est née de deux succès. En 1995, Helen Fielding tenait une rubrique dans The Independent qui relatait les aventures de la trentenaire célibataire Bridget Jones. Aux États-Unis, Candace Bushnell écrivait pour The New York Observer une chronique, « Sex and The City ». Ces articles sont devenus des romans et ont suscité de nombreuses imitations avec une constante : des héroïnes cocasses à la recherche d’un homme idéal.

Le young adult ou new adult vise les 15-30 ans avec des narrations poignantes, où l’entrée dans le monde adulte sert de thème central. Sherry Thomas, qui a reçu le Rita Award de la meilleure romance en 2009, développe des récits historiques sur la recherche d’identité, un sujet récurrent du young adult.

La romance érotique connaît un regain d’intérêt depuis la sortie en 2012 de Cinquante Nuances de Grey, d’E. L. James. Le pionnier en est l’éditeur britannique Virgin Books, avec sa collection Black Lace en 1993. En France, l’éditeur J’ai lu a lancé en 2005 la collection Passion intense et Harlequin, en 2008, la collection Spicy.

D’autres sous-genres existent comme la romance médicale, militaire, multiculturelle. En France, la romance religieuse n’a pas trouvé son public alors qu’elle représente 7 p. 100 des publications aux États-Unis.

En France, en 2014, trois éditeurs, Harlequin, J’ai lu et Milady, publient l’essentiel de la production, soit 3 300 titres. Elle représente 2,4 p. 100 des ventes de livres. Par comparaison, le roman policier est à 4,9 p. 100. Elle atteint 1,6 p. 100 du chiffre d’affaires de l’édition, tandis que la science-fiction et la fantasy sont à 0.8 p. 100. Pour le Syndicat national de l’édition, la catégorie roman sentimental comprend essentiellement les publications de séries en poche. Donc, les romans grand format ne sont pas comptabilisés. Harlequin a publié 1 039 titres, dont 500 sous format numérique. Il propose dix-sept collections. J’ai lu a publié 833 titres, dont 687 en numérique, et compte onze collections. Milady, label de Bragelonne, s’est placé sur ce créneau en 2012. Il édite 162 titres, dont 75 en numérique, et a trois collections. Parmi les autres éditeurs, mentionnons Sharon Kena, les éditions Mosaïc, Pocket et Hugo roman (collection New Romance). Les collections sont souvent divisées en sous-séries, certaines étant consacrées à un auteur spécifique. Les écrivains se montrent volontiers prolifiques. Comme on le voit avec la série Maiden Lane d’Elizabeth Hoyt. Françoise Bourdin (quatrième auteur en nombre de livres vendus en France), Belva Plain, Barbara Taylor Bradford, Danielle Steel sont classées dans la catégorie romans. Ils sont édités chez Robert Laffont, Belfond, les Presses de la Cité ou Michel Lafon.

Un genre mésestimé

Comme l’écrit Pamela Régis, «  la romance est le genre sentimental qui rencontre le plus de succès et le moins de respect ». En effet, elle reste un genre populaire déclassé. La féminité de cet univers – des livres écrits par des femmes, pour des femmes – renforce cette stigmatisation. Il est critiqué pour des motifs aussi bien idéologiques qu’artistiques. Les mouvements progressistes ou conservateurs dénoncent de concert les méfaits potentiels de cette littérature de l’imaginaire. Les femmes seraient dépendantes, obsédées, hallucinées par leurs lectures. La ritournelle codifiée du genre enfermerait la femme dans un statut de servilité économique et morale. À propos de l’esthétique, la critique se montre tout aussi virulente. La standardisation des productions exclut la majorité des titres du schéma traditionnel du processus créatif, dans la mesure où les auteurs obéissent à des structures narratives très précises (contenu, style, longueur). Mais loin de se réduire à une écriture générée par des automates, on sait par des enquêtes que les auteurs de romance sont souvent des passionnés du genre, de grands lecteurs, et qu’ils ont suivi un cursus universitaire. Avec le développement des études sur la culture populaire, la condamnation du roman sentimental tend à régresser.

Le genre poursuit son évolution. On peut y voir un laboratoire de nouvelles pratiques d’écriture, d’édition et de lecture. La fanfiction s’est emparée de la romance : à partir d’une œuvre existante, un fan peut modifier l'histoire, les personnages. L’auto-édition connaît quelques succès et l’édition numérique se montre dynamique. Le roman sentimental s’adapte aux évolutions sociales et traite des questions de société afin d’être plus proche des préoccupations de son public. D’ailleurs, les lectrices ne sont pas que des femmes faiblement qualifiées. Les rares enquêtes montrent qu’elles peuvent être diplômées, salariées et que leurs origines sociales sont diversifiées. Il n’existe pas de lecteur type, et quelques hommes sont aussi amateurs. Ces lectrices sont réunies par une pratique intensive de la lecture et ne dédaignent pas la version originale, le plus souvent en anglais. Ni victimes ni idiotes, elles revendiquent seulement le droit de choisir une lecture de délassement.

—  Isabelle ANTONUTTI

Bibliographie

E. Constans, Parlez-moi d’amour. Le roman sentimental, des romans grecs aux collections de l'an 2000, Pulim, Limoges, 1999

J. Radway, Reading the Romance : Women, Patriarchy, and Popular Literature, University of North Carolina Press, 1984

P. Regis, A Natural History of the Romance Novel, University of Pennsylvania Press, Philadelphie, 2003.

Site francophone consacré au roman féminin http://www.lesromantiques.com

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  • : docteur en histoire culturelle, conservateur en bibliothèque, responsable de formations et enseignante au Pôle Métiers du livre de l'université Paris-ouest-Nanterre-La Défense

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Pour citer l’article

Isabelle ANTONUTTI, « ROMAN SENTIMENTAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 août 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/roman-sentimental/