ROMANRoman et cinéma

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Le voyage intérieur et le peu de réalité

Le cinéma appartient à l'époque où le globe terrestre ne semble plus offrir de mystères, celle des « voyages extraordinaires ». Jules Verne, dans Le Château des Carpathes, imagine un type de projection qui rencontre le cinéma. Celui-ci a été pensé par la littérature, et en particulier par la littérature romanesque du xixe siècle. Des pages de Wilde, Huysmans, Zola « préfigurent » l'invention des frères Lumière, qui ont eux-mêmes commencé par envoyer des opérateurs dans le monde entier.

Une réinvention du romanesque

Les écrivains du début du xxe siècle sont fascinés par le tout jeune art. Il s'agit aussi bien de romanciers que de poètes. Aux États-Unis, Vachel Lindsay ; lors de séjours en Allemagne, Hofmannsthal, Kafka ; en France, Breton et Aragon, Desnos et Soupault hantent les salles obscures, ils rédigent des comptes rendus, des projets de films, ils s'abandonnent à une drogue qui les exalte. Antonin Artaud écrit : « Cette sorte de puissance virtuelle des images va chercher dans le fond de l'esprit des possibilités à ce jour inutilisées. » Par la suite, les poètes déchanteront. Mais des romanciers sauront faire de cette expérience un matériau qu'ils intégreront à leurs ouvrages. Un livre, Le Spectateur nocturne, rassemble ainsi des textes issus de romans ou de journaux intimes qui ont à voir avec cette dangereuse expérience telle qu'elle fut vécue jusqu'à la fin des années 1930. Parmi les auteurs de ces pages, le gotha de la littérature romanesque mondiale de Stig Dagerman à Gottfried Benn, de Francis Scott Fitzgerald à Kawabata Yasunari. « Au retour de leurs voyages dans les salles obscures, ces spectateurs [...] expriment bien souvent l'essentiel : leurs propres fictions du cinéma... » (Jérôme Prieur).

Antonin Artaud dans La Passion de Jeanne d'Arc

Photographie : Antonin Artaud dans La Passion de Jeanne d'Arc

Le poète et acteur français Antonin Artaud dans La Passion de Jeanne d'Arc (1928), film muet du réalisateur danois Carl Dreyer (1889-1968), d'après Joseph Delteil. 

Crédits : Henry Guttmann/ Getty Images

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Il devient de plus en plus évident que si le cinéma est un art du xixe siècle, contemporain des grandes fresques romanesques et de la mise en carte du monde, il a toujours été une matière expérimentale à travers laquelle l'homme du xxe siècle a accédé au romanesque. Il ne s'agit pas de l'aliénation pure et simple par identification aux personnages de l'écran (ou plutôt aux acteurs) décrite dans un roman, Merton of the Movies (1923), par Harry Leon Wilson, mais de cet effet, « plus étrange », signalé par Paul Valéry en 1944 : « Cette facilité critique la vie. Que valent désormais ces actions et ces émotions dont je vois les échanges, et la monotone diversité ? Je n'ai plus envie de vivre, car ce n'est plus que ressembler. Je sais l'avenir par cœur. » Stanislas Rodanski en tirera pour lui-même une manière de s'absenter littéralement du monde : « Passait-on un disque ? Je l'écoutais parfois avec la lassitude du plaisir, mais j'écoutais l'autre musique. Un film me rappelait que je jouais le jeu [...] Les jours repassaient un film projeté sur la trame de mon esprit jusqu'au bout du rouleau ; se coulait en moi sans s'épuiser du milieu de l'aventure au bout du monde le sentiment d'être doublé » (La Victoire à l'ombre des ailes).

L'expérience du temps

La projection cinématographique est également une expérience neuve de la mémoire et du temps dont rend compte l'essai de Jean Louis Schefer, L'Homme ordinaire du cinéma (1980). Cet ouvrage consigne les impressions reçues par l'auteur à la suite de la vision de divers films. Il est un journal intime dans lequel un individu observe le travail qu'effectue sur lui le cinéma. « Écrire sur le cinéma ne serait pas autre chose ici que s'enfoncer dans ces ténèbres éclairées par des points changeants, et parvenir au moment où cette nuit-là se fait en nous. » La leçon des ténèbres, l'affrontement aux disproportions extrêmes, l'expérience de la peur, le désordre des affects... L'énigme à laquelle l'auteur s'attache « est à la fois l'origine d'un monde individuel, c'est aussi l'origine du moi dans une histoire, dans un semblant de corps, inconnus. » C'est à la poursuite de l'avant-corps, ce « point fantôme de l'image virtuelle », que le spectateur est engagé. L'entreprise se situe en fait dans la plus pure tradition du roman occidental : la fréquentation des salles obscures conduit à la constitution d'un roman de formation singulier – à rebours. Plus simplement, écrire sur le cinéma reviendrait à consigner les notes d'un journal intime. « Chacun se comporte au cinéma dans un tête-à-tête incommunicable », écrit Audiberti, et chacun peut écrire son ciné-journal, pour reprendre une expression de Serge Daney.

Sont liés un romanesque du cinéma comme un fantastique du cinéma, à distinguer des sujets fantastiques ou romanesques, même s'il y a recoupement des uns aux autres. Le cinéma est aujourd'hui un peu notre « matière de Bretagne » : son historicité appartient au temps de la fable, « dont l'espace de rêve porte le nom d'une Bretagne légendaire » mais qui est aussi « l'origine du moi dans une histoire, dans un semblant de corps, inconnus ». Il s'agit donc d'une fiction. C'est un peu ce que cherchent à montrer les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Aussi le romanesque sourd-il en abondance de cette œuvre composée de traces qui nous ressemblent et qui pourrait s'intituler « les romans du cinéma ». Il ne s'agit pas là d'une reconquête du passé, mais d'une ressaisie fiévreuse des restes avant qu'ils n'aient totalement disparu.

Jean-Luc Godard résume la relation du cinéma et de la littérature par une de ces formules abruptes dont il a le secret : « Au cinéma, c'est par le retour qu'on commence. Le cinéma commence par le temps retrouvé et finit par le temps perdu. La littérature, elle, commence par le temps perdu et finit par le temps retrouvé. De ce point de vue-là, c'est la même chose mais, si tu veux, on est dans deux trains qui se croisent sans arrêt. » Le cinéma, en effet, présente la particularité de faire revenir des moments qui eurent lieu une fois, mais par ce retour même et sa répétition, il produit le sentiment d'une perte. En revanche, la littérature partirait à la recherche du temps perdu et réussirait dans sa quête. À partir de la question temporelle, ce chiasme à première vue hasardeux présente de façon parlante et ramassée la ligne de partage entre les deux moyens d'expression.

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Autant en emporte le vent, V. Fleming

Autant en emporte le vent, V. Fleming
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Pour citer l’article

Jean-Louis LEUTRAT, « ROMAN - Roman et cinéma », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roman-roman-et-cinema/