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JAKOBSON ROMAN (1896-1982)

Les suggestions de Jakobson : grammaire générative, sémiotique et poétique

L'arrivée de Jakobson à Harvard et au M.I.T. a été décisive pour le développement des études slaves aux États-Unis et pour le renouveau de la linguistique générale dans le monde. Son érudition, son imagination théorique, son ouverture d'esprit, sa chaleur, ont attiré des dizaines d'étudiants, dont beaucoup sont eux-mêmes devenus des maîtres. L'importance qu'il attache au problème des universaux et à l'acquisition du langage, l'accent qu'il met sur les interactions complexes entre les différents sous-systèmes qui constituent une langue, son intérêt pour l'histoire de la linguistique ont puissamment contribué au développement de la grammaire générative, dont les fondateurs, Noam Chomsky et Morris Halle, ont été ses élèves et sont restés ses amis. D'autre part, notamment en redécouvrant le grand précurseur Charles Sanders Peirce, il a mis à l'ordre du jour la question de la théorie générale des signes, ou sémiotique ; il a joué un rôle très actif dans les travaux de l'Association internationale de sémiotique, fondée en 1969.

Au cours de sa période américaine, Jakobson a développé et approfondi ses recherches dans de nombreux domaines. En collaboration avec Morris Halle, il a perfectionné sa théorie des oppositions phonologiques, s'intéressant en particulier à la description des corrélats articulatoires, acoustiques et perceptifs des différents traits distinctifs. Ce travail, auquel a contribué l'acousticien Gunnar Fant (cf. Jakobson, Fant, Halle), a abouti à l'établissement d'un tableau général des dimensions phonétiques pertinentes ; ce tableau, avec certaines modifications, a été intégré par Chomsky et Halle à la théorie phonologique générative, et constitue une des pièces maîtresses d'une théorie phonétique universelle.

Dans ses études de phonologie, Jakobson ne s'était jamais limité aux inventaires de phonèmes et de traits distinctifs. Il avait toujours accordé une grande importance à la « morpho(pho)nologie, qui analyse la structure phonologique des diverses composantes morphologiques du mot ». Affirmant que « la limite entre la phonologie proprement dite et [...] la morpho(pho)nologie est plus que labile, on glisse de l'une à l'autre imperceptiblement », il s'opposait nettement au dogme régnant parmi les structuralistes américains des années cinquante, le dogme de la « séparation stricte des niveaux (phonologie, morphologie, syntaxe) ». En outre, Jakobson a toujours insisté sur la nécessité de construire des systèmes de règles soumis à un critère de simplicité. C'est ce qui l'amène, notamment dans son article sur la conjugaison russe (1948), à poser deux niveaux distincts de représentation, correspondant à ce qu'on appellerait aujourd'hui une structure sous-jacente et une structure superficielle, et reliés par des règles complexes. Sur ces deux points également, son influence sur la grammaire générative a été sensible.

Fonctions du langage définies par Roman Jakobson

Fonctions du langage définies par Roman Jakobson

Il est impossible de passer en revue tous les domaines abordés par Jakobson, toutes les suggestions qu'il a faites, dont beaucoup restent encore à développer. Ses idées sur la notion de marque commencent à peine à être exploitées. Ses vues sur les diverses fonctions du langage annoncent les développements de la théorie des actes de langage (speech acts). Il a beaucoup nuancé la conception saussurienne de l'« arbitraire du signe » et, reprenant la terminologie de Peirce, il a insisté sur les interactions complexes entre les aspects symboliques, iconiques et indexicaux des signes linguistiques ; particulièrement intéressantes sont ses remarques sur l'aspect « diagrammatique », donc iconique, de la syntaxe : prolongées, ces remarques pourraient éclairer bien des aspects obscurs[...]

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Écrit par

  • : professeur de première classe à l'université de Paris-VIII, responsable du D.E.A. et de la formation de recherche en linguistique

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Phonologie de Jakobson

Phonologie de Jakobson

Fonctions du langage définies par Roman Jakobson

Fonctions du langage définies par Roman Jakobson

Autres références

  • ESSAIS DE LINGUISTIQUE GÉNÉRALE, Roman Jakobson - Fiche de lecture

    • Écrit par Gabriel BERGOUNIOUX
    • 897 mots

    Roman Jakobson (1896-1982) a contribué aux recherches en grammaire historique du russe et en linguistique structurale, en poétique et en pathologie du langage, en anthropologie et en théorie de la communication, en histoire de la linguistique et en philosophie. Plusieurs de ces disciplines sont abordées...

  • ALLÉGORIE, notion d'

    • Écrit par François TRÉMOLIÈRES
    • 1 454 mots
    ...décision d'interpréter », à l'origine à la fois de la tradition allégorique et symbolique, de la tradition philologique, et de l'herméneutique. Roman Jakobson considère la métaphore comme un des deux « pôles », avec la métonymie, de la structure discursive elle-même ; le pôle métaphorique domine...
  • ROMANTISME

    • Écrit par Henri PEYRE, Henri ZERNER
    • 22 170 mots
    • 24 médias
    L'opposition entre le romantisme et le réalisme a été reprise dans les années 1960 dans une note extrêmement suggestive de Roman Jakobson (Essais de linguistique générale), lequel y voit une polarité fondamentale de l'histoire de l'art (de la littérature aussi bien que des arts plastiques). À cette...
  • CATÉGORIES LINGUISTIQUES

    • Écrit par Robert SCTRICK
    • 287 mots

    Malgré les fréquents glissements que l'on constate dans l'usage et qui tendent à confondre l'emploi de ce mot avec celui de classe, on peut, au sens étroit, assigner au terme de catégories un rôle essentiellement métalinguistique : en effet, alors que la classe est l'ensemble des éléments...

  • CODE, linguistique

    • Écrit par Robert SCTRICK
    • 560 mots

    La langue n'est qu'une variété de code, soit un ensemble préarrangé de signaux. Les linguistes ont souvent exploité la ressemblance qu'il y avait entre tout processus de communication (y compris lorsque émetteur et/ou récepteur sont des machines) et le langage. Ainsi, on suppose...

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