PHOTOGRAPHIE (art)Photographie et peinture

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La photographie se réduit-elle à une technique de reproduction ou peut-elle s'inscrire parmi les moyens d'expression plastique ? Cette question est à l'origine d'un très long débat, au cœur de nombreuses polémiques, et plus de cent cinquante ans après la première apparition du mot photographie (1839) et la proclamation publique de sa première application, le daguerréotype, l'hypothèque n'est pas levée, même s'il est de plus en plus communément admis que la photographie restitue moins le réel qu'elle ne le donne à voir d'une manière orientée, ce qui la rapprocherait des moyens d'expression.

Le dilemme fut d'autant plus durable qu'il surgit d'une querelle opposant artistes et hommes de sciences (Niepce et Talbot inventèrent justement la photographie pour pallier leur incapacité de dessiner) et à un moment historique où s'imposait la nécessité de considérer le monde extérieur d'un œil nouveau, objectif, c'est-à-dire lavé de toute préoccupation idéologique, théologique ou même sentimentale.

Aux yeux du public, l'opposition entre peinture et photographie survivra aussi longtemps que cette dernière n'aura pas été relayée dans son urgence informative par une nouvelle technologie : l'image électronique de la télévision. Ce n'est plus à la peinture qu'on opposera désormais les instruments privilégiés du reportage, mais au septième art : le cinéma..., comme s'il y avait une malédiction « artistique » à vouloir exprimer la modernité et la contingence. Et pourtant, Baudelaire dans Constantin Guys, le peintre de la vie moderne (1863) soulignait déjà l'exigence du quotidien, « la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable ».

Dans les années 1930, Walter Benjamin s'était étonné qu'on se fût « dépensé en vaines subtilités pour décider si la photographie était ou non un art, mais [qu'] on ne [se fût] pas demandé d'abord si cette invention même ne transformait pas le caractère général de l'art ». Or le fond du problème est bien là, et l'on ne saurait comprendre l'interactivité créatrice entre la pratique de la photographie et celle de la peinture qu'après avoir reconnu que la première est un moyen d'expression à l'égal des autres, ce qu'avaient déjà pressenti des créateurs de la première moitié du xxe siècle, de Rodtchenko à Man Ray, et que réalisent les contemporains, de Warhol à Boltanski, en refusant toute hiérarchie entre les genres.

La photographie est-elle un art ?

Peinture et photographie se seraient moins opposées si l'on n'avait pas réduit l'histoire de la photographie à celle de son évolution technique. Sa compréhension fut cependant d'autant plus complexe qu'elle représenta la première pratique faisant intervenir d'une manière indissociable technique et vision en un temps où tout avait conduit à les opposer jusqu'à considérer le « fait-main » comme la qualité supérieure de l'œuvre d'art !

Toutes les photographies ne sont pas, a priori, des œuvres d'art, mais en va-t-il autrement au niveau du dessin et de la gravure ? Le deviennent celles qui permettent de figurer des systèmes relationnels transcendant l'expérience commune et renvoyant à une manière de voir signifiante. Dans celles-ci, la technique se trouve « qualifiée » par l'œil et l'esprit, l'épreuve mécaniquement photogérée devient dessin et dessein. À partir de telles prémisses, l'histoire de la photographie peut s'inscrire dans l'histoire de la vision, devenir une composante de l'histoire de l'art...

La découverte d'un nouveau moyen d'expression n'est jamais la conséquence inévitable d'un progrès scientifique, mais répond à des besoins différents qu'elle élargit ou déplace en même temps qu'elle les réalise. Or, dès les débuts de la Renaissance, l'homme a privilégié le sens de la vue au détriment des autres moyens de perception, jusqu'à en faire l'étalon universel de mesure. Fonder l'œil en modèle de connaissance permettait à l'individu de ramener l'infini du monde à son échelle ; pour y parvenir, il élabora la perspective artificialis dans la définition de laquelle la camera obscura joua un rôle déterminant. On utilisa cependant plus souvent la précision de ses informations comme moyen pour suggérer l'illusion que comme finalité, jusqu'à ce que l'avènement de la démocratie en 1789 condamne les évidences fondées sur des présupposés religieux ou moraux, pour privilégier l'expérience directe du monde. Dans ce contexte, l'information visuelle apportée par la chambre noire apparut comme la plus objective. L'invention de la photographie est la conséquence directe de ce renversement des besoins ; elle intervient d'ailleurs au temps du « réalisme », quand des peintres comme Corot, Constable ou Courbet multiplient les expériences sur le motif, comportement qui fut ensuite avili par de nombreux épigones, que Baudelaire dénoncera dans son Salon de 1859 : « Le credo actuel des gens du monde est celui-ci : je crois à la nature et je ne crois qu'à la nature. Je crois que l'art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature. » Niepce, le premier artisan de la photographie, n'avait pas d'autre but que « la copie de la nature dans toute sa vérité », alors que Taine, le théoricien de l'esthétique positiviste, allait encore plus loin : « Je veux reproduire les choses comme elles sont ou comme elles seraient, même si moi je n'existais pas. »

Dans ces conditions, pourquoi la photographie n'apparut-elle pas comme le premier des arts, puisque, s'imposant comme le mode d'appropriation direct de l'objet, transmis par la réflexion de la lumière, elle pouvait être considérée comme la preuve la plus objective que recherchait l'époque matérialiste qui lui donna naissance ? Mais si photographier se réduisait à l'acte de la prise de vue, ramenant toutes les réalités au même niveau et au même format, la qualité d'une photographie se limiterait à celle du sujet représenté, et c'est justement l'illusion que les plus grands artistes d'alors rejettent : voir est indissociable d'une manière de voir et celle-ci est mue par le culturel. L'évolution de la vision est directement dépendante de ses contextes historiques : ce sont les problèmes, les désirs et les possibilités d'un moment spécifique qui l'orientent. La reproduction absolue est impossible. « Imager » donne moins à voir un objet qu'une manière de le voir.

L'histoire encore courte de la photographie nous permet déjà de reconnaître que l'acte photographique met en relation trois éléments : la nature ou l'objet, la caméra et ses spécificités, et le sujet qui regarde. Dans un premier temps, on sera hypnotisé par l'objet, puis, à la veille de la guerre de 1914, on comprendra que la caméra favo [...]

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Paysage à Saint-Loup-de-Varennes, N. Niépce

Paysage à Saint-Loup-de-Varennes, N. Niépce
Crédits : Joseph Niepce/ Getty Images

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Atelier de William Henry Fox Talbot

Atelier de William Henry Fox Talbot
Crédits : William Henry Fox Talbot/ Hulton Archive/ Getty Images

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Pêcheur de Newhaven et trois enfants, Hill et Adamson

Pêcheur de Newhaven et trois enfants, Hill et Adamson
Crédits : David Octavius Hill/ Getty Images

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Charles Baudelaire , Nadar

Charles Baudelaire , Nadar
Crédits : Nadar/ Hulton Archive/ Getty Images

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  • : doyen de l'École supérieure d'art visuel, Genève, chargé de cours, département histoire de l'art, université de Genève

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Pour citer l’article

Jean-Luc DAVAL, « PHOTOGRAPHIE (art) - Photographie et peinture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/photographie-art-photographie-et-peinture/