CHÉREAU PATRICE (1944-2013)

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Artiste précoce, Patrice Chéreau s'impose rapidement en Europe comme un des plus grands metteurs en scène de théâtre de son temps par la puissance et l'originalité de ses points de vue critiques, par la force de son univers plastique (sur lequel vient se greffer très tôt celui du scénographe Richard Peduzzi) et par la radicalité de sa direction d'acteurs : le lyrisme de son écriture scénique exalte la présence charnelle, concrète des corps. À partir de 1963, au théâtre comme à l'opéra, il développe à travers un répertoire éclectique mais cohérent une vision aussi personnelle que le serait celle d'un écrivain, d'un peintre, ou d'un essayiste. Il s'éloigne ensuite de la scène pour se consacrer pleinement à son œuvre cinématographique, dont la force et la singularité se font peu à peu reconnaître.

Patrice Chéreau

Photographie : Patrice Chéreau

Après les premières représentations données au Louvre en 2010, Rêve d'automne a entamé une tournée dans plusieurs théâtres européens. Ici, Patrice Chéreau, Bulle Ogier et Valeria Bruni-Tedeschi (de dos) lors des répétitions au Théâtre de la Ville à Paris. 

Crédits : P. Victor/ ArtComArt/ Théâtre de la Ville

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Une théâtralité critique

Né à Lézigné (Maine-et-Loire) d'un père peintre et d'une mère dessinatrice, Patrice Chéreau acquiert très jeune une vaste culture artistique et théâtrale. À dix-neuf ans, il met en scène L'Intervention de Victor Hugo au lycée Louis-le-Grand : de cet acte tirant vers le mélodrame populaire, il fait un spectacle grinçant dans un style presque expressionniste (à l'époque, il conçoit lui-même ses décors et fait des croquis de mise en scène) ; il y exprime, déjà, son goût de la théâtralité et sa fascination lucide pour les rapports de pouvoir et de séduction, vus ici sous l'angle de la lutte des classes. Fuentovejuna de Lope de Vega (1965) confirme cet intérêt pour un matériau politique : Chéreau y raconte l'échec d'une révolte paysanne dans un style épique influencé par Brecht, Strehler et surtout Planchon – objets réalistes, éclairages blancs, picturalisme affirmé des scènes de groupes. Avec L'Affaire de la rue de Lourcine de Labiche (1966), dont il réécrit la fin pour noircir le propos, la charge antibourgeoise trouve son expression poétique dans l'intensité d'un jeu grotesque (acteurs maquillés à outrance, gestuelle formalisée) qui impose indissociablement un style et un sens.

On lui propose alors la direction du théâtre de Sartrouville en banlieue parisienne. Il y crée Les Soldats de Lenz (1967) : dans le décor d'une salle de château délabrée, peinte par lui-même d'architectures classiques en trompe l'œil, il montre un monde aristocratique décadent – des officiers auxquels ne reste plus que le plaisir de jeux sadiques dont Marion, une jeune bourgeoise en quête d'émancipation, est l'enjeu. En montrant la défaite de sa révolte amoureuse, Chéreau inaugure une longue série de portraits de personnages brisés dans l'enfance par l'inefficience de leur individualisme ou de leur idéalisme : Dom Juan, Richard II, Toller, les « enfants » de La Dispute, Lulu même, Peer Gynt, Hamlet – autant de figures du refus romantique ou hédoniste du monde réel, de la nostalgie de l'innocence que Chéreau n'absout jamais de leur part de narcissisme ou de fuite.

À Sartrouville, il invite Mnouchkine, Vitez, et s'engage dans un travail acharné d'animation. Mai-68 l'amène pourtant, comme ses pairs, à remettre en question l'action culturelle menée au nom du « théâtre populaire ». Autocritique bientôt radicale, exprimée ironiquement dans Le Prix de la révolte au marché noir de Dimitri Dimitriadis (1968) puis plus gravement dans Dom Juan de Molière (1969) : pour Chéreau, le libertinage du grand seigneur est porteur à la fois d'une authentique subversion et d'une tragique impuissance politique ; le principal élément de la scénographie, la « machine à broyer les libertins » mue par le peuple, dit l'échec de cette aventure individuelle – échec analogue à celui de l'artiste ou de l'intellectuel « engagé ».

En 1969, Patrice Chéreau démissionne de Sartrouville en affirmant, contre l'époque, qu'un théâtre véritablement politique ne peut venir des artistes, toujours porteurs d'un « discours indirect ou ambigu » : ce sera le propos du Prix de la révolte au marché noir (1969) puis de Splendeur et mort de Joaquin Murieta de Pablo Neruda (1970), premier spectacle théâtral de son exil italien, qu'il avait inauguré par une mise en scène lyrique, L'Italienne à Alger de Rossini (Spolète, 1969). Bien que né d'une commande, ce détour par l'opéra ne procède pas du hasard : mélomane, Chéreau a souvent appliqué aux textes, par l'utilisation dramatisante de la musique, un traitement voisin de l'opéra ; il apprécie en outre l'hyperthéâtralité du genre. Avant de se rendre au Piccolo Teatro de Milan où l'invite alors Paolo Grassi, il rentre en France pour y mettre en scène Richard II de Shakespeare (1970), dont il endosse le rôle titre : un enfant-roi, maquillé de blanc, clown tragique abîmé dans la course aux plaisirs face au cynisme froid de Bolingbroke. L'extraversion du jeu, le décor machinique (palans et treuils inspirés de Vinci), les anachronismes des costumes, l'éclectisme de la bande-son (Callas et Janis Joplin) divisent encore une fois la critique. Moins contesté à Milan, il y montera en italien avec succès, outre Neruda, La Fausse Suivante de Marivaux et Lulu de Wedekind (1970-1971) – deux textes dont la séduction et ses ravages sont le thème majeur – et Toller de Tankred Dorst (1972), pièce historique et politique traitant de l'échec de la République des Conseils de Bavière en 1919. C'est alors que Planchon lui propose la codirection du nouveau T.N.P. à Villeurbanne. Chéreau y met à profit la maîtrise acquise avec son équipe en Italie au service d'un art très visuel ; la part de Richard Peduzzi, qui l'assiste depuis 1969 mais signera désormais seul la scénographie de tous ses spectacles, y est considérable. Ainsi, dans Le Massacre à Paris de Marlowe (1972), dans la reprise de Toller (1973), dans La Dispute de Marivaux (1973), ses décors combinent plein et vide, monumentalité – bâtiments blessés par le temps où s'imbriquent comme en rêve les références palladiennes et l'architecture industrielle – et présence de la nature, voire de la matière : les acteurs du Massacre jouent quatre heures durant dans l'eau, les « enfants sauvages » d'une Dispute placée sous le signe d'Hoffmann et de Sade se roulent dans la boue. Cette tension contradictoire entre violence naturelle et sublimation (ou perversion ?) par l'art est un leitmotiv de l'œuvre de Chéreau, nourrie au romantisme allemand ; elle trouvera sa pleine expression dans la mise en scène du Ring de Wagner pour le centenaire de Bayreuth, en 1976. Cette somme réalisée avec Pierre Boulez triomphe malgré des premières réactions houleuses ; Chéreau apparaît désormais comme un des artistes les plus importants de son époque.

L'Or du Rhin de Richard Wagner, mise en scène de Patrice Chéreau

Photographie : L'Or du Rhin de Richard Wagner, mise en scène de Patrice Chéreau

En 1976, à l'occasion du centenaire de Bayreuth, L'Anneau des Nibelungen est présenté sous la direction de Pierre Boulez et dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Cette version fera scandale : elle quitte en effet le domaine du mythe pour inscrire l'œuvre de Wagner dans l'Histoire. Ici,... 

Crédits : Bayreuther Festspiele GmbH/ D.R.

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Car son goût pour l'image (qui le porte aussi vers le cinéma : il tourne La Chair de l'orchidée en 1974 et Judith Therpauve en 1978) ne marque en rien une rupture avec ce qui fonde son théâtre depuis toujours : la précision du récit, [...]

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Patrice Chéreau

Patrice Chéreau
Crédits : P. Victor/ ArtComArt/ Théâtre de la Ville

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L'Or du Rhin de Richard Wagner, mise en scène de Patrice Chéreau

L'Or du Rhin de Richard Wagner, mise en scène de Patrice Chéreau
Crédits : Bayreuther Festspiele GmbH/ D.R.

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  • : maître de conférences à l'Institut d'études théâtrales de l'université de Paris-III, conseillère artistique au Théâtre national de Strasbourg

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Pour citer l’article

Anne Françoise BENHAMOU, « CHÉREAU PATRICE - (1944-2013) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrice-chereau/