COLEMAN ORNETTE (1930-2015)

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C’est en 1959 qu’Ornette Coleman, né à Fort Worth (Texas) le 9 mars 1930, surgit sur la scène du jazz new-yorkais. Depuis peu, à Los Angeles, ses conceptions nouvelles avaient attiré l’attention, bien que ses deux premiers albums, Something Else !!!! et Tomorrow is the Question !, n’aient obtenu qu’une maigre audience. Le public est restreint, mais le musicien connaît un début de notoriété qui lui vaut d’être invité par John Lewis et Gunther Schuller à leur université d’été, où se mêlent concerts, enseignement et débats. Peu après, l’intelligentsia locale et les grands du jazz se pressent au Five Spot qui a engagé son quartet. Éclate alors une nouvelle « bataille d’Hernani », renforcée par la parution récente de l’album The Shape of Jazz to Come (sorti en France, quelques mois plus tard, sous le titre Le Jazz de demain), dont le titre choc a été imposé par l’éditeur. Apparu à un moment décisif de l’évolution du jazz marqué par les innovations des Miles Davis (Kind of Blue), John Coltrane (Giant Steps), Charles Mingus (Mingus Ah Um), Cecil Taylor, Eric Dolphy, Max Roach, George Russell ou Gil Evans, Ornette Coleman déclenche des polémiques analogues à celles qui suivirent l’apparition du bop.

Le groupe choque par son refus des bases harmoniques habituelles et l’abandon des grilles d’accords, une grande liberté d’improvisation, le recours à des sons « impurs » (en particulier la trompette de poche de Don Cherry), le phrasé et le style flottant du saxophone de Coleman, des phrases mélodiques imposées par le rythme. Bien que la batterie maintienne une pulsation régulière (Billy Higgins, puis Ed Blackwell et son talent polyrythmique), et que le blues reste une référence essentielle, on assiste ici à une rupture radicale avec la routine du bop. D’où l’accusation de jouer faux, ou, au mieux, le cliché qui fait du saxophoniste un musicien « atonal ». C’est bien la naissance du free jazz, comme l’affirme l’album-manifeste enregistré fin 1960, une improvisation collective en double quartet, avec notamment Eric Dolphy.

Ornette Coleman

Photographie : Ornette Coleman

Something Else!!!! En 1958 paraît un premier disque au titre prometteur. Tout au long de sa carrière, Ornette Coleman conservera à sa musique son pouvoir de rupture. Ici, le musicien lors d'un concert donné à la Mutualité, à Paris, en 1971.  

Crédits : Philippe GRAS

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Ornette Coleman avait suivi auparavant un long apprentissage dans les orchestres de rhythm and blues avant de s’installer en Californie. Là, il occupa différents emplois tout en approfondissant des conceptions musicales distinctes de tout ce qui précédait. En compagnie de jeunes musiciens comme Ed Blackwell et Bobby Bradford – trompettiste méconnu qui le retrouvera quelques années plus tard –, il va attirer l’attention des musiciens de la côte ouest, en particulier du pianiste Paul Bley qui l’engage aux côtés de Don Cherry et de Charlie Haden. Les enregistrements de ce groupe ne seront édités que dix-huit ans plus tard, mais c’est ici que Coleman décide de fonder un quartet libéré des contraintes harmoniques du piano.

La carrière et la discographie d’Ornette Coleman sont discontinues, affectées par des retraites studieuses et des moments de doute, et par une perpétuelle recherche de renouvellement, et aussi d’un désir de considération qui le conduira à composer pour des formations symphoniques et des orchestres de chambre. Il se produit en trio avec un bassiste de formation classique, David Izenzon, et le batteur Charles Moffett, un ami d’enfance, ajoutant au saxophone alto le son peu académique de sa trompette et de son violon (At the Golden Circle, 1965). Puis, il revient à la formule du quartet, avec occasionnellement Don Cherry, et surtout Dewey Redman, un saxophoniste qui avait joué avec Coleman et Moffett dans un orchestre scolaire à Fort Worth. Il défraie la chronique en se faisant accompagner à la batterie par son fils Denardo, âgé de dix ans, pour un album en trio The Empty Foxhole (avec le fidèle Charlie Haden, 1966). Le garçon, au style proche, en fait, de celui d’un Sunny Murray, avait été formé directement par son père. Devenu adulte, il l’accompagnera dans de nouvelles aventures au cours des années 1980 et 1990, notamment dans la fusion du free colemanien, les conceptions « harmolodiques » (harmonie, mouvement et mélodie), avec le rock contemporain à partir de Tales of Captain Black, (avec James Blood Ulmer, 1978).

Ornette Coleman est aussi un des initiateurs, dès 1970, du mouvement des lofts new-yorkais. Il a multiplié les rencontres avec d’autres formes d’art, poésie, ballets, arts plastiques et avec d’autres musiques (rock, blues moderne, électronique, avant-garde new-yorkaise, musique marocaine, musique classique). Toutefois, ses derniers enregistrements (Sound Grammar, 2005, réalisé lors d’une tournée en Europe) montrent un retour à son style d’origine. Si Coleman instrumentiste n’a influencé directement, et parfois momentanément, que des musiciens peu fréquentés par la critique (Sonny Simmons, Noah Howard, Dewey Redman, John Carter – et de nombreux Européens comme Wolfgang Puschnig ou Andy Sheppard), il a ouvert la voie à deux ou trois générations de jazzmen qui, grâce à lui et à ses constantes innovations, ont pu défricher des terres nouvelles.

Ornette Coleman meurt à New York le 11 juin 2015.

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Pour citer l’article

Daniel SAUVAGET, « COLEMAN ORNETTE - (1930-2015) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ornette-coleman/