EVANS GIL (1912-1988)

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Étrange personnage que Gil Evans ! Il ne lui faut pas plus de six ans pour subjuguer le monde du jazz par la beauté de ses arrangements, pour délivrer dans son entier un message qui fascine toujours musiciens et mélomanes du monde entier. Avant, de longues périodes de doute, de ce silence pesant réservé aux artistes méconnus. Après, et jusqu'à la fin, l'inspiration qui se tarit, la créativité qui s'enlise. Au milieu de tant de travaux alimentaires exécutés sans joie s'élève un chant du cygne, bouleversant et unique, qui parlera longtemps encore au cœur des hommes.

Ian Ernest Gilmore Green Evans, dit Gil Evans, naît à Toronto, au Canada, le 13 mai 1912 dans une famille de mineurs d'origine australienne. Son éducation s'effectue en Colombie-Britannique (Canada), dans le nord-ouest des États-Unis, puis à Stockton (Californie). C'est dans cette ville que, parfait autodidacte, il débute directement comme chef d'orchestre. Il y fonde et anime, de 1933 à 1938, une formation où il tient également la partie de piano. Quand, en 1938, Skinnay Ennis en prend la direction, il y partage avec Claude Thornhill les fonctions d'arrangeur. En 1941, ce dernier crée son propre orchestre et appelle Gil Evans auprès de lui à New York. Pendant près de sept ans se construit une très fructueuse collaboration qui ne connaîtra que l'interruption due au service armé (1943-1946). Gil Evans affine sa technique dans des arrangements dont les audaces feutrées avouent souvent la fervente admiration que porte le musicien à Duke Ellington. En 1948, il abandonne Claude Thornhill et la sécurité de l'orchestre pour ne plus travailler qu'à la commande. L'aventure, cette année-là, s'appelle Miles Davis, et Gil Evans s'y jette passionnément. Pour le grand trompettiste entouré de Gerry Mulligan, John Lewis, Johnny Carisi, Lee Konitz et Jay Jay Johnson, il écrit les partitions des illustres enregistrements Capitol de 1948, 1949 et 1950. Il signe ainsi Birth of the Cool, album-manifeste où s'exprime une toute nouvelle sensibilité, faite de délicatesse et de raffinement. Gil Evans est ici en avance d'une guerre : l'insuccès sera total et cuisant. S'en est-il remis ? Pendant presque sept ans, il se punit avec d'insipides arrangements pour la radio et la télévision, de commerciales orchestrations pour chanteurs de variétés, reprenant humblement, en 1952, ses études de piano. Charlie Parker fait certes appel à lui mais ce n'est que pour mettre en forme ce sirupeux back-ground de cordes et de voix qui a, à cette époque, les faveurs du génial altiste. Qui se souvient encore de lui quand, en 1956, Miles Davis signe avec la firme Columbia un contrat d'exclusivité avec l'ambition avouée de renouveler le répertoire orchestral ? Gil Evans est, bien sûr, de la fête. Avec Miles Ahead (1957), suite de dix morceaux, conçue pour près de vingt instruments, c'est enfin la consécration auprès de la critique et d'un public qui déborde largement le cercle restreint des amateurs de jazz. Deux glorieux albums, toujours en collaboration avec Miles Davis, ponctuent cette reconquête : Porgy and Bess (1958) et Sketches of Spain (1959). À l'apogée de ses moyens, égal reconnu de Duke Ellington, Gil Evans fonde en 1962 un orchestre qui n'aura qu'une existence éphémère. Mais, très vite, le volume de sa production, déjà très limité, se raréfie encore. Grand prêtre du cool, Gil Evans ne parvient plus à trouver son inspiration dans les nouveaux courants qui bousculent le monde du jazz. Derrière un prestige pour un temps intact — il compose la musique de deux films, Absolute Beginners et La Couleur de l'argent —, le créateur s'essouffle avec le déclin d'une esthétique dont il a épuisé tous les sortilèges. Quelques disques encore — avec l'Orchestre national de jazz et en duo, avec Steve Lacy notamment —, quelques tournées en France et en Italie — avec le Big Band de Laurent Cugny et Sting — rappellent de loin en loin l'existence d'un musicien dont le style n'est plus dans l'air du temps. Il meurt à Cuernavaca, au Mexique, le 20 mars 1988.

Gil Evans est avant tout un prodigieux coloriste. Il manifeste avec constance un goût prononcé pour des instruments rarement utilisés en jazz. Au cor et au tuba, qu'il avait introduits dans l'orchestre de Claude Thornhill, il ajoutera plus tard les synthétiseurs. Aux monochromes sections de saxes, il préfère substituer d'exotiques alliages de cors, clarinettes, tubas, flûtes et altos. Reconnaissables entre mille, ces timbres voilés, ce chant sans vibrato, cette richesse harmonique, cet art de la confidence intime qui sont sa signature. Cette musique, profondément originale, dont l'écriture précise révèle une science rare des registres et des volumes s'abandonne avec délices aux entêtantes beautés des alanguissements infinis. Sous l'influence de Miles Davis, Gil Evans retrouvera une organisation plus ferme où la rigueur ne chassera pour autant ni la souplesse ni la spontanéité. Tout son génie s'exprime parfois dans l'effacement, Gil Evans se bornant à suggérer un mode afin d'offrir aux solistes le plus large espace de liberté possible. Cet art allusif, intelligent et sensible, imprévisiblement charmeur, a peu d'équivalents dans l'histoire du jazz.

On pourra consulter : Laurent Cugny, Las Vegas Tango : une vie de Gil Evans, P O L., Paris, 1989.

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  • Pierre BRETON
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25 mai 1926 Miles Dewey Davis, III naît à Alton (Illinois), dans une famille noire, mélomane et bourgeoise. Septembre 1944 Miles Davis s'installe à New York, officiellement pour préparer son entrée à la Juilliard School of Music, en réalité pour rencontrer Charlie Parker. 1945-1948 Miles Davis fait la connaissance de Dizzy Gillespie et de Max Roach et commence à enregistrer avec Charlie Parker : […] Lire la suite

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Pierre BRETON, « EVANS GIL - (1912-1988) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gil-evans/