MONOCHROME, peinture

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Depuis l'Antiquité, l'adjectif « monochrome » – d'une seule couleur – indiquait, lorsqu'il qualifiait une peinture, qu'il s'agissait d'un camaïeu : l'infinie variété des nuances de valeurs ou de tons permettait à l'artiste de réaliser une image parfaitement compréhensible. Les grisailles, souvent présentes sur les panneaux des polyptyques et fort répandues dans les décorations peintes, à partir de la Renaissance, en sont de parfaits exemples. Les artistes ont fréquemment utilisé les ressources de cette monochromie pour modeler, en trompe-l'œil, des formes imitant les bas ou les hauts-reliefs sculpturaux qui ont longtemps agrémenté les bâtiments.

Au xxe siècle, l'adjectif se substantive parfois, mais alors le monochrome ne relève plus du camaïeu ou de la grisaille. Le terme désigne ces peintures radicales, sans nuances de tons ou de valeurs, qui ont suscité bien des sarcasmes. La peinture monochrome semble être le degré zéro de l'art pictural, car aucun savoir-faire spécifique n'est requis pour couvrir entièrement une toile ou un panneau d'une couche de couleur unie. Quelles significations accorder à ces œuvres si simples et pourtant si rétives à l'interprétation ? Sont-elles un symptôme de la crise que connaît l'art pictural depuis des décennies, un signe annonciateur de sa fin ou au contraire une source de renouvellement ? Quoi qu'il en soit, elles demeurent éclairantes tant sur l'histoire de la peinture et des avant-gardes que sur les rapports qu'entretient l'art du visible, réputé muet, avec le registre des discours qui, sous maints aspects, prolifèrent autour de cette mutité.

Bien qu'elle soit récente, l'histoire de la monochromie radicale n'est pas simple à établir. En 1955, Yves Klein indiquait que ses recherches l'avaient conduit à peindre des « tableaux unis monochromes ». C'était sans doute la première fois que ce qualificatif était attribué à de telles peintures. Rapidement, la notion s'imposa. Aujourd'hui, lorsque l'on parle d'une « peinture monochrome », seuls, ou presque, les spécialistes d'art ancien imaginent que l'on songe à une grisaille ou à un camaïeu. En revanche, l'origine du genre est plus contestée. Les premiers tableaux monochromes, avant la lettre, ont-ils été peints dans les années 1910 ou 1920 ? Ou bien faut-il intégrer les facéties monochroïdales du xixe siècle à cette histoire sérieuse des avant-gardes ? Qu'elle paraisse délectable, ridicule, héroïque, mystificatrice ou émouvante, l'un des intérêts les plus notables de la peinture monochrome est de poser de nombreuses et irritantes questions.

Monochromie et fin de la peinture

Parmi les pionniers de la monochromie, Malévitch (1878-1935) et Rodtchenko (1891-1956) occupent une place de choix. Pour l'un comme pour l'autre de ces deux artistes, la monochromie annonce la fin de la peinture. Malévitch expose son Carré noir – nommé également Carré noir sur fond blanc (Galerie Tretyakov, Moscou) – en 1915. En 1919, il présente son Carré blanc sur fond blanc (1918, Museum of Modern art, New York) qui, en dépit du titre, laisse nettement apparaître un carré. D'un blanc froid, légèrement bleuté, ce carré se distingue du fond, certes blanc, mais plus chaud, teinté d'un soupçon d'ocre. Peu après, le peintre affirmait dans son recueil Le Suprématisme, 34 dessins (Vitebsk, 1920) : « La peinture a depuis longtemps fait son temps et le peintre lui-même est un préjugé du passé. »

Suprématisme (série des Blanc sur blanc), K. Malévitch

Photographie : Suprématisme (série des Blanc sur blanc), K. Malévitch

Kasimir Malévitch, Suprématisme (série des Blanc sur blanc). 1918. Huile sur toile. 97 cm x 70 cm. Stedelijk Museum, Amsterdam, Pays-Bas. 

Crédits : Stedelijk Museum, Amsterdam, Pays-Bas

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S'il n'est pas certain que les peintures de Malévitch peuvent être considérées comme de véritables monochromes, les trois petits tableaux exposés par Rodtchenko à Moscou en 1921 sont assurément conformes aux lois du genre. Dévolus chacun à une couleur primaire, jaune, bleu, rouge, ils récusent la représentation et ils éliment toute différenciation de la surface. En 1923, le critique et historien de l'art Nicolas Taraboukine stigmatisait Couleur rouge pure : « Cette œuvre est extrêmement significative de l'évolution subie par les formes artistiques au cours des dix dernières années. Ce n'est plus une étape qui pourrait être suivie de nouvelles autres, mais le dernier pas, le pas final effectué au terme d'un long chemin, le dernier mot après lequel la peinture devra se taire, le dernier „tableau“ exécuté par un peintre. Cette toile démontre avec éloquence que la peinture en tant qu'art de la représentativité – ce qu'elle [...]

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  • : professeur d'histoire de l'art à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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Pour citer l’article

Denys RIOUT, « MONOCHROME, peinture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/monochrome-peinture/