PRESLEY ELVIS

Ce pourrait être le début d'un roman de Faulkner. Le 8 janvier 1935, Gladys, vingt-trois ans, épouse de Vernon Presley, dix-neuf ans, un petit Blanc surendetté d'East Tupelo, dans le Mississippi, accouche de jumeaux. Le premier, Jesse Garon, est mort-né. Elvis Aaron (ou Aron), le second, se présente une demi-heure plus tard. On peut gloser à l'infini sur les répercussions qu'une naissance aussi tragique a pu avoir sur l'inconscient de celui qui restera un des plus grands mythes de la seconde moitié du xxe siècle.

Rock'n'roll attitude et apothéose américaine

L'enfance d'Elvis fut passablement conformiste, celle d'un élève moyen sans histoires. La vraie vie, de toute façon, est ailleurs, dans la parure et la musique. Dès l'âge de deux ans, il écoute et chante le gospel des Noirs à l'église pentecôtiste. Son oncle lui apprend la guitare quand il a une dizaine d'années, et il brille dans les concours musicaux locaux. Ce qu'il aime, c'est la gomina et les tenues voyantes, un look qui inspirera de fait ses costumes de scène au cours de toute sa carrière. Quand il suit ses parents qui partent s'installer à Memphis, il fréquente un collège où on refuse qu'il fasse partie de l'équipe de football et où on se moque de sa coiffure à la mode des voyous. C'est cependant pour lui l'occasion d'interpréter avec brio, au cours des fêtes scolaires, les succès du tout jeune rock'n'roll, et de jouer de ses talents d'amuseur, qu'il n'abandonnera jamais tout à fait. Il pratique plusieurs métiers – routier par exemple –, mais seuls comptent pour lui le gospel, la country et le rhythm and blues. Il n'a pas vingt ans quand il enregistre, en août 1953 et en janvier 1954, quelques titres dans le studio de Sam Phillips, fondateur de la firme Sun Records. Sans grand succès, mais Phillips comprend qu'il vient peut-être de trouver ce « Blanc qui chante comme un Noir » qui, selon lui, devrait faire sa fortune.

Le 5 juillet 1954 se produit le miracle : c'est en faisant le pitre sur That's All Right (Mama) du bluesman Arthur « Big Boy » Crudup, dont il s'amuse à forcer les effets de syncope et qu'il accompagne de forts déhanchements du bassin, qu'il crée sans le vouloir le rockabilly ; ce morceau, suivi de Blue Moon of Kentucky, un titre bluegrass de Bill Monroe, est immédiatement enregistré par Elvis et ses deux amis Scotty Moore (guitare) et Bill Black (basse). Ce disque mythique est commercialisé en 45-tours et en 78-tours le 19 juillet 1954. Pendant les deux années qui vont suivre, celles de la montée en puissance des rockers noirs (Little Richard, Chuck Berry) ou blancs (Jerry Lee Lewis, Bill Haley), Elvis Presley déchaîne l'hystérie des foules par sa voix charismatique, son jeu de scène survolté et ses postures lascives. C'est alors qu'entre en scène le faux « colonel » Tom Parker (en réalité, Andreas Cornelius Van Kuijk), fils de forains au passé trouble, impresario et affairiste plus que douteux qui, à quarante-six ans, entreprend de diriger la carrière du jeune homme de vingt ans avec un redoutable sens du business. Ce départ foudroyant se prolonge de 1956 à 1958. Parker a fait passer Elvis chez R.C.A. Parallèlement à la réédition des morceaux précédents, le chanteur enregistre les grands titres qui, même lorsqu'ils sont empruntés à d'autres artistes, obtiennent un succès phénoménal et contribueront à construire sa légende. C'est sur les albums Elvis Presley et Elvis (tous deux de 1956) qu'on trouve Heartbreak Hotel, Hound Dog, I Got A Woman, Tutti Frutti, Blue Suede Shoes, Blue Moon, Don't Be Cruel, Long Tall Sally, Ready Teddy, Rip It Up, All Shook Up, Don't, Too Much... Les passages à la télévision avec ses choristes, The Jordanaires, se multiplient. Tupelo organise une journée Elvis Presley. Presque par hasard, Elvis croise au mois de décembre 1956, dans les studios Sun, Jerry Lee Lewis, Carl Perkins et Johnny Cash : leurs improvisations collectives donneront un disque, The Million Dollar Quartet, promis à un succès immense. Elvis fait l'acquisition, dans une banlieue résidentielle de Memphis, de la villa de Graceland, dont il restera propriétaire jusqu'à ses derniers jours, à mi-chemin entre la maison coloniale rococo et l'ébauche d'un Disneyland mégalomaniaque.

Elvis Presley, 1955

Elvis Presley, 1955

photographie

Elvis Presley en 1955, déjà au faîte de sa popularité. Le 1er juillet 1956, il interprète «Hound Dog» au cours du Steve Allen Show diffusé sur la chaîne N.B.S : un Américain sur quatre est devant son poste de télévision. Son déhanchement lascif choque l'Amérique, mais les... 

Crédits : F. Driggs/ Getty

Afficher

Mais, à vingt-trois ans, il faut montrer au peuple américain qu'on est un homme de devoir soumis aux mêmes règles que ses concitoyens. En mars 1958, et pour deux ans, le chanteur rejoint une division blindée de l'U.S. Army en Allemagne, dans une gigantesque mise en scène médiatique. Pendant une permission en 1958, Elvis enregistre I Got Stung ; plusieurs « best of » (le mot n'existait pas encore) paraissent dans le courant de cette année-là. La disparition prématurée, le 14 août 1958, de sa mère alcoolique, qui l'avait toujours aimé d'un amour quasi incestueux, le meurtrit profondément. Famille et amis viennent s'installer près de lui en Allemagne. Sa carrière prend insensiblement des orientations nouvelles. À la fin de 1959, on lui fait rencontrer Priscilla Beaulieu (qui n'a alors que quatorze ans), qu'il épousera sept ans plus tard. Son retour de l'armée, au début de 1960, est marqué par des shows démesurés et des enregistrements dont témoignent l'album Elvis Is Back ! : la voix a mûri, le crooner (It's Now or Never, Are You Lonesome Tonight ?) l'emporte sur le rocker (Fever), mais il reste le King (un surnom qui lui a été donné en 1954). Dès avant l'armée, Parker avait donné une dimension cinématographique à l'image d'Elvis (Love Me Tender de Robert D. Webb en 1956, par exemple). Il lui fait à présent tourner une série impressionnante de navets, souvent dirigés par des metteurs en scène de second ordre, et que sauvent de trop rares minutes pendant lesquelles il est donné au spectateur de voir Elvis interpréter de bonnes chansons : Teddy Bear dans Loving You de Hal Kanter (1957), les titres éponymes de Jailhouse Rock de Richard Thorpe (1957) ou de King Creole de Michael Curtiz (1958), dans lequel on trouve aussi Trouble... Pour contourner le fisc, la recette des concerts est désormais affectée à des œuvres caritatives, et Parker va même prendre la décision de ne plus faire monter Elvis sur scène. Cette absence durera huit ans, de 1960 à 1968. Il épouse Priscilla Beaulieu à Las Vegas le 1er mai 1967 et devient le 1er février 1968 père d'une petite fille ; en 1967, il signe un nouveau contrat qui accorde 50 p. 100 des parts au « colonel » ; il enregistre des gospels et des chansons d'amour, s'adonne à sa passion pour les chevaux, les Cadillac, les armes à feu et aussi les sciences occultes.

Misère du génie

L'histoire, cependant, évolue rapidement : le son du rock'n'roll a considérablement vieilli sous les coups de la pop anglaise des Beatles ou des Rolling Stones, et les crooners célèbres comme Bing Crosby, Frank Sinatra ou Johnnie Ray appartiennent déjà à un autre temps. La jeunesse occidentale se mobilise contre la guerre du Vietnam, le sexe et les drogues ont imposé au marché culturel une nouvelle donne. C'est alors qu'Elvis réussit un extraordinaire « come back », à la télévision en 1968, dans les studios de Memphis, et au cours des concerts qui reprennent à cette occasion. Durant les étés de 1969 et de 1970, il donne un très grand nombre de shows à l'International Hotel de Las Vegas, accoutré de ses combinaisons blanches qui resteront célèbres dans l'imagerie du rock'n'roll. Il est en pleine possession de son magnétisme animal, de sa voix et de sa gestuelle légendaires (il suffit pour s'en convaincre de voir son interprétation de Polk Salad Annie dans le film que Denis Sanders réalise à partir de ces concerts privés, That's the Way It Is, 1970).

Cette suractivité et la reconnaissance retrouvée (un milliard de téléspectateurs pour la retransmission d'un concert à Honolulu le 14 janvier 1973) se traduisent pendant trois ou quatre ans par un nombre fabuleux de concerts, et plusieurs disques de gospel ou riches en morceaux lents. Mais le déclin physique et moral a déjà commencé. Les bouffissures de l'alcool et des drogues dures, les kilos de sucreries et de sandwiches au beurre de cacahuète sont moins dégradants peut-être que la poignée de main au président Richard Nixon qui l'engage, à sa demande, comme agent de la brigade des stupéfiants... Divorce, maladies pulmonaire et intestinale, concerts annulés, partouzes avec des mineures et sordides règlements de comptes avec les membres de ce qui depuis longtemps constitue sa mafia. Les six dernières semaines de sa vie, Elvis les passe claquemuré à Graceland, dans la désespérance et la violence paranoïaque. Il meurt le 16 août 1977, à quarante-deux ans. On trouvera dans son corps autopsié un cocktail invraisemblable de drogues prescrites par un médecin criminel. Aujourd'hui encore, Elvis est l'objet d'un culte nécrophilique puissant : visiteurs de Graceland par dizaines de milliers chaque année, innombrables rééditions de ses albums, films, ventes aux enchères de ses effets personnels, biographies innombrables... L'acteur et metteur en scène Martin Fontaine montera en 1995 au Québec la comédie musicale (reprise à Paris en 2003) Elvis Story.

Elvis Presley n'a pas créé le rock'n'roll, il en fut l'accoucheur mythique. Légende de la musique populaire américaine, sex symbol qui demeure aussi le plus gros vendeur de disques de tous les temps (entre un et deux milliards), le King étonne toujours par sa voix de baryton aux inflexions plaintives, ses timbres chauds venus du bel canto et du gospel, et qui pourtant gardent quelque chose de la rusticité de la musique country. « Elvis the pelvis » (le bassin) est le symbole le plus visible d'une révolution dans l'art populaire au xxe siècle. Il fut une icône à la tête vide sans doute. Mais il toucha au génie dans la quête maladive de l'amour et de Dieu, la grâce d'une voix alliée à de beaux yeux tristes et des sourires figés, la violence esthétisée du sexe et du cœur qui disent, dans la vanité d'un paraître baroque, l'ennui et l'absence à soi-même des idoles modernes.

—  Michel P. SCHMITT

Bibliographie

S. Danchin, Elvis Presley ou la revanche du Sud, Fayard, Paris, 2004

M. Evans, Elvis : a Celebration. Images of Elvis Presley from the Elvis Presley Archive at Graceland, Penguin Books, Harmondsworth (trad. franç. M.-O. Kastner, Elvis, le livre officiel : images d'Elvis Presley tirées des archives Elvis Presley à Graceland, Vade retro, Paris, 2003)

P. Guralnick, Last Train to Memphis : the Rise of Elvis Presley, Little, Brown, Boston, 1994

J. Hopkins, Elvis : A Biography, Simon & Schuster, New York, 1971 (trad. franç. A. Bodard, Elvis : biographie, Solar, Paris, 1972)

G. Marcus, Dead Elvis : a Chronicle of a Cultural Obsession, Doubleday, New York, 1991 (trad. franç. J. Malle, Dead Elvis. Chronique d'une obsession culturelle, éd. Allia, Paris, 2003)

Remembering Elvis : 30 years later, Life Books, New York, 2007

D. Ritz dir., Elvis by the Presleys, Crown, New York, 2005 (trad. franç. A. Le Kim, Elvis par les Presley, Michel Lafon, Paris, 2005)

G. Rodman, Elvis after Elvis : the Posthumous Career of a Living Legend, Routledge, Londres, 1996

E. Savitzkaya, Un jeune homme trop gros, éd. de Minuit, Paris, 1978

G. Segré, Au nom du king : Elvis, les fans et l'ethnologue, Aux lieux d'être, Montreuil, 2007

J. & M. Stern, Elvis World, A. A. Knopf, New York, 1987 (trad. franç. Le Monde d'Elvis, Ramsay, Paris, 1987).

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Écrit par :

Classification


Autres références

«  PRESLEY ELVIS (1935-1977)  » est également traité dans :

PRESLEY ELVIS - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Eugène LLEDO
  •  • 499 mots

8 janvier 1935 Elvis Aaron (Aron) Presley naît à East Tupelo (Mississippi). 1952 Jerry Leiber et Mike Stoller écrivent Hound Dog, interprété par la chanteuse et harmoniciste de blues Willie Mae « Big Mama » Thornton. 12 avril 1954 Bill Haley & […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/presley-reperes-chronologiques/

HOUND DOG (E. Presley)

  • Écrit par 
  • Eugène LLEDO
  •  • 362 mots
  •  • 1 média

L'année 1956 marque un tournant dans la carrière de celui qui est probablement l'artiste le plus important de la musique populaire américaine du xxe siècle. Lorsqu'il écoute la version de Hound Dog par Freddie Bell & The Bellboys, Elvis Presley trouve le titre séduisant et se […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/hound-dog/#i_27331

COUNTRY, musique

  • Écrit par 
  • Eugène LLEDO
  •  • 1 154 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Du country-blues au rock and roll »  : […] 1923-1953) assimile des composantes du blues et du honky-tonk, la musique des tripots ; ses compositions préfigurent le rock and roll. Elvis Presley, qui avouera avoir été très influencé par son style, s'est d'ailleurs fait les dents, au début de sa carrière, sur des classiques du country, notamment sous la houlette de Chet Atkins (1924-2001), […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/country-musique/#i_27331

PHILLIPS SAM (1923-2003)

  • Écrit par 
  • Gérard HERZHAFT
  •  • 824 mots

il enregistre les multi-instrumentistes Doctor Ross ou Joe Hill Louis, contraint Junior Parker à graver ses disques avec une formation dépouillée alors que le musicien souhaitait un grand orchestre avec cuivres. Et il forcera en 1954 un jeune camionneur nommé Elvis Presley à enregistrer accompagné d'une seule contrebasse et d'une guitare électrique […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/sam-phillips/#i_27331

POP MUSIC

  • Écrit par 
  • Paul ALESSANDRINI, 
  • Gérard JOURD'HUI, 
  • Philippe JUGÉ, 
  • Christian LEBRUN
  •  • 7 700 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « L'époque du rock and roll »  : […] Camionneur à Memphis dans le Tennessee, Presley, en bon fils, dédie à sa mère son premier disque. Il signe un contrat d'exclusivité avec une petite marque spécialisée dans le country and western : Sun. Son quatrième disque, Hound Dog, détrône le sirupeux Whatever Will Be, Will Be (du film d'Alfred Hitchcock […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/pop-music/#i_27331

ROCK

  • Écrit par 
  • Stéphane KŒCHLIN
  •  • 547 mots

Mais c'est un autre jeune homme qui va vraiment lancer le rock. Sam Phillips, le patron de la firme discographique Sun Records, l'avait prédit : « Si je trouve un Blanc qui chante comme un Noir, je ferai fortune. » Elvis Presley entre alors en scène et stupéfie l'Amérique tout […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/rock-and-roll/#i_27331

ROCKABILLY

  • Écrit par 
  • Graig MORRISON
  • , Universalis
  •  • 962 mots

Sun Records, le label de Sam Phillips, Elvis Presley interprète deux chansons qui deviendront les modèles de référence du rockabilly : That's All Right, Mama, écrit par le chanteur de blues du Mississippi Arthur « Big Boy » Crudup, et une version endiablée de Blue Moon of Kentucky […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/rockabilly/#i_27331

SUN RECORDS

  • Écrit par 
  • Charlie GILLETT
  • , Universalis
  •  • 386 mots

L'année suivante, Sam Phillips commence à faire enregistrer son premier chanteur blanc, Elvis Presley, alors inconnu, mais dont les cinq singles (dix titres) qui seront enregistrés chez Sun Records restent parmi les plus grands succès pop du xxe siècle : […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/sun-records/#i_27331

Pour citer l’article

Michel P. SCHMITT, « PRESLEY ELVIS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 septembre 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/elvis-presley/