CORPSCorps et langage

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Si la sémiologie est la science des signes, la sémiologie du corps se définira comme la région de cette science dont l'objet est le corps comme signe. Comment le corps humain peut-il être signe ou ensemble de signes ? Comment peut-il signifier ? Quel peut être son type propre de signifiance ? Quelles lois la régissent ?

La moindre attention à notre corps, à ses comportements dans la vie sociale et dans les rapports de production et d'échange montre que le corps est le lieu et l'instrument d'utilisation de plusieurs systèmes de signes : signes du langage avec la voix et ses intonations expressives et signifiantes ; signes gestuels et comportementaux ; attitudes corporelles ; signes cosmétiques ; signes vestimentaires ; signes extérieurs indiquant les conditions sociales, signifiant des règles institutionnelles ; signes de politesse, de rituels d'attitudes, d'étiquettes expressives de sentiments liés aux rôles et aux positions sociales ; signes de l'art, dont le corps peut être la surface d'inscription, le véhicule et l'instrument. Il est clair que le corps est pris dans des réseaux de signes qui le conditionnent, le façonnent, le donnent à voir, à entendre, à sentir... Dans cet immense domaine, où les signes paraissent s'engendrer et se multiplier à l'infini, est-il possible d'introduire un principe d'ordre et de délimitation des divers ensembles de signes corporels ?

Style amarnien

Photographie : Style amarnien

Deux dignitaires saluant, 1350 av. J.-C. La période amarnienne (1364-1347) présente une fracture dans la manière de représenter les êtres, non plus dans des postures hiératiques, mais quotidiennes, naturelles et sensuelles. Égypte, Nouvel Empire, XVIIIe dynastie, règne d'Akhenaton, relief... 

Crédits : Erich Lessing/ AKG

Afficher

Peut-on constituer un ou plusieurs systèmes sémiotiques du corps reposant sur des signes et comportant un répertoire fini d'unités signifiantes, des règles d'arrangement qui en gouvernent les configurations indépendamment de la nature et du nombre des « discours » que le système permet de produire ? Ou, pour reprendre la distinction capitale introduite par Émile Benveniste entre sémiotique et sémantique, toute sémiotique du corps ne renvoie-t-elle pas à des systèmes à signifiance unidimensionnelle, soit sémiotique sans sémantique – ainsi le corps ritualisé dans les gestes de politesse –, soit sémantique sans sémiotique – ainsi le corps exalté dans la gesticulation expressive de la danse ?

Allons plus loin : peut-on, dans la description de la signifiance du corps, dépasser la notion même de signe ? Mieux encore : l'imposition du signe aux procès de signifiance du corps ne serait-elle, en fin de compte, que l'imposition, sur ces procès, du discours théorique sur le corps, discours réducteur qui implicitement s'appuierait sur une conception « philosophique » du corps ? Si le caractère commun à tous les systèmes sémiotiques est la propriété de signifiance et leur composition en unités de signifiance ou signes, peut-on concevoir une signifiance qui outrepasse la notion du signe et d'unité ? Tout signe a propriété de signifiance, mais toute signifiance résulte-t-elle de signes ou d'agencement d'un nombre fini de signes-unités ?

À titre opératoire, appliquons au corps le modèle construit pour la communication verbale par Roman Jakobson : « Le destinateur envoie un message au destinataire. Pour être opérant, le message requiert d'abord un contexte auquel il renvoie (le référent) ; ensuite, le message requiert un code commun ou tout au moins en partie au destinataire et au destinateur (décodeur et encodeur du message). Enfin, le message requiert un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire. » Chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction différente : fonction expressive ou émotive, centrée sur le destinateur ; fonction conative, impérative, centrée sur le destinataire ; fonction référentielle, dénotative, centrée sur le contexte ; fonction métalinguistique, orientée sur le code ; fonction phatique, accentuant le contact ; et fonction poétique, centrée sur le message lui-même.

L'application de ce modèle au champ d'une sémiotique du corps est – insistons là-dessus – purement opératoire. On ne saurait, en effet, réduire la signifiance du corps à la communication d'un message entre un destinateur et un destinataire. Utilisé comme instrument d'exposition, dans son utilisation même, le modèle communicationnel manifestera ses insuffisances ; il opérera sa propre critique.

La fonction expressive

Envisageons tout d'abord la première fonction linguistique du modèle de Jakobson, la fonction expressive, centrée sur le destinateur. « Elle vise à une expression directe de l'attitude du sujet à l'égard de ce dont il parle. Elle tend à donner l'impression d'une certaine émotion vraie ou feinte. » Jakobson borne son analyse aux interjections, où apparaît comme une gestualité de la voix, avec ses modifications intonationnelles du ton, de la hauteur, du timbre, le redoublement de certains phonèmes, l'allongement d'autres phonèmes où s'indiquent des unités expressives codées, culturellement marquées, qu'elles s'accompagnent ou non de mimiques du visage ou de certaines parties du corps. Ainsi l'allongement emphatique de la voyelle i en français dans si ou le click de succion avec mouvement de la tête vers le haut et brève fermeture des paupières accompagnant la profération du terme de négation en turc. Le haussement d'épaules qui vient appuyer un énoncé de refus, le tapotement de l'index sur la tempe ou sa rotation, celui de dérision, etc., à la fois intensifient la force de la phrase énoncée et en modifient le contenu, en tout cas lui ajoutent une information supplémentaire quant aux dispositions intimes et aux émotions du locuteur. Ainsi, un énoncé affirmatif, qui serait accompagné d'un grattement de la tête par la main du locuteur, se trouve « aspectualisé » par une nuance d'hésitation. On notera que, dans de nombreux cas, la mimique ou la pantomime peut se substituer totalement à l'énonciation verbale qu'elle accompagne ; ainsi, en particulier pour le oui et le non, dont la mimique paraît avoir été acquise bien avant le langage. Une recherche ontogénétique sur la négation et l'affirmation montrerait comment une gestualité corporelle liée au besoin, à la recherche du sein ou à son refus, donc « naturelle », édifiée ou étayée sur des montages instinctuels innés, s'est « dénaturalisée » dans et par le processus signifiant et transposée sur le plan symbolique : les mouvements du corps, qui avaient une finalité biologique précise, tout en se maintenant comme traces stylisées de cette situation antérieure et dépassée, reçoivent alors une signifiance d'un ordre proprement symbolique dans l'exercice du langage. Si des « signes du corps » accompagnent l'émission du message verbal soit pour en intensifier la force, soit pour en modifier le contenu, jusqu'à lui donner une signification contraire à celle qu'il contient explicitement – ainsi le [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 9 pages

Écrit par :

  • : professeur d'Université, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

Classification

Autres références

«  CORPS  » est également traité dans :

CORPS - Vue d'ensemble

  • Écrit par 
  • Monique DAVID-MÉNARD
  •  • 1 810 mots

Les savoirs et les pratiques qui ont pour objet le corps – médecine, arts plastiques, sémiologie, anthropologie, psychanalyse – ont à se débattre, dans la culture occidentale, avec deux traditions philosophiques, la cartésienne et l'aristotélicienne, qui hantent ce qu'ils énoncent ou effectuent, et qu'ils tentent de surmonter sans toujours y parvenir.Cette hantise est expli […] Lire la suite

CORPS - Données anthropologiques

  • Écrit par 
  • Nicole SINDZINGRE
  •  • 4 251 mots

Dans les sociétés occidentales, on estime couramment que le corps humain est un objet relevant seulement de la biologie ou de la physiologie, par exemple, et que sa réalité matérielle doit être pensée d'une façon indépendante des représentations sociales. En vertu de la longue tradition philosophico-religieuse de la séparation de l' […] Lire la suite

CORPS - Les usages sociaux du corps

  • Écrit par 
  • Luc BOLTANSKI
  •  • 2 595 mots

Parler d'usages sociaux du corps c'est poser l'existence d'une correspondance globale entre, d'une part, l'utilisation que les individus font de leur corps, la relation qu'ils entretiennent avec le corps propre et même certaines de leurs propriétés somatiques (par exemple, le rapport entre taille et poids ou le type de morbidité) et, d'autre part, leur appartenance sociale, la […] Lire la suite

CORPS - Cultes du corps

  • Écrit par 
  • Bernard ANDRIEU
  •  • 5 042 mots
  •  • 1 média

Le corps n'a été durant toute l'histoire un objet de culte, de rituel et de soin qu'au service d'autres fins. Georges Vigarello, Alain Corbin et J. F. Courtine ont montré ainsi dans leur Histoire du corps combien la recherche de la beauté, les préoccupation d'hygiène et le soin de soi ont été des pratiques de cultes du corps. Le souci esth […] Lire la suite

CORPS - Soma et psyché

  • Écrit par 
  • Pierre FÉDIDA
  •  • 3 215 mots

La distinction entre soma et psyché et le jeu d'oppositions complémentaires que sous-tendent et engagent ces notions participent d'une prise de conscience dont l'histoire s'identifie, pour une large part, à la tradition de l' […] Lire la suite

CORPS - Le corps et la psychanalyse

  • Écrit par 
  • Monique DAVID-MÉNARD
  •  • 3 959 mots

Le corps est, en psychanalyse, une réalité difficile à penser, car elle défie les approches physiologiques et philosophiques, et décisive pourtant, puisque la sexualité humaine – considérée dans la jouissance ou dans des activités sublimatoires – a pour terrain le corps érogène, le corps capable d'angoisse et d […] Lire la suite

ABRAMOVIC MARINA (1946- )

  • Écrit par 
  • Bénédicte RAMADE
  •  • 632 mots

Marina Abramovic née à Belgrade (Serbie) s'est imposée depuis les années 1970 comme l'une des références du body art aux côtés des américains Vito Acconci et Chris Burden. Ses performances parfois extrêmes, documentées par des photographies en noir et blanc commentées, sont restées uniques. Dès 1973, date de ses premières expérimentations sur son propre corps souvent mis à nu, Marina Abramovic p […] Lire la suite

ABSALON ESHER MEIR dit (1964-1993)

  • Écrit par 
  • Jean-Marc HUITOREL
  •  • 1 018 mots

L'artiste Esher Meir, dit Absalon, est né en 1964 à Ashdod en Israël. Il est mort à Paris en 1993. Sa carrière fulgurante aura duré à peine six années. Très vite connu et reconnu, il a produit une œuvre homogène et d'emblée identifiable, à la fois représentative de l'art au tournant des années 1980 et 1990, et très singulière, dont la forme essentielle touche à l'habitat. Ni architecte, ni design […] Lire la suite

ACCONCI VITO (1940-2017)

  • Écrit par 
  • Jacinto LAGEIRA
  •  • 1 072 mots

Artiste protéiforme, Vito Acconci s'est d'abord consacré à la « poésie concrète », à la photographie et aux performances pour se tourner ensuite vers la vidéo. Chez lui, cette dernière est essentiellement constituée par la mise en scène du corps, tant dans le rapport au langage que dans le rapport aux gestes. Il s'agit le plus souvent de performances – filmées pour la plupart – au cours desquelles […] Lire la suite

ACTEUR

  • Écrit par 
  • Dominique PAQUET
  •  • 6 798 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Un être métamorphique »  : […] Malgré des essais de théorisation, l'art de l'acteur reste profondément empirique. Et pour cause, puisque le matériau et l'outil de son art ne sont autres que sa propre chair. Si la tradition parle d'incarnation – faire rentrer dans sa chair un être de mots, le personnage –, elle semble plus proche de la vérité que celle qui inciterait à croire que l'acteur doit rentrer dans la peau du personnage. […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Louis MARIN, « CORPS - Corps et langage », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/corps-corps-et-langage/