CONSERVATION DES ŒUVRES D'ART

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Destruction et conservation à l'époque contemporaine

De la Révolution à 1830

La Révolution française, par le bouleversement qu'elle apporte dans la vie des institutions et des hommes, va provoquer un mouvement de destruction qui, avec l'accélération du progrès technique et des transformations sociales qu'entraîne celui-ci, ne cessera de croître jusqu'à nos jours. La Convention, en prescrivant l'abolition des emblèmes féodaux, invitait les citoyens à procéder à des destructions : elle fut bientôt débordée par le vandalisme qu'elle avait elle-même provoqué et prit des mesures en faveur de la conservation de tous « les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à l'enseignement ». Une Commission temporaire des arts désignée à cet effet rédigea un texte comportant des instructions muséologiques précises ; il fut adopté par la Convention dans sa séance du 25 novembre 1794. Cette instruction fut envoyée aux chefs de dépôt qui, partout en France, reçurent des objets de toute nature, le plus souvent entreposés dans des couvents désaffectés. Au Louvre, où les tableaux du roi avaient été exposés au public dès le 10 août 1793, l'afflux des chefs-d'œuvre livrés par toute l'Europe aux armées françaises victorieuses allait développer une immense activité de restauration, qui révéla les exceptionnelles qualités de J.-B. Lebrun, le mari du peintre L.-É. Vigée Le Brun, chargé des constats d'état et des restaurations. Durant cette période et sous son impulsion, la transposition de la Vierge de Foligno de Raphaël, saisie en Italie, requiert, pour la première fois, une commission de restauration composée de chimistes, préfiguration de l'organisation moderne.

Des arrêtés du Directoire et du Consulat organisent en France l'administration des musées. En 1792, les textes révolutionnaires créent le Muséum central des arts, futur musée du Louvre, ainsi que le Muséum d'histoire naturelle, le Muséum des arts et métiers, bientôt suivis, en 1794, par le Muséum des monuments français. Ces textes désignent sous le nom de « conservateurs » les fonctionnaires chargés de la gestion d'un musée.

Au début du xixe siècle, on assiste à une transformation très importante touchant à la conception de la restauration des antiques. On va renoncer à la restauration « intégrative » qui consistait à restituer les parties qui manquaient d'une façon plus ou moins fantaisiste, et désormais on conservera les œuvres telles qu'elles ont été trouvées ; la charnière entre les deux conceptions est marquée par le traitement différent que subirent les frontons d'Égine, acquis par Louis Ier de Bavière en 1811, et les sculptures du Parthénon, achetées par le British Museum de Londres à lord Elgin, en 1816. Sur l'intervention du sculpteur vénitien néo-classique, Canova, l'originalité des marbres Elgin fut respectée, tandis que Louis Ier confiait au sculpteur danois Thorwaldsen, qui avait son atelier à Rome, les marbres d'Égine pour qu'il les restaure à la façon ancienne. Désormais, ce respect du document original sera pratiqué pour les innombrables objets que l'archéologie en plein développement va arracher à la terre. Cependant, pour le commerce d'art, d'habiles techniciens pratiquent encore la restauration intégrative qui aboutit le plus souvent à une mutilation des œuvres, comme en témoignent les effets du traitement barbare appliqué à deux têtes romanes qui furent achetées par la Walters Art Gallery de Baltimore. De nos jours, la déontologie – qui cherche un équilibre entre l'histoire de l'œuvre et sa forme originelle – amène parfois à enlever les parties ajoutées par les restaurateurs du passé. On y est parvenu avec bonheur pour des pièces comme l'Apollon du Belvédère ou le Laocoon. Certains théoriciens considèrent ces parties ajoutées comme le témoin de l'esthétique d'une époque et militent pour leur maintien. Cette position fut adoptée au musée du Louvre lors du nettoyage des grands marbres antiques, dans les années 1985-1990. Malheureusement, les transformations que, du xvie au xviiie siècle, on a fait subir aux statues ont souvent altéré profondément la pièce originale, de sorte que sa restitution en est presque toujours impossible.

La conservation des monuments d'architecture et des antiquités dites « nationales » n'a provoqué que plus tard des mesures d'intervention méthodiques. Sous la Révolution française, Alexandre Lenoir dépèce l'église abbatiale de Saint-Denis pour alimenter son « musée des Monuments français », ouvert en 1795 à Paris ; il est vrai que cette opération a sans doute arraché aux vandales les tombeaux royaux. Abandonné, sa toiture de plomb enlevée, le monument détesté qui avait été le panthéon des rois de France risquait d'être démoli, et Chateaubriand pourra dire dans le Génie du christianisme : « Saint-Denis est un désert, l'oiseau l'a pris pour passage, l'herbe croît sur ses autels brisés. » En 1806, Napoléon décréta la restauration de l'abbaye pour en faire le lieu de sépulture des empereurs. L'église « entrait dans une ère de restauration qui devait la défigurer plus cruellement que le vandalisme de la populace » (Summer Crosby). Les différents architectes qui exécutèrent ce travail, jusqu'à ce que Viollet-le-Duc le prît en main, traitèrent ce malheureux édifice d'une manière semblable à celle qui fut infligée aux statues antiques aux xvie et xviie siècles ; du point de vue technique, leurs interventions furent si malencontreuses qu'elles accentuèrent la ruine du monument.

Du romantisme à 1914

Le Danemark se montra singulièrement en avance : il institua dès 1807 une commission royale pour la conservation des antiquités, composée de cinq professeurs, de l'évêque de Copenhague et du directeur du Cabinet royal. En France, il faudra attendre 1830 pour que, sous l'effet du mouvement d'intérêt que le romantisme porte au Moyen Âge, le gouvernement se préoccupe de créer un service propre à assurer la sauvegarde des monuments, luttant enfin contre le vandalisme qui s'étend à toute la France et dont Montalembert pourra dire rue Toulouse en est la capitale. En 1830, Guizot propose à Louis-Philippe la nomination de Ludovic Vitet à un poste d'inspecteur général des monuments historiques qui dirigeait un service d'inspecteurs (pour les monuments) et de conservateurs (pour les objets mobiliers), répartis dans les différents départements. En 1835, un comité, destiné à faire l'inventaire des documents et monuments de l'histoire de France, réunit Ludovic Vitet, Le Prévost, Lenormant, Mérimée, Lenoir, Didron, Victor Hugo, le philosophe Victor Cousin. En 1834, Mérimée, alors âgé de trente et un ans, remplace Vitet dans les fonctions d'inspecteur général ; il parcourra t [...]

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Laocoon

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Vénus d'Arles

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Puits de Moïse, C. Sluter (1)

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Aurochs et chevaux, Lascaux

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  • : conservateur en chef au musée du Louvre, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle
  • : conservateur des musées de France, département des peintures, musée du Louvre

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Pour citer l’article

Germain BAZIN, Vincent POMARÈDE, « CONSERVATION DES ŒUVRES D'ART », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/conservation-des-oeuvres-d-art/