CONCEPT

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Les propriétés du concept

La tradition rationaliste établit une différence tranchée entre la connaissance intuitive et la connaissance conceptuelle, en lesquelles elle voit deux niveaux irréductibles de savoir. La tradition empiriste, en revanche, conçoit plutôt ces deux modes de connaissance comme des réalisations, selon des degrés différents, d'une seule et même modalité fondamentale.

Que les concepts soient compris comme des représentations ou comme des formes de médiation, ils se distinguent de l'intuition sensible, concrète et singulière, par leur caractère abstrait et universel. Le concept met en évidence un aspect de la réalité, qui est considéré à part, comme s'il constituait un objet de connaissance pour son propre compte, alors qu'il n'est pas donné à l'état isolé dans l'expérience perceptive. L'esprit humain a cette propriété remarquable de pouvoir ainsi détacher – de ce qui, dans l'intuition sensible, est donné sous forme de totalités individuelles singulières – des déterminations qui appartiennent bien à ces totalités, mais qui ne les caractérisent que selon une perspective particulière. Le concept est précisément la saisie d'une telle détermination. Il est caractérisé par ce que Hegel appelle la « déterminité » (Bestimmtheit). En tant que tel, il se pose comme un moment séparé, ou abstrait. Il s'oppose par là à la donnée intuitive, comme un point de vue limité à une totalité ; mais il s'oppose aussi aux autres concepts, comme une détermination à d'autres déterminations. Selon la formule célèbre de Spinoza, « toute détermination est négation » ce qui se pose comme talité délimitée exclut de soi tout ce qui n'en relève pas. Mais, par le fait même qu'il se dégage de ce qu'il y a d'individualisant dans l'intuition, le concept est susceptible de s'appliquer à tous les individus en lesquels, à un titre quelconque, se réalise la détermination qu'il rend manifeste. On peut dire aussi qu'il subsume dans l'unité d'un point de vue généralisant la multiplicité (en principe indéfinie) des cas individuels par rapport auxquels ce point de vue est pertinent. Le concept, par lui-même, ne pose aucune limite à son champ d'application ; étant de la nature d'une forme, il est de soi disponible pour être mis en œuvre en toute circonstance où il rencontrera les dispositions adéquates. C'est en cela que réside son caractère d'universalité. Même un concept qui ne s'appliquerait en fait qu'à un seul individu (que cela résulte d'une constatation empirique ou d'un raisonnement sur les conditions de son application) ne cesserait pas pour autant d'être universel de droit.

Cette double propriété du concept se reflète dans la structure de la proposition. Selon une analyse qui remonte à Aristote, la forme fondamentale (et en même temps élémentaire) de proposition est celle qui consiste à attribuer un prédicat à un sujet. Le sens de l'attribution est d'affirmer que la détermination représentée par le prédicat appartient effectivement à l'entité individuelle désignée par le terme sujet. Du point de vue sémantique, le terme sujet et le terme prédicat ont des fonctions complètement différentes. Le sujet exerce, dans le contexte de la proposition, une fonction purement référentielle : il renvoie à un fragment de réalité relativement isolable, visé en tant qu'unité concrète. Celle-ci peut appartenir au domaine des choses perceptibles ou au domaine des choses idéales (telles que les entités mathématiques) ; dans l'un et l'autre cas, on pourra dire que le sujet se réfère à des objets.

Le prédicat a pour fonction de projeter sur l'objet dénoté par le sujet un éclairement spécifique, correspondant à un aspect déterminé de généralité sous lequel l'esprit peut viser le réel. Ou, encore, de placer l'objet dénoté par le sujet sous un point de vue généralisant, qui en fait apercevoir, totalement ou partiellement, l'intelligibilité intrinsèque. Sujet et prédicat correspondent ainsi à deux formes fondamentales d'intentionnalité : l'une qui se rapporte au monde en tant qu'analysable en totalités concrètes, appréhendables dans leur concrétude même, l'autre qui se rapporte au monde en tant qu'analysable en qualités participables, appréhendables dans leur généralité même. Or cette généralité que le prédicat exprime, c'est précisément celle du concept. Le prédicat est donc, dans le milieu du langage, l'élément médiateur qui permet à la pensée de restituer le concept, qui est un instrument de pensée, à l'univers concret que saisit l'intuition.

La question du rapport entre le prédicat et le concept est fort controversée. Frege explique que le prédicat dénote un concept, comme le sujet dénote un objet. Et il caractérise le statut du concept en s'appuyant sur l'idée de fonction. La propriété essentielle de la fonction, c'est son insaturation, ou son indétermination, qui lui donne précisément un caractère de généralité. Un concept, selon Frege, n'est qu'un cas particulier de fonction : c'est « une fonction dont la valeur est toujours une valeur de vérité ». Strawson explique que le prédicat identifie un terme universel, comme le sujet identifie un terme particulier. Ces deux approches ont l'inconvénient de décrire les fonctions de sujet et de prédicat au moyen de la même catégorie sémantique. On pourrait tenter d'exprimer la différence entre sujet et prédicat en disant que le sujet se réfère à un objet et que le prédicat représente un concept (non au sens où il en serait une image, mais au sens où il en tiendrait la place et en exercerait la fonction dans le milieu du langage). Si le prédicat est une entité linguistique, le concept est une entité de pensée (ce qui est tout autre chose qu'un « état mental »). Très exactement, il est un mode noétique d'appréhension ou, encore, une forme selon laquelle un objet peut être pensé.

La proposition représente (cette fois, au sens d'une mise en scène) l'application d'un concept à un objet. Le caractère abstrait du concept se reflète dans le fait que le prédicat ne peut jouer son rôle de terme déterminant que par l'intermédiaire du sujet ; c'est seulement en tant qu'il est ancré dans un terme qui évoque directement une totalité concrète qu'il peut qualifier celle-ci. Et le caractère universel du concept se reflète dans le fait que le prédicat n'est pas lié à un sujet déterminé mais est disponible en quelque sorte pour une infinité virtuelle de sujets.

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Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université catholique de Louvain (Belgique)

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Pour citer l’article

Jean LADRIÈRE, « CONCEPT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/concept/