BOHÈME

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L'expression « bohème littéraire » est utilisée depuis le xixe siècle pour qualifier un type de sociabilité fonctionnant sur le mode de la marginalité. Sémantiquement, le mot renvoie au peuple tzigane et à la région où Charles Nodier a planté ses sept châteaux (Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, 1830). Pourtant, l'histoire de ce « doublet linguistique » est pleine de zones d'ombre. On ne sait quand et comment le sens a glissé de la désignation du peuple rom à celle d'une catégorie d'hommes de lettres. En 1694, le Dictionnaire de l'Académie réunit « bohême », « bohémien » et « bohémienne » pour décrire une « sorte de gens vagabonds, libertins, qui courent le pays, disant la bonne aventure au peuple crédule, & dérobant avec beaucoup d'adresse ». L'épithète qualifie par extension une existence errante et des mœurs désordonnées. L'édition de 1835 enregistre l'expression « mener une vie de bohème » déjà présente chez Fénelon. Mais c'est le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse qui file le plus longuement une métaphore revendiquée par la littérature et déjà devenue un cliché. Bohême : « nom donné, par comparaison avec la vie errante et vagabonde des Bohémiens, à une classe de jeunes littérateurs, ou artistes parisiens, qui vivent au jour le jour du produit précaire de leur intelligence ». Un poème de Béranger, « Les Bohémiens », aurait inspiré ce rapprochement, mais ce serait George Sand qui aurait été à l'origine de l'expression en achevant son roman La Dernière Aldini (1838) sur l'exclamation : « Vive la bohème ! » Larousse insiste sur la polysémie du mot : au Prince de la Bohême d'Honoré de Balzac (1840), il oppose les Confessions d'un Bohême de Xavier de Montépin (1849) ; bohème désigne ainsi autant l'errance aristocratique de La Palférine que les louches industries des intrigants parisiens que décrit Montépin. Henri Murger y reviendra dans son introduction aux Scènes de la vie de bohème (1851) : « les bohèmes de la littérature n'ont aucun rapport, avec les Bohèmes dont les dramaturges du Boulevard ont fait les synonymes de filous et d'assassins ». Tout au long du siècle, « bohème » renverra concurremment à d'autres modes de marginalités. La bibliographie des œuvres publiées entre 1800 et 1900 révèle des Bohêmes de la mer (Gustave Aimard, 1865), des Bohêmes du drapeau (Antoine Camus, 1863), des Bohèmes du désert (Auguste Foubert, 1867). On parle autant de la « bohème des étudiants » que de la « bohème commerciale », et, risquant l'oxymore, déjà de « bohème bourgeoise », expression remise à la mode au début du xxie siècle.

La vie d'artiste

Si le xixe siècle est le moment où cette réalité prend forme, le bohémianisme littéraire est prégnant dès la seconde moitié du xviiie siècle, moment où s'affirme l'« homme de lettres », dont la condition est le plus souvent précaire. Le recrutement se fait fréquemment dans le peuple ou dans la petite bourgeoisie, et devenir poète est perçu comme la condamnation à une vie de gueux. Mansarde, faim et froid, métiers divers en sont les attributs. Les écrivains non pensionnés par le roi, les puissants, ou par les journaux, ou ceux qui sont privés de place (lecteur, bibliothécaire, secrétaire...) sont voués à une vie incertaine. Ils doivent plaire et jouer les « amuseurs », comme on le voit dans Le Neveu de Rameau de Diderot. Robert Darnton a exploré cette bohème au voisinage de la Révolution française : moment de dérégulation de la vie littéraire, où l'homme de lettres est à la solde de la librairie ou de la police. À suivre Maurice Pellisson (Les Hommes de lettres au XVIIIe siècle, 1911), il reste probable que le roman d'un « mercenaire » des lettres, Les Bohêmiens d'Anne Gédéon La Fite de Pelleport (Paris, 1790), soit l'une des premières œuvres à user de la métaphore qui court-circuite milieu littéraire et monde tzigane.

Intérieur d'atelier, O. Tassaert

Photographie : Intérieur d'atelier, O. Tassaert

Octave Tassaert, Intérieur d'atelier, 1845. Huile sur toile, 46 cm × 38 cm. Musée du Louvre, Paris. 

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Revisitant ce siècle, le xixe en retiendra surtout un martyrologe et une imagerie presque sulpicienne : celle des poètes morts de faim, écrivains malheureux (Gilbert, Malfilâtre), « poètes misères ». L'esprit romantique conjuguera ce thème avec une idéologie de la souffrance, condition du génie vouant le poète au malheur et à l'incompréhension (A. de Vigny, Stello, 1832). Dans ce c [...]

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Intérieur d'atelier, O. Tassaert

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Café Griensteidl, R. Völkel

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La Bohème, Giacomo Puccini

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Jean-Didier WAGNEUR, « BOHÈME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/boheme/