CAFÉS LITTÉRAIRES

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Depuis une époque déjà lointaine en Orient, pendant trois siècles en Occident, les cafés ont joué un rôle fondamental dans l'histoire des idées, des arts et de la chose écrite. Ils ont servi de bureaux académiques, de salles de lecture, de poste, de lieux d'écriture ou de réunion, de salles des ventes, de compagnies d'assurance, de cellules de méditation, de microcosmes pour penser ou pour rêver, de rendez-vous galants ou de quartier général de conspirateurs ou de révolutionnaires, de scènes pour des lectures poétiques, parfois de musées. Ils font souvent office de salons démocratiques et de laboratoires pour les pensées les plus audacieuses et les formes les plus novatrices. Il n'existe pas une forme spécifique et définie du café littéraire : sa physionomie et son esprit varient selon les époques, les lieux, le caractère de ses habitués, les contrastes des différents milieux et des différentes personnalités qui s'y côtoient. Du café de poètes au café d'artistes, du café le plus humble au plus fastueux, du café aux mœurs légères à celui qui imite les palais de l'aristocratie, en passant par ses déclinaisons, comme le cabaret artistique dont la formule évolue et se diversifie à son tour, ses facettes multiples sont la représentation d'un univers intellectuel, esthétique et émotionnel toujours changeant.

Les origines

Nul ne sait quand le café a été découvert. Un théologien voyageur du xviie siècle, Antonio Fausto Nairone, grand connaisseur du Proche-Orient, relate qu'un moine aurait vu ses chèvres s'agiter bizarrement après avoir brouté les feuilles et les graines d'un arbuste. Il prépare une décoction rudimentaire et invente le kawa. Un siècle plus tard, Richard Bradley raconte la même histoire en la rendant un peu plus crédible : il remplace le bon moine chrétien par un chevrier arabe. L'orientaliste Antoine Galland considère que cette version « se rapproche fort de la fable ». Il préfère prêter foi à un manuscrit d'Abdelcader écrit au xve siècle. Ce texte explique qu'un certain Aldhabbani, originaire de Dhabban, en Arabie, raconte qu'il a consommé du café en Perse. Cette boisson lui a fait l'effet d'un reconstituant et il prend conscience qu'elle a aussi le pouvoir « d'égayer l'esprit, de donner de la joie ».

Tout ce qui est sûr, c'est que les derviches, des religieux adeptes du soufisme appartenant à un ordre mendiant, l'adoptent et l'utilisent lors de cérémonies religieuses. Galland l'atteste, tout comme D'Ohsson, qui situe l'origine de cette pratique à Moka, dans le Yémen. Les voyageurs et historiens ottomans et arabes insistent tous sur cette origine yéménite. Cet usage de faire circuler du café au cours des cérémonies des derviches n'est pas sans inquiéter les autorités religieuses. À La Mecque, en 1511, une assemblée d'ulémas se réunit pour l'interdire, et des sacs de café sont brûlés dans les rues. Un procès similaire est jugé au Caire vers 1520 puis, quatorze ans plus tard, un prédicateur incite les fidèles à détruire les maisons de café. On appelle les médecins au secours de la religion. Mais rien n'y fait : l'habitude de boire du café s'installe dans le monde arabe et gagne bientôt l'ensemble du monde islamique.

Au début du xvie siècle, les cafés ne sont encore que de modestes échoppes qui peuvent se limiter à de la toile tendue entre des arbres ou à une pièce avec un divan circulaire pour tout mobilier. À en croire les voyageurs occidentaux de cette époque, ils n'ont pas tous bonne réputation et sont souvent assimilés à des bouges ou à des lieux de prostitution. On y joue à des jeux de société, on y fume du tabac, il arrive même qu'on y consomme des narcotiques, mais on y discute surtout d'affaires. Des mollahs viennent y raconter des histoires édifiantes et on n'a pas peur d'y parler de politique. La musique y a droit de cité, tout comme d'ailleurs la poésie. En réalité, il existe déjà différentes catégories de cafés. Et on n'hésite plus à y inviter ses amis, ce qui devient une coutume chez les musulmans.

Selon l'historien turc Ibrahim Peçevi, le premier café littéraire digne de ce nom apparaît à Constantinople en 1555, sous le règne de Soliman le Magnifique. Il est géré par deux négociants syriens, Hakin et Shams. Surnommé « École du savoir », il est fréquenté par de hauts personnages et des lettrés éminents. Giulio Ferrario affirme que « les citadins passaient des heures entières à jouer aux dames ou aux échecs, ou à parler d'art, de science et de littérature ». Les cafés jouent bientôt un rôle essentiel dans la culture de l'Empire ottoman, de la péninsule arabique, de l'Égypte et du Maghreb. Antoine Galland insiste lui aussi sur le fait qu'on y lit beaucoup et qu'on y écoute de la poésie. C'est surtout pendant le ramadan qu'on y afflue pour assister à des spectacles d'ombres, pour écouter des conteurs, des devins, des musiciens, des chanteurs et même voir des exhibitions de danseurs, ce qu'attestent les voyageurs du xixe siècle, comme Gérard de Nerval ou Théophile Gautier.

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FRANÇAISE LITTÉRATURE, XIXe s.

  • Écrit par 
  • Marie-Ève THÉRENTY
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Gérard-Georges LEMAIRE, « CAFÉS LITTÉRAIRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cafes-litteraires/