ANTHROPOLOGIE DU PATRIMOINE

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Le patrimoine comme objet anthropologique. Échelles et incarnations de la patrimonialisation

Pour Joël Candau (2005), les anthropologues interrogent l’objet « patrimoine » selon deux axes, celui de la patrimonialisation et celui de l’usage du patrimoine.

Analyser le processus patrimonial

Le premier axe ne consiste pas seulement à analyser le patrimoine comme un corpus légitime en soi, en prenant sa matérialité comme objet principal, mais à considérer le processus même de sa désignation comme bien d’exception. Il s’agit d’identifier une activité humaine de sélection, de qualification et de valorisation de certains objets du réel et de penser les critères de choix, les manières de légitimer et les transformations de ces objets désignés pour représenter un groupe. Portée par des acteurs inscrits dans un contexte social et culturel qu’il convient de déterminer, l’activité de patrimonialisation permet d’accéder à un réseau de principes de hiérarchisation entre des objets et des lieux que le groupe distingue et de représentations sociales et culturelles qui ont cours dans ce groupe. Elle témoigne également des modalités pratiques d’élection de ces biens et des conséquences en termes de construction des identités collectives et des territoires. Parmi ces dernières, les procédures mises en place par l’État français d’abord (inventaire, monument historique) puis par l’UNESCO ensuite (patrimoine mondial, patrimoine culturel immatériel) sont devenues paradigmatiques et conditionnent les pratiques au niveau national comme au niveau local. Une recherche sur de tels processus patrimoniaux a été menée par Nathalie Heinich (2009), lorsqu’elle décrit le travail des conservateurs du service de l’Inventaire général du patrimoine du ministère de la Culture et de la Communication en France. Elle montre en quoi les choix qui président à l’inscription des artefacts architecturaux, de l’art plastique ou des productions artisanales au sein de l’Inventaire national sont dictés par des critères dépassant les systèmes de référence techniques de l’architecture, de l’histoire de l’art ou de l’ethnologie. Ils sont en fait négociés au sein du service et interprétés individuellement sur le terrain et au cas par cas.

Les usages sociaux du patrimoine

Le second axe d’analyse interroge non plus la fabrication du patrimoine, mais les usages et les destins sociaux, politiques et identitaires de ces corpus d’objets qualifiés de patrimoniaux. Dans ce cas, l’anthropologie se consacre à identifier les acteurs qui entrent en contact avec ces objets, depuis les touristes jusqu’aux personnes qui s’approprient ces artefacts. On peut alors facilement tracer les grandes lignes de la vie sociale du patrimoine culturel dès qu’il est en contact avec le grand public. Quelles sont les représentations collectives qu’il présente à ses spectateurs ? Comment visitons-nous un monument et comment le discours porté par les spécialistes est-il reçu ? Existe-t-il des conflits d’interprétation sur le sens d’un objet ? Comment un élément patrimonial est-il intégré dans les narrations et les pratiques identitaires locales ? Ces questions ouvrent un riche espace de recherche qui couvre les études des publics des équipements culturels et des monuments, les travaux sur les usages touristiques du patrimoine, les évaluations des politiques de développement économique ou l’analyse des récits de légitimation, d’appropriation et de revendication de l’origine ou de la propriété des biens patrimoniaux, notamment dans un contexte postcolonial. Sur ces points, le chantier de l’ethnologie des monuments historiques conduit par Daniel Fabre et plusieurs chercheurs de son équipe (Fabre et Luso dir., 2010) montre comment, loin de procéder d’un unique traitement bureaucratique, la vie des monuments historiques est marquée par des significations différentes selon la position locale des acteurs, par des usages touristiques, coutumiers ou politiques en compétition ou en harmonie, par des revendications qui mettent au cœur de l’analyse le monument inscrit à la fois dans son contexte local et devant suivre les principes globaux de patrimonialisation.

Les orientations de l’anthropologie du patrimoine

Il y aurait ainsi deux objets complémentaires en anthropologie du patrimoine : la mise en patrimoine et les usages sociaux de celui-ci. Ces deux processus se superposent et se croisent souvent, et ils permettent de questionner, en plus du patrimoine lui-même, son histoire sociale, ses transformations, ses acteurs, ses contextes et ses usages variables. Il découle de ces approches trois grandes orientations. D’abord, l’anthropologie insiste principalement sur les processus contemporains tels qu’ils se déroulent, en utilisant au besoin un regard rétrospectif, qui éclaire et relativise la stabilité apparente des équilibres contemporains. Ensuite, l’approche anthropologique privilégie souvent les échelles d’observation classiques de l’ethnographie, les petits groupes locaux, les minorités, les diasporas, les sites et situations sociales où une activité patrimoniale est mise en pratique (musée, association, monument). Elle interroge ce qui fait sens et intimité pour les acteurs, et s’éloigne ainsi parfois des grandes narrations patrimoniales de la nation explorées par les historiens. Enfin, comme le montrent les nombreuses études sur la patrimonialisation des sites du patrimoine mondial ou des éléments des listes du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, la dialectique entre les directives internationales et les contextes locaux pose la question des modalités de transfert des politiques culturelles et de leur adaptation locale, toujours objets de distorsions, de tensions ou de malentendus.

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Cyril ISNART, « ANTHROPOLOGIE DU PATRIMOINE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-du-patrimoine/