MÉMOIRES URBAINES (anthropologie)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Dans le domaine de l’anthropologie de la ville, les mémoires urbaines représentent un thème relativement neuf, qui a gagné en visibilité dans les années 2000. Cette expression fait référence à des processus, des pratiques et des supports de construction mémorielle (et de l’oubli) qui interviennent dans la production des espaces urbains ou concernent les expériences des citadins.

La naissance et le développement des travaux sur ce thème sont à comprendre à travers les imbrications de l’anthropologie avec d’autres disciplines des sciences sociales, notamment la sociologie et la géographie. Durant la première moitié du xxe siècle, Maurice Halbwachs, pionnier de la sociologie de la mémoire, développe des réflexions qui vont nourrir profondément la recherche sur les mémoires urbaines. Il montre que la matérialité des espaces urbains (pierres, monuments, toponymies, etc.) est le lieu où s’enracinent et se construisent la mémoire des groupes et la mémoire historique. L’apport de Halbwachs concernant cette dimension topographique de la mémoire collective et de l’identité, autrement dit leur ancrage spatial, est un acquis central repris ultérieurement dans de nombreux travaux anthropologiques ayant pour objet d’étude l’espace urbain.

Mémoires urbaines : des villes en mutation

Alors qu’au cours des dernières décennies du xxe siècle, seules quelques contributions d’anthropologie urbaine isolées avaient été établies en France sur la mémoire, notamment sur les mémoires familiales à Paris (Le Wita, 1984), un champ plus spécifique portant sur les mémoires urbaines se constitue au début des années 2000. Des recherches-actions, qui regroupent anthropologues et sociologues, sont mises en œuvre et impulsées en raison des préoccupations de l’État au sujet de la gestion des villes (Bruston, 2005). L’émergence de ces recherches est ainsi étroitement liée à des enjeux de connaissance pratique, conséquences des mutations des espaces urbains et de l’accompagnement qu’elles nécessitent. À l’origine industrielles, techniques et agricoles, ces mutations ont par la suite été des requalifications de quartiers populaires par la politique de la ville ou par les politiques de rénovation urbaine. Dans ce contexte, après la culture et le patrimoine, la mémoire devient à son tour un analyseur et un outil d’action publique dans le cadre des politiques urbaines. Le regard porté sur les mémoires vient dépasser le registre de l’intime et du cercle familial, tel que la communauté des proches, où s’effectuait habituellement la transmission. La recherche se saisit de scènes publiques urbaines. Les mémoires offrent des éclairages sur des villes et des urbanités en mutation, et font la valeur du patrimoine des territoires en crise, des sites industriels ou des périphéries urbaines, comme le montrent les premières recherches menées en France sur cette question, à la fin des années 1990. Dans des communes proches de Grenoble, à Saint-Martin-d’Hères et à Échirolles, Cécile Gouy-Gilbert et Michel Rautenberg ont ainsi mis en lumière un phénomène de valorisation de la mémoire locale et sa patrimonialisation, censées produire du lien social, lequel a été mis à l’épreuve lors de la fermeture des usines et du déclin économique qui l’a accompagnée.

Cette vague de travaux collectifs impulsés par des commandes publiques aborde l’articulation entre mémoire et patrimoine des villes, aussi bien sous l’angle de la désindustrialisation et de la mémoire ouvrière que sous celui de la mémoire des migrations. Ces contributions montrent que les mémoires sont convoquées afin d’écrire l’histoire des territoires urbains en mutation, de la diversité de leurs populations, ainsi que pour construire du vivre-ensemble à travers des mémoires partagées. Les recherches ultérieures sur la requalification des quartiers populaires à travers la rénovation urbaine vont renforcer l’idée que l’activité mémorielle n’est pas tant une pratique de réactualisation du passé qu’un outil pour construire du consensus autour des projets à venir et, dans certains cas, pour effectuer un travail de deuil. Ainsi, les travaux de Barbara Morovich, qui portent sur la transformation des quartiers populaires à Strasbourg, montrent le caractère paradoxal de ces opérations mémorielles. Elles convoquent des souvenirs dans des lieux qui vont disparaître et chez des populations que l’on déplace (2014).

Dans l’espace anglo-saxon, ces questions ont connu un éclairage intéressant, notamment grâce à des travaux pluridisciplinaires sur les friches industrielles. Ces contributions montrent que ces lieux ne sont pas des espaces à l’abandon, mais des espaces de vie et de création, de loisirs et d’imagination, des lieux de circulation de « contre-mémoires », de « mémoires involontaires » (Edensor, 2005) ou de « mémoires vivantes » (Mah, 2010). Des pratiques de plus en plus courantes et variées d’« exploration urbaine » mettent en lumière le travail de création, informel ou spontané, impulsé par certains amateurs de ruines et de friches industrielles autour d’images diffusées à travers les réseaux sociaux numériques. Ce travail réactualise des mémoires et des attachements, et permet de mobiliser des collectifs ou des communautés urbaines éphémères. Dans un tout autre contexte, Alice Mah étudie le rapport aux « ruines » industrielles avec le déclin de l’industrie locale à Newcastle upon Tyne, au Royaume-Uni (2010). L’auteure montre que si le chantier naval a perdu son sens pour les populations locales, « l’atmosphère industrielle » et le sens de la « communauté » continuent d’exister. Ceux-ci sont entretenus par des « mémoires vivantes », qui circulent au sein des réseaux de parenté et plus élargis, d’interconnaissance forte, de solidarité et de vigilance pour autrui, dans un contexte de régénération urbaine, qui menace certains habitants de démolition de leur maison.

Mémoires, culture matérielle et cohabitations dans la ville

À l’échelle internationale, un autre axe de recherche sur les mémoires urbaines porte sur les objets de la culture matérielle : toponymes, iconographies urbaines, monuments, architecture, etc. D’une part, ces contributions mettent en lumière le rôle de l’espace dans la constitution des mémoires historiques et des dynamiques de groupe. D’autre part, elles s’intéressent au rôle politique des processus mémoriels dans les enjeux de cohabitation et de diversité dans la ville : coprésences confessionnelles, linguistiques, de classe sociale, de classe d’âge, etc. En Europe centrale et du Sud-Est, en Transylvanie par exemple, les toponymes, les statues ou encore les plaques commémoratives sont des lieux forts des processus d’ethnicisation dans la ville et d’affirmation des politiques nationalistes ayant pour objet ou support les mémoires et les patrimoines (Botea, 2013).

photographie : Boston, États-Unis

Boston, États-Unis

Métropole de la Nouvelle-Angleterre, la ville de Boston, capitale du Massachusetts (vue ici depuis la tour du Prudential Center) alterne bâtiments anciens et gratte-ciel. 

Afficher

La diversité culturelle et les enjeux de cohabitation, qui dans certaines villes prennent la forme de controverses autour des toponymes et de la culture matérielle afin d’imposer la mémoire et la reconnaissance des groupes spécifiques et l’oubli des autres, se manifestent différemment dans d’autres contextes. Dans des villes ou quartiers nord-américains, comme à Manhattan, l’héritage multiculturel s’exprime à travers une toponymie géométrique, numérale et abstraite, qui fonctionne comme un code universel pour toutes les populations et peut renvoyer, selon Anne Raulin, à un phénomène d’« anti-mémoire collective » (1997). L’auteure montre que les toponymes, mais aussi de manière plus générale la topographie, le style des maisons, de l’architecture et des quartiers relèvent à Manhattan d’une « imagination collective » qui prend ses libertés avec le passé, qui le décontextualise et le réinvente à sa guise, intégrant de manière nouvelle la diversité des groupes et des influences, ce qui donne une singularité à la ville.

Mémoires urbaines et expériences traumatiques

Dans un tout autre contexte, à Téhéran (Iran), l’iconographie sur les murs de la ville joue un rôle très différent : elle est notamment une pratique de deuil et de commémoration des martyrs de la guerre, en famille ou dans le voisinage. Cette pratique a été transformée par la suite en politique nationale de mémoire pour sensibiliser la population aux valeurs de la République islamique d’Iran (Parsapajouh, 2019).

Les mémoires des guerres et des expériences traumatiques constituent en effet un autre thème en anthropologie urbaine. Dans la ville de Beyrouth, au Liban, des recherches ont été conduites sur des mobilisations citoyennes pour la sauvegarde des mémoires et des pratiques d’urbanité cosmopolites mises à l’épreuve durant la guerre civile de 1945 à 1990 (Brones, 2020). En Europe de l’Est, des travaux portés sur le rapport au passé communiste mettent en avant le travail de sélection des objets urbains censés « faire » trace de cette période, ainsi que les politiques d’oubli renforcées par les enjeux touristiques de valorisation des « restes » du communisme menées souvent au détriment des habitants (Losonczy, 2006).

Des contributions anthropologiques sur les mémoires des attentats ou des catastrophes environnementales abordent la question des « sujets » (acteurs) des actions mémorielles et celle de la marginalisation de certains d’entre eux par les enjeux de pouvoir fortement présents dans ces opérations, comme après les attentats du 11 septembre 2001, à New York et à Washington (Low, 2004). Abordant ce même terrain sous un autre angle, Béatrice Fraenkel (2015) prête attention aux écritures murales spontanées et aux autels de commémoration informelle des victimes, qui permettent la constitution d’un « nous » collectif dans l’espace urbain au lendemain de la catastrophe.

Méthodes et démarches de recherche

Au-delà de cette diversité de thèmes et de champs de recherche, les travaux sur les mémoires en ville adoptent généralement deux types d’approches, qui ne s’excluent pas forcément : d’une part une perspective centrée sur les mémoires narratives et déclaratives, qui est l’approche dominante ; d’autre part un travail sur les mémoires incorporées (habit memory), des mémoires qui se transmettent à travers des routines et des gestes répétés. Lotte Pelckmans s’inscrit dans cette seconde approche et travaille sur les mémoires de l’esclavage, à partir de l’analyse de la migration des populations rurales du Mali vers les villes de Bamako et Paris (2013). L’auteure montre qu’en l’absence de formes commémoratives et discursives de cette mémoire de l’esclavage, elle se maintient et se transmet de manière silencieuse à travers les mobilités de travail en ville. Dans les diasporas urbaines maliennes, les classes sociales privilégiées embauchent pour le travail domestique leurs connaissances venant du même village, des personnes précaires venues chercher du travail en ville. Ces relations et formes de travail réactualisent les anciens rapports hiérarchiques du village, ainsi que des mémoires incorporées de l’esclavage. Dans un contexte très différent, des recherches menées en Europe du Nord sur les pratiques des jardins partagés mettent en évidence le maintien et la transmission en ville des mémoires sociales écologiques et des savoir-faire agricoles oubliés à travers les routines corporelles du jardinage (Barthel, 2014). D’autres recherches montrent que la nature et le paysage urbains sont les supports d’une mémoire environnementale construite par nos marches quotidiennes, une mémoire qui nous aide à nous repérer dans la ville et à nous y attacher (Rishbeth, 2014).

Un apport majeur des travaux sur les mémoires urbaines est la mise en place de méthodes de recherche collaboratives et participatives, et l’adoption d’une vision différente de la réflexivité en anthropologie. Dans des travaux réalisés en France sur les mémoires des migrations, Véronique Dassié et Julie Garnier montrent que cette réflexivité ne doit pas avoir pour seul but de cerner la subjectivité du chercheur dans la démarche de connaissance et de production du savoir, mais surtout de mettre en lumière la façon dont le projet et le travail de mémoire se nourrissent de sa présence (2011). Sur le terrain, l’importance du chercheur ne repose pas tant sur les données de recherche recueillies que sur l’atout que représente sa contribution en tant que personne-ressource auprès des acteurs impliqués dans ces dispositifs.

L’audiovisuel (photographies, films, sons) est souvent convoqué dans les travaux sur les mémoires urbaines, en tant que régime narratif et sensible, que cela soit dans des démarches collaboratives ou non. Finalement, le chercheur n’est pas tant engagé dans un travail de « recueil » de mémoires que de participation à la mise en forme et à la circulation publique des mémoires communautaires (Conord, 2016), des mémoires éphémères appartenant à des populations minorées ou en déplacement permanent (Lévy-Vroelant, 2013), tout en essayant de les articuler à la mémoire d’autres groupes et de produire des mémoires partagées.

Les travaux de recherche sur les mémoires urbaines nous invitent sans doute à dépasser une approche holistique de la mémoire et de la ville. Elles ne peuvent pas être conçues comme des entités stables et collectives déjà constituées, et amenées ultérieurement à se transformer, mais comme le résultat de mises au travail par des acteurs et des dispositifs variés. La formation des « mémoires collectives » reste un vrai défi pratique et cognitif en contexte urbain (Joseph, 2007) si on pense que le travail de mémoire suppose en soi une tendance à la singularisation et à la particularisation, et que la ville est l’espace de réseaux pluriels et dispersés.

—  Bianca BOTEA

Bibliographie :

S. Barthel, « Resilience » in D. M. Nonini A Companion to Urban Anthropology, John Wiley and Sons Ltd, Hoboken (NJ), pp. 429-446, 2014

B. Botea, Territoires en partage, politiques du passé et expériences de cohabitation en Transylvanie, coll. « Usages de la mémoire », Petra, Paris, 2013

S. Brones, Beyrouth dans ses ruines, coll. « Parcours méditerranéen », Parenthèses, Marseille, 2020

A. Bruston dir., Des cultures et des villes : mémoires au futur, Éditions de l’Aube, La Tour-d'Aigues, 2005.

S. Conord, « La photographie et les sciences sociales dans l’approche d’une mémoire collective communautaire » in A. Raulin et al., « Migrations et métropoles : visées photographiques », Revue européenne des migrations internationales, vol. 32, no 3 et 4, pp. 6-16, 2016

V. Dassié & J. Garnier, « Patrimonialiser les mémoires des migrations. L’onction scientifique dans une quête de légitimation » in G. Ciarcia dir. Ethnologues et passeurs de mémoire, Karthala, pp. 109-130, Paris, 2011

T. Edensor, « The ghosts of industrial ruins: ordering and disordering memory in excessive space », Environment and Planning D: Society and Space, vol. 23, no 6 pp. 829-849, 2005

B. Fraenkel, « Les promesses de mémoire : retour sur les écrits du 9/11 », in EspacesTemps.net, 2015

C. Gouy-Gilbert & M. Rautenberg, avec la collaboration de P. Ramon « Mémoire collective et patrimoine dans les périphéries urbaines, entre construction mythique et territoire » in J. Métral dir. Les Aléas du lien social. Constructions identitaires et culturelles dans la ville, pp. 31-50, La Documentation Française, Paris 1997

M. Halbwachs, La Mémoire collective, Albin Michel, Paris, 1997 ; Les Cadres sociaux de la mémoire, ibid, 1994

I. Joseph, « Décors et rituels de la mémoire collective d’après Maurice Halbwachs » in I. Joseph, L’Athlète moral et l’enquêteur modeste, édité par D. Cefaï, pp. 295-309, coll. « Études sociologiques », Économica, Paris, 2007

B. Le Wita, « La mémoire familiale des Parisiens appartenant aux classes moyennes », Ethnologie française, vol. 14, n° 1, pp. 57-66, 1984

C. Lévy-Vroelant, « ‟Comment décrire? Comment raconter?…”. La mémoire perdue des hôtels meublés parisiens », Revue européenne des migrations internationales, vol. 29, no 1, pp. 91-111, 2013

A.-M. Losonczy, « La muséification du passé récent en Hongrie post-communiste : deux mises en spectacle de la mémoire », in Revue d'études comparatives Est-Ouest, vol. 37, no 3, pp. 97-112, 2006

A. Mah, « Memory, uncertainty and industrial ruination: Walker Riverside, Newcastle upon Tyne », in International Journal of Urban and Regional Research, vol. 34, no 2, pp. 398-413, 2010

B. Morovich, « Entre stigmates et mémoires : dynamiques paradoxales de la rénovation urbaine », in Journal of Urban Research, Special issue n° 5, 2014

S. Parsapajouh, « Sous le regard des martyrs à Téhéran. Une approche anthropologique de l’iconographie urbaine », in L’Homme, no 229, pp. 7-48, 2019

L. Pelckmans, « Moving memories of slavery among West African migrants in urban contexts (Bamako, Paris) », in Revue européenne des migrations internationales, vol. 29, no 1, pp. 49-67, 2013

A. Raulin, Manhattan ou la mémoire insulaire, Institut d’ethnologie-musée de l’Homme, Paris, 1997

C. Rishbeth, « Articulating transnational attachments through on-site narratives », in L. Manzo, P. Devine-Wright Place Attachment. Advances in Theory, Methods and Applications, pp. 100-111, Routledge, Londres, 2013.

Écrit par :

  • : maître de conférences en anthropologie, habilitée à diriger des recherches, université de Lyon-II

Classification

Voir aussi

Pour citer l’article

Bianca BOTEA, « MÉMOIRES URBAINES (anthropologie) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/memoires-urbaines-anthropologie/